• Manifeste de Luri: des pistes à explorer...

    Des pistes à explorer de Luri à Barrettali:

     

    A l’initiative de Jean-Pierre Santini, des auteurs et éditeurs corses se sont réunis le Samedi 22 août dernier à Luri dans le Cap corse.

    De leur débat est sorti un manifeste que nous vous communiquons :




    Manifeste de Luri

    La littérature corse existe, mais elle souffre encore d’une étiquette régionaliste imposée le plus souvent par les circuits de distribution et les grandes chaînes de diffusion du livre. Elle a donc besoin de promotion pour faire entendre sa musique particulière au-delà des mers.

    Des auteurs, des plasticiens, des artistes, réunis à Luri le 22 août 2009 et tous concernés par cette question de la créativité, de la valorisation du livre, ont reconnu la dimension double de l’écriture, travail personnel et solitaire, et de la lecture, message au collectif qui a besoin d’une amplification par le groupe. Or, les moyens d’amplification ne seront efficaces que si la littérature corse est capable de présenter un minimum de cohésion. Edmond Simeoni a ainsi donné l’exemple de l’année 2013, où la ville de Marseille, capitale européenne de la culture, souhaite donner sa place à la Corse et à ses écrivains. En l’état actuel d’un monde littéraire insulaire fragmenté, comment répondre à cette échéance, sans éviter le copinage ?

    Xavier Casanova, du fait de sa grande expérience dans le monde de l’édition et de l’enseignement aux futurs libraires, a tenu les débats, en indiquant le besoin primordial d’une recension exhaustive et technique (au sens d’une fiche signalétique détaillée) de tous les ouvrages nouveaux paraissant en Corse. Jean-Pierre Santini a évoqué la piste d’une union des artistes, d’une union des écrivains, afin de lutter contre la désertification des territoires et des âmes. Elle ne prendrait pas obligatoirement la forme d’une association formelle, avec un local et des cotisations annuelles, mais pourrait loger sur une plateforme virtuelle. Ugo Pandolfi, qui anime avec brio le site Corsicapolar, a donné l’exemple précis d’un travail collectif « Piccule fictions » qui a réuni 26 auteurs autour d’un projet caritatif. Il a conseillé également de profiter de l’outil culturel de la CTC, un service public susceptible de répondre aux exigences minimales de recension systématique décrites par Xavier Casanova. Petr’Anto Scolca a parlé de l’édition italienne, tout aussi malade que la française, dans laquelle des auteurs s’étaient fédéré autour d’un projet littéraire, la New Italian Epic, NIE, rassemblant toutes les œuvres traitant de l’apocalypse et de la fin de l’humanité. Jean-Pierre Santini a conseillé aux auteurs présents de formaliser un texte de base, sur lequel les écrivains insulaires pourraient travailler en vue d’un manifeste de la littérature corse.

    Ce présent texte pose plusieurs pistes de réflexion.

    Il faut tout d’abord donner aux créateurs de l’île un étendard commun, un drapeau sous lequel fédérer toutes les forces. La littérature ne vit pas sans un souffle puissant, et l’image du désert, vox scriptanti in deserto, désert culturel, désert rural, désert social, pourrait être une image forte de la création insulaire. Un lieu de désolation, mais également un lieu de re-création. Tout simplement parce que de la solitude de l’écrivain naît le sentiment qui fera refleurir le sens collectif.

    Les auteurs réunis à Luri se proposent de transmettre à leurs amis de Corse du Sud et aux autres auteurs absents ce 22 août de faire connaître leur opinion sur ce point.

    L’île, et notamment le Cap Corse, regorge de tours, couvents et autres confréries, lieux solitaires, réhabilités à grands frais par le public, et peu ou mal utilisés. Ce sont des déserts de facto que l’on pourrait aisément convertir pour un usage temporaire de résidence d’écrivain. Ces créateurs ne sont guère exigeants en effet : un gîte, un couvert, et une connexion internet de bonne qualité, suffisent à leur bonheur.

    Les auteurs réunis à Luri se proposent d’établir une liste des écrivains désireux de bénéficier d’un hébergement temporaire d’un ou deux mois. Ils recenseront pour cela les avis des autres auteurs consultés.

    Une plateforme virtuelle, éventuellement mise en place par la CTC dans le cadre de l’outil culturel, pourrait servir de vitrine à la littérature insulaire en proposant des textes en ligne. Un comité de lecture, établi à compter des jurys littéraires déjà existants dans l’île, trierait a minima dans les textes écrits en Français. Les textes corses pourraient être acceptés sans comité de lecture, afin de promouvoir cette forme d’écriture.

    Les auteurs réunis à Luri demandent aux autres auteurs de se prononcer favorablement sur ce point, afin que la CTC puisse être saisie.




    Poser des pistes de réflexion ? C’est l’occasion d’un retour sur la journée « livres ouverts » tenue à  Barrettali en août 2007 et aux questions qui y avaient été posées :

    Y a-t-il un caractère singulier, voire spécifique, de la littérature corse ?
    L’autochtonie souffre-t-elle ou s’aiguise-t-elle de sa confrontation à la francophonie ?
    L’émergence de la littérature corse peut-elle être synchronisée avec le mouvement de riacquista, voire de décolonisation, faisant alors surgir la même problématique que celle des littératures maghrébines et africaines à l’amorce des indépendances ?
    Alors, en quoi la langue corse importe-t-elle à la littérature corse ?
    La littérature corse peut-elle être autre que " mineure "(au sens deleuzien de ce qui mine la littérature d’un parcours nomade) ?



    Ajoutons une première nouvelle question :  lorsque l’on parle de littérature, doit-on y ajouter un adjectif ?

    Sur le site Médiapart,  Jérôme Ferrari donne sa réponse en répondant à la question : Votre désir est-il de faire émerger une «littérature corse», avec le risque réducteur que comporte ce terme, ou tout simplement que la littérature prenne enfin en compte les écrivains corses ?

    La question serait plus facile s’il était possible de savoir avec précision ce que signifie littérature « corse ». Il est d’ailleurs tout aussi délicat de savoir de quoi on parle quand on se réfère à la littérature « française ». S’il s’agissait d’une simple question de localisation, il n’y aurait pas de problèmes mais ce n’est bien sûr pas le cas. L’adjectif « corse » a généralement, en Corse comme sur le Continent, des connotations qui me déplaisent et qui, bien que sans rapport avec un projet littéraire, peuvent lui nuire énormément en le faisant disparaître sous des controverses idéologiques sans intérêt. Il m’est arrivé de souhaiter être Albanais ou Bouriate.
    D’un autre côté, je ne peux pas faire comme si la Corse n’était pas un élément constitutif de mes romans. Mais je refuse l’alternative qui consisterait soit à ne plus se référer à la Corse, soit à vouloir faire de la littérature régionale. L’idée même de littérature régionale me paraît grotesque. Tout roman naît dans une région particulière, il le faut bien, mais son monde est, en droit, celui de la littérature tout court, sans adjectif. C’est là, et là seulement, qu’il doit être jugé. Je souscris totalement aux analyses de Milan Kundera sur ce point. J’ai traduit la plupart des œuvres de Marco Biancarelli non parce qu’il est corse mais parce que la brutalité et la puissance de son style me paraissent uniques. Voici donc mon désir : que les romans soient lus pour ce qu’ils sont. Si tel était le cas, je suis certain que la littérature prendrait naturellement en compte certains écrivains corses et j’en serais ravi. Mais je crains de ne pas être exaucé avant longtemps.


    Des questions en cacheraient-elles d’autres ?

    La littérature ? Que représente cette entité supérieure ? Qui sont les gardiens du temple ? D’évidence, la question posée sur la littérature corse comme étant « mineure » s’adressait à des auteurs répondant à l'étalon deuleusien suivant: philosophe-linguiste-sociologue-politologue-universitaire. La réponse de Jérôme Ferrari s’adresse à un étalon littéraire qui exclut tout adjectif « régional »du champ de la littérature. C’est un autre débat…

    Toutefois le jugement porté par Jérôme Ferrari sur l’ecrivain en langue corse Marcu Biancarelli ( … brutalité et puissance de son style me paraissent uniques, dit-il. ) donne le critère du style littéraire. Pour entrer dans la littérature, il faut avoir du style. De ce point de vue, c’est sans doute aussi l’usage de la langue corse qui donne son style unique à Marcu Baincarelli. Est-il pour autant un auteur régional ? Le traducteur de ses ouvrages en français en fait-il un auteur reconnu?

    Si on ne parle plus de littérature régionale, peut-on parler de littérature post-coloniale ? Faut-il comprendre le « post » comme un « méta », c’est-dire une littérature vers un au-delà du colonial?

    Aujourd’hui, les auteurs corses seraient-ils dans  une problématique qui repose sur une idéologie "libéral-humaniste " soucieuse de dégager avant tout un universel, avec le risque de manquer ou d’occulter les enracinements locaux, les particularités revendiquées ou héritées, les identités assumées, voire inventées ou seulement imposées par l’histoire ?

    La constitution de peuples en Etats-nations solderait-elle tout résidu de la colonisation ?

    Que la minorité " au sens deuleuzien " mine la littérature corse de son parcours nomade est une formule ambiguë qui laisse supposer le choix unique entre la minorité  ou la soumission à ce qui est majorité. Que la littérature corse soit mineure et donc dans des conditions révolutionnaires au sein de la grande littérature française, cela a-t-il encore  un intérêt ?

    Pour reprendre la phrase de Jérôme Ferrari : « Tout roman naît dans une région particulière, il le faut bien, mais son monde est, en droit, celui de la littérature tout court, sans adjectif » et il ajoute : «Voici donc mon désir : que les romans soient lus pour ce qu’ils sont. Si tel était le cas, je suis certain que la littérature prendrait naturellement en compte certains écrivains corses et j’en serais ravi. Mais je crains de ne pas être exaucé avant longtemps. » Cela nous ramène à la dernière question de la journée «  i libri aperti » d’août 2007 à Barettali : Que signifie alors le récent " printemps "de la littérature corse ?



    Lors de la journée à Barettali, un auteur corse diplômé a dit qu’il n’avait pas relevé encore de chef d’œuvre de la littérature corse en ce qui concerne notamment le roman. On se pose alors la question : le chef d’œuvre est-il le roman militant, le roman total , le grand roman d’une vie, le grand roman d’une époque, peut-être d’une génération ? Serait-il uniquement une des œuvres primées par quelques concours des associations littératures parisiennes érigées en académies ?  Un auteur corse, basque, catalan, breton, occitan… doit-il entrer au Panthéon de cette littérature avec un grand « L » et sans adjectif pour être reconnu comme écrivain ? Si on parle de littérature française, peut-on refuser l’adjectif « corse » ?

    Des questions qui en appellent d’autres. Des pistes qui peuvent conduire à des impasses ou se perdre dans l'infini. Le débat sur l’existence d’une littérature corse sera-t-il refermé un jour et mérite-t-il qu’on s’y intéresse ? Est-ce un vrai débat  avec des discours faux? Finalement la littérature corse serait-elle uniquement constituée des ouvrages écrits en corse et qui s’adressent à un lectorat corse ? Leur traduction en ferait-elle des œuvres universelles ou  des récits exotiques pour les autres lecteurs? De fil en aiguille, la question de l’existence d’une littérature corse ne risque-t-elle pas de déboucher sur une aporie ?  

    Sans doute devrait-on commencer par s’entendre sur le mot « littérature ». Il est inséparable du mot « culture ». La littérature exploite toutes les possibilités du langage. Elle est l’expression de l’humain. Elle est déterminée par une langue, une époque, une société… Elle fait revivre le passé et cherche à agir sur le futur. Elle est une interrogation sur le monde etc… Dans tout cela, l’adjectif « corse » est-il vraiment grotesque lorsqu’il s’agit de littérature ?


    Le vrai problème d’une littérature corse est-il  celui de sa représentation : Qui parle au nom ou à la place de qui ? Finalement on a le droit de penser ce que l’on veut car heureusement le lecteur corse comme les autres lecteurs garde ses droits impréscriptibles tels qu’édictés par Daniel Pennac ( un Corse non déclaré comme tel en Littérature )…

    1°/ Le droit de ne pas lire.
    2°/ Le droit de sauter les pages
    3°/ Le droit de ne pas finir le livre
    4°/ Le droit de relire.
    5°/ Le droit de lire n’importe quoi.
    6°/ Le droit au Bovarysme (maladie textuellement transmissible…)
    7°/ Le droit de lire n’importe où.
    8°/ Le droit de grappiller.
    9°/ Le droit de lire à haute voie.
    10°/ Le droit de nous taire.

    pour aller plus loin :  quelques sites et articles parlant de la littérature corse :

    - Pour une litérrature corse
    http://pourunelitteraturecorse.blogspot.com/
    - La littérature corse extiste-t-elle ?
    http://www.transcript-review.org/fr/issue/transcript-17--la-corse-/editorial
    - Antholigie : auteurs corses et textes en langue corse
    http://corsica.net.free.fr/html/francais/mainframefr.htm
    - Du côté de Corti
    http://www.adecec.net/corti/neriadegiovanni.html
    - La littérature corse existe-t-elle, ( blog Plume de paon )
    http://www.lesplumesdupaon.fr/nouveau/litt_corse/index_litt_corse.html
    - Etude sur le roman  en langue corse
    http://adecec.net/adecec-net/parutions/urumanzucorsu2.html
    - Cumenti, petite anthologie de la littérature corse
    http://www.interromania.com/studii/sunta/renucci/cumenti001.htm
    - site Interromania
    http://www.interromania.com
    - Invistita
    http://www.invistita.fr/


    Anthologies de la littérature corse :

    - celle de Mathieu Ceccaldi , rééditée en 2008 par l’Association Mimoria bisinca et  les Editions Alain Piazzola, "bible" de la littérature corse publiée en 1973 par Klincksieck. (De Salvatore Viale à Noël Rocchiccioli en passant par Santu Casanova, Dominique Carlotti et Anton Francescu Filippini...)

    - Celle récente et bilingue de jean-guy Talamoni, éditée chez DCL.

    - Litterature corse de J.J Franchi qui  propose  une anthologie de textes littéraires contemporains,


     




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