• Porte ouverte, roman de Jean-Pierre Lovichi

    Un livre à lire et un auteur à suivre !

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    « Porte ouverte » n’est pas un roman à clef. D’aucuns diront aussi qu’il n’est pas un pur polar car il n’en respecte pas tous les codes. Je préfère dire que l’auteur ne s’est pas enfermé dans des codes contestables et c’est cela l’esprit polar. Et puis il faudrait se mettre d’accord sur une définition du polar au-delà de celles données par des paroisses littéraires. Pour cela, on peut aller chercher du côté du Mexicain Paco Ignacio Taïbo II qui a évoqué le risque, pour les auteurs de polars, de devenir de simples chroniqueurs. Il préfère aller vers « le roman fleuve grossi par de multiples affluents et hybride parce que ouvert à tous les genres » (Présentation de l’édition L’atinoir, sise à Marseille, en qualité de conseiller littéraire)

    Le récit « Porte ouverte » n’est pas linéaire: s’y intercalent les extraits du carnet de note tenu par le principal narrateur, de procès verbaux et du journal de Lesia, jeune femme corse viscéralement attachée à son île… C’est un roman noir polyphonique dans lequel des destins se côtoient puis se télescopent.

    C’est un roman hybride dans lequel la structure narrative fait la part belle à l’anecdote, à la réflexion et aux profils des personnages. Dans le journal de Lesia (chapitre 12) nous avons trouvé des références à la littérature latino-américaine dont les polars ont suivi cette évolution littéraire autour d’une intrigue dure et dans un contexte social. Elle cite Jorge Luis Borges qui aimait croiser les lieux et les histoires.

    L’auteur construit son récit dans l’attente d’une fatalité pour en saisir la genèse, c’est-à dire le moment où le hasard ou la malchance s’en mêle. Pour cela, il en cherche les linéaments dans la personnalité et la vie de chaque personnage. On comprend que son puzzle romanesque dessine les contours d’une intrigue tragique, après la mise sous tension du premier chapitre intitulé « Mustapha ». Hasard et fatalité, deux mots qui se font échos lorsqu’ils se mêlent des destins, mais peut-être faut-il qu’ils aient rencontré d’autres facteurs pour que le drame soit survenu. C’est le pourquoi que la justice doit établir en sachant que la réponse est le plus souvent complexe. Toutes les interrogations ne trouvent pas toujours de réponses à chaud.

    Le principal narrateur est Jean-Marc Paoli, avocat pénaliste parisien d’origine corse. Il revient sur sa dernière affaire d’Assises…. « Un jour, presque par hasard, j’étais retombé –le terme n’est pas anodin- sur cette coupure de presse tirée de l’Hebdo du Dimanche. Quelques temps après les faits. Je n’avais pu en achever la lecture. Une nausée m’avait envahi. J’avais pourtant refusé de la jeter. Non, au contraire, elle m’avait décidé à affronter un mal qui me rongeait depuis des mois sans réellement dire son nom ». La première question que l’on se pose : quel est l’objet de cette obsession ? Quel mal le ronge à la lecture de la coupure de presse?

    La première porte s’ouvre chez Mustapha avec qui nous vivons l’angoisse d’un drame pressenti : la disparition mystérieuse de son fils Aziz qui, dans la nuit, a quitté le domicile familiale, sans prévenir, pour aller sans doute rejoindre son premier grand amour : Chloé, militante d’ATAC, rencontrée sur le marché d’Aligre où Mustapha vend ses fruits et légumes.

    Par atavisme culturel, le narrateur  (sans doute comme l’auteur) ne croit pas à une réalité toute cartésienne des événements. Il est corse et imprégné d’une mythologie et de croyances qui ne font pas de la raison la clef de toute chose. La porte métaphoriquement ouverte est alors celle de tous les possibles et de toutes les incertitudes. C’est peut-être aussi celle choisie par la fatalité, le destin, la malchance… des forces occultes qui déterminent les événements ? Le titre semble l’indiquer.

    Nouvelle porte ! Changement de temps et de personnages : un couple corse, Lesia et Ors’Anto, cadre de société pratiquant la boxe comme défouloir sportif. Elle l’a suivi à Paris où il doit faire carrière. Elle a dû faire un choix entre deux amours : lui et la Corse. Elle souffre de la « cursita[1]», ce mal du pays, malgré l’entourage de la diaspora corse bien présente dans la capitale avec ses lieux de rendez-vous… L’auteur a recours au flash back lorsqu’il revient sur Lesia et Ors’anto puis, pas à pas, sur les jours et les heures ayant précédé la disparition d’Aziz. Nous n’en dirons pas plus sur l’intrigue ainsi scénarisée, si ce n'est que le narrateur revient sur une tragédie passée.

    Si les prénoms Lesia et Ors’Anto peuvent sonner comme des clichés, Jean-Pierre Lovichi s’en explique : « je vais vous donner l'explication des choix des prénoms, ou plus exactement du prénom Orso Anto parce que pour celui de Lesia, j'ai juste voulu prendre effectivement un prénom du cru et qui sonnait comme tel avec le risque de tomber dans le cliché. Mais vraiment, le choix des prénoms est un véritable casse-tête qu'on ne soupçonne pas toujours... Pour Orso Anto, en fait, l'idée m'est venue à la suite d'une discussion avec un ami qui m'avait raconté une anecdote concernant une famille dont tous les aînés devaient s'appeler Antoine. Or, à l'époque, les enfants de cette famille mourraient et le père avait alors eu l'idée d'associer le mot Orso à Anto pour que le nouveau-né bénéficie de la force de l'animal... Et ça avait marché ! Comme je voulais un personnage fort et puissant, je me suis donc orienté vers ce prénom qui, pour le coup, me paraissait peu usité… ». Le choix de ce prénom composé me permet une digression sur l’usage des prénoms en Corse. A l’origine, il n’y a pas de tiret entre les deux prénoms et cela a entraîné des erreurs d’enregistrements à l’état civil. Des Corses se sont retrouvés avec un prénom composé coupé de sa seconde moitié par une virgule lorsque le tiret n’a pas été ajouté. En français, on écrira Orso-Anto alors qu’à l’origine c’est Orso anto dit « Ors’anto » et devenu « Ors’antu ». C’est pareil pour les autres prénoms composés. Fermons la parenthèse ! Ouvrons une autre porte…

    Une porte dérobée permet d’entrer dans le récit : la quatrième de couverture. Empruntons-la !

    « Lesia n’aurait jamais pensé quitter la Corse, son île-berceau, son île-rempart, son île-amour. Mais, elle est partie, emportée par Orso-Anto et ses ambitions. Direction Paris, son rythme effréné et sa violence intrinsèque.

       Aziz ne pensait qu’à réussir ses études et donner satisfaction à son père. Mais il avait croisé le chemin de Chloé, la belle militante engagée pour transformer le monde et qui avait d’ores et déjà bouleversé son cœur.

      Comment savoir par où un destin funeste choisit de s’inviter dans des vies promises à un bel avenir ?

      Parfois, il suffit d’une simple porte restée ouverte pour que tout bascule sans le drame… »

    Que s’est-il passé devant la porte de Chloé. Pourquoi Aziz ne l’a-t-il pas franchie le soir de sa disparition ? Du côté de Lesia et d’Ors’Anto, quelle conséquence peut avoir une porte mal fermée à la tombée de la nuit ? Quel est ce destin funeste qui a profité d’une porte laissée ouverte ? Quelles en ont été les victimes ?

    Jean-Pierre Lovichi nous livre une fiction dans laquelle la vérité tragique sourd, comme une eau souterraine jusqu’à son jaillissement, pendant qu’il fait revivre ses personnages sous le regard d’un narrateur, avocat et corse comme lui. On sait qu’une tragédie a brisé des vies mais il reste à savoir : Qui ? Quand ? Comment ?... Et Pourquoi ? L’avocat semble y être mêlé, au moins à titre professionnel. Il s’agit d’un roman baroque dont l'épicentre est la disparition d’Aziz. 

    La réflexion n’est jamais loin sur des thèmes identitaires et universels, sociétaux et culturels. On peut en citer quelques uns : l’exil, la corsitude, la culture villageoise, la mégapole des temps modernes, la diaspora, l’insécurité, l’immigration... la littérature.  C’est aussi un roman d’amour, d’amitié, de couple, de famille… de doubles « je » féminin/masculin. Bien sûr, la mort y est présente. L’intrigue tragique est en filigrane jusqu’à la fin. Les extraits de procès verbaux la rappellent et la nourrissent. Aziz a-t-il été tué par un ex-amant de Chloé ? Que s’est-il passé ? Les histoires d’amour finissent-elles toujours mal, comme le dit la chanson ? Les peurs de Lesia installent l’angoisse, pendant que son Ors’Anto subit le stress de son travail et des conséquences familiales engendrées. A quel moment ces destins se sont-ils télescopés ? Il faudra aller jusqu’au bout de la lecture pour en savoir plus, ce ne sera pas une obligation mais un plaisir de lecteur curieux.

    « Porte ouverte » est aussi un roman des rapports humains fusionnels et/ou conflictuels, des doutes existentiels, du mal-vivre... L’auteur s’explique : « le travail du romancier est de transformer la matière qui lui est donnée. La sienne, ses expériences, ses sentiments, ses rencontres pour en faire du romanesque. Je suis un peu dans tous les personnages, dans toutes les situations mais pas seulement. Les personnages sont souvent des fusions de plusieurs personnes et puis ils finissent par devenir eux-mêmes ». Il a voulu donner chair à des personnages de papier. Dans son roman, le narrateur s’interroge sur le fils des événements, sur les autres personnages, sur lui-même et son métier. Il sait que ce sont les rapports avec les autres qui façonnent la pâte humaine. D’autres voix se mêlent donc à la sienne dans un roman devenu rapidement polyphonique (L’auteur est corse, ne l’oublions pas). Je pense notamment à celle de Lesia, de Chloé, de Mustapha… mais aussi d’un Monsieur Chardon, témoin franchouillard plutôt réac dans l’enquête policière sur la disparition d’Aziz. Il ne vous reste qu’à mêler la vôtre comme nous venons de le faire, car Jean-Pierre Lovichi laisse la porte ouverte à tous les retours de lecture. Il avait auparavant écrit des nouvelles. Porte ouverte est son premier roman publié aux éditions Ancre latine… un roman qui en appelle d’autres à venir.

    Nous vous invitons à ouvrir la première page de ce premier roman comme l’on pousse la porte ouverte à toutes les fictions et dérives de la réalité. Il s’agit d’un roman. Comme dans la vraie vie, rien n’y est acquis et, comme dans la tragédie grecque, la fatalité s’impose. Alors, le narrateur peut réécrire l’histoire mais sera-t-il trop tard pour qu’il trouve la paix de l’âme ? Quelle vérité cherche-t-il ? Celle de la tragédie qu’il relate ou la sienne ?

    Le dernier mot de « Porte ouverte » est « chance ». Ne vous y fiez pas !  En le refermant il m’est venu en mémoire une citation : « La chance est la poésie du destin » (Étienne Rey; Œuvre : La chance – 1928)…mais aussi, à l’attention de l’auteur, ce qu’a écrit Marguerite Duras dans « Les petits chevaux de Tarquinia » : « La littérature, c'est une fatalité comme une autre, on n'en sort pas »

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    [1] Mot corse pour désigner une mélancolie empreinte de nostalgie, loin du pays natal. Il exprime un désir intense, pour quelque chose que l'on aime et que l'on a perdu, mais qui pourrait revenir dans un avenir incertain. C’est ce que ressent Lesia, éloignée de son île et qui garde l'espoir d’y revenir un jour. 


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