• Molto chic, roman d'Arlette Shleifer

     
    Molto chic ou comment tuer en toute élégance.

    Arlette Shleifer annonce la couleur de son roman en le dédiant à tous ceux qu’un jour ou l’autre, elle a eu envie de tuer. Et puis, l’histoire commence par " Il était une fois... " Suivra la rencontre d’un prince charmant. Ne vous y trompez pas ! Il s’agit d’un roman noir, non pas d’un conte de fée.
    Margot, tout juste sortie de prison écoute les Polonaises de Chopin jouées par le Maestro Luigi. Elle retrouve dans ses affaires " un rubis serti de diamants, à l’ancienne. La pierre était si pure qu’on aurait dit du " granité " de sang. Deux petits diamants manquaient à la monture et gisaient dans le coin du sachet. Le sang de la pierre s’était écoulé et avait tâché ses doigts. " Quelle somptueuse entame qui nous ramène à ses vingt ans sur une plage normande où, elle rencontre Jean. De cette rencontre de l’eau et du feu, va surgir un psychodrame comme une marée d’équinoxe.

    Jean est un Corse orphelin depuis la petite enfance. Il a été élevé par sa sœur Nina qui vit au milieu des vignobles du sud de la Corse. " Il était comme les fleurs des champs : une fois coupées de leur racines, elles survivent difficilement. Comme il était difficile de créer un univers, un autre code loin de la Corse ! "  Il est un tiède et Dieu vomit les tièdes. Trop raisonnable et économe, il contrôle mal ses pulsions désespérées derrière une retenue timorée. Margot, elle, apparaît narcissique, immature et égoïste. Elle et lui : le roman commence donc par un duo ou un duel cher à une Marguerite Duras. Après des retrouvailles soixante-huitardes qui scellent leur passion amoureuse, c’est naturellement vers la Corse qu’ils font leur premier voyage en amoureux sur un voilier italien baptisé " Luppachiotto " (petit loup). Jean se rêve en Belmondo dans " Itinéraire d’un enfant gâté " et le psychodrame couve dans une atmosphère sortie d’un roman de Françoise Sagan.

    La suite ne sera pas faite de couchers de soleil sur une Méditerranée chaude, mais du soleil noir dans l’eau froide recouvrant de grands fonds freudiens. L’adulescente veuve Margot jouera avec la vie de Jean et maniera le pinceau, comme une arme de création artistique. Des crimes " en couleurs douces " sont au Menu. Quel dessert nous a concocté l’auteur?

    Suspens et surprise ! Ici s’arrête notre andantino pour présenter un thriller " moderato cantabile" avec des " allegros ", chargés d’angoisse existentielle. C’est une sonate de l’amour et de la mort. La Vendetta est de la partition : Tragique, elle s’invite à un final qui laisse la place à vos soupirs et vos silences.
    Avez-vous déjà eu des envies de meurtre parfait? Posez-vous la question.

    Arlette Shleifer saisit des bribes senties d’un quotidien introspectif et sait aussi exalter les mots par un lyrisme " molto chic " fait d’une grâce légère qu’on lui connaissait déjà dans ses précédents romans publiés par Les Editions La Marge. Elle laisse libre cours à l’imaginaire du lecteur dans un roman " molto noir ".

    Extraits choisis parmi tant d’autres:
    "  Parfois le soleil n’a pas envie de se lever, d’offrir des couleurs, de la chaleur ; alors tout reste blanc ou gris, insipide et froid. L’essentiel est de concéder la place qu’on décrète, d’y mettre de la chaleur, du bonheur et rien d’autre. Tu peux également rester dans la grisaille… "
    " … le bateau était la promesse d’un départ pour un lieu entre deux eaux, entre deux ciels entre deux vies. Il était la garantie d’un rendez-vous avec la lune et les étoiles, sans qu’aucun bruit ne le perturbe. L caresse de l’eau était le mot de passe vers une liberté, illusoire certes mais réelle, le temps d’un regard sur l’immensité sans entrave. "
     
    Arlette Shleifer : " Pulsion errance ".

    Son premier roman :
    " Luna ou le voyage d’une étincelle " : Ce premier roman est paru aux Editions La Marge d’Ajaccio, en 2002, Arlette Shleifer nous invite à découvrir la Corse comme si c’était pour la première fois, avec les yeux et la sensibilité de Luna de Beuzeville. Son héroïne sort d’une rupture sentimentale et du succès éditorial de son livre de photographies sur la couleur des glaciers de l’Antarctique. Elle est journaliste en Australie, à Sydney. Son rédacteur en chef l’expédie en Corse en ces termes : " Tu n’as pas trouvé le diable en Tasmanie, peut-être vas-tu en découvrir un en Corse ? Il semble que tu peux nous rapporter un très beau reportage. " Et la voilà qui débarque dans le port d’Ajaccio où un libraire lui confie la clé du logement d’un peintre corse, absent pour cause d’exposition à Paris. Cette absence va provoquer son attente et son errance sur " la plus proche des îles lointaines ". Elle porte un regard neuf sur la Corse et une oreille musicale au chant des mots. Elle voit le noir ivoire de Corbara, les bronzes de Bavella , le safran de Sari de Porto Vecchio, les blanches crêtes de l’Isolla et toutes les couleurs de la palette d’une nature sauvage. Elle découvre par hasard la maison du peintre, la seule habitée d’un village abandonné. Elle provoque une rencontre qui se fera d’abord de façon ponctuelle. En son absence, elle s’installe dans sa maison de village pour peindre et repasser le film de ses amours passés. Et puis, comme un adieu à Sydney, elle transmet son reportage à son journal australien. Celui qu’elle attend apparaît sous le zénith, " le soleil  pailletant chaque fleur d’une humide étincelle ", comme le disait Verlaine.  Il la trouve là comme une évidence. L’histoire de ce roman est sous-tendue par une intrigue élégante. C’est, sous la pulsion d’errance de Luna, un voyage initiatique à la peinture avec comme sujet d’inspiration : la Corse.

    Son second roman :
    " Piège détaché " est paru en 2004, aux Editions La Marge. Claire, conservateur de musée, invite sur son île un ancien amant et improvise un " dîner culturel " , avec quelques copains célibataires. Une histoire incroyable arrivée à un des convives, Lucien qui la raconte, est le prétexte pour lancer un jeu de miroir dont personne ne sortira indemne. L’auteur met en scène des portraits de trois femmes, des mères aux profils psychologiques différents. Sont-elles toutes des meurtrières ? Chaque convive met en place les rouages d’un piège qui fonctionne comme une enquête policière. Va-t-il se refermer ou ouvrira-t-il de nouveaux horizons ?
     
    Où est-elle ? :
    Voyageuse Nervalienne, elle promènerait son étincelle d’artiste vers l’Orient, à l’extrême du soleil levant. Aux dernières nouvelles, elle scintillait, à une exposition, dans le Taipei artits Village et est passé par la Corse en juillet dernier.. Elle expose en France et aux Etats-Unis. Elle a terminé un nouveau roman. Elle est souvent " ailleurs ", échappant au piège détaché d’une vie casanière molto chic. Si vous la voyez, vous pouvez lui offrir un Bar rouge*. Ne l’appelez pas Margot, Claire ou Luna, elle se prénomme Arlette. N’essayez pas de la retenir. Après vous avoir laisser un supplément de voyage en plusieurs pages, elle repartira un jour, mue par la  pulsion d’errance, en disant comme dans la Nouvelle Héloïse : "  J’entends le signal et les cris des matelots ; je vois fraîchir le vent et déployer les voiles. Il faut monter à bord, il faut partir… "

    Pulsion errance :
    Arlette Shleifer partage sa vie entre le Marais à Paris, la Corse, les Etats Unis et Taïwan . Vous pouvez visiter le site taïwanais de Taipei artists ou celui de soutien aux otages de Colombie et à Ingrid Betancourt sur lequel une de ses œuvres a été mise aux enchères le 5 décembre 2005 :" pulsion errance".

    Sur le site " Ingrid Betancourt ", il est écrit : " Arlette Shleifer a toujours eu les doigts et les yeux dans la peinture en tant que peintre, galeriste, art events et écrivain " - "  Dans son travail nous découvrons des paysages oniriques que rien des affres de l’univers ne peut atteindre. Pulsions de vie, désir de rythmer et de construire le temps et l’espace, autrement. Chaque courbe est un îlot de tendresse ou peut-être celle d’un corps vu de près. "

    A nos yeux, ce qui caractérise Arlette Shleifer, c’est cette " pulsion d’errance " que l’on trouve chez d’autres auteurs comme Jack Kerouac, J.M.G Le Clesio, Kenneth White ou Ernest Sabato. J’ai choisi cette bande des quatre car on les retrouve dans un opus de l’universitaire de renom Michel Maffelosi* : " Les jardins de l’errance ". Il écrit sur eux : "  A la lumière de ce double héritage culturel et des nombreux espaces qu’il sous-tend, on comprend l’importance de l’errance dans la vie et dans les œuvres de ces auteurs. L’errance est envisagée comme une quête active qui renouvelle le regard du sujet sur le monde et qui enrichit sa connaissance. Dans ce cas, elle résonne comme une sorte d’éveil de l’homme contemporain au monde qui l’entoure, à sa simplicité, ses merveilles comme à ses sordides manifestations. ". Et il ajoute plus loin : " L’écriture se nourrit des mouvements du corps et des lieux traversés, élabore un espace porteur d’aventure errante. " mais aussi : " … l’errance est un déplacement fécond permettant de tisser des liens solides entre le sujet, l’espace et l’altérité. "
    On retrouve dans ces extraits Arlette Shleifer. Cherche-t-elle l’ultime " terra incognita " ? Dans ses créations picturales contemporaines, elle accède " à ce lieu non-lieu situé à la pointe extrême de la modernité ". En littérature, elle poursuit son chemin, creuse l’ouverture, déplace les frontières et revient publier un nouveau roman, peut-être par tropisme, en Corse. Elle a choisi le noir de l’élégance.
    Le nouveau roman  s’intitule "  Bar rouge " chez le même éditeur corse. De quels pigments (ou piment) sera fait ce rouge si le fond reste noir ? En attendant de le savoir, nous vous donnons la recette d’un

    cocktail : Bar rouge* : recette pour 1 personne
     De la glace pilée, une dizaine de framboises écrasées, un soupçon de jus de citron vert, 6 feuilles de menthe et :
    1 shot et demi de vodka
    1/2 shot de Grand Marnier
    1/2 shot de sucre de canne
    (1 shot = 1 verre à vodka)
    Dans un shaker , mettre les ingrédients et .secouer énergiquement. Vous n’avez plus qu’à verser le Bar rouge dans un verre et lever le coude à chaque gorgée.
    Vous pourrez l’essayer avant de lire le prochain livre d’Arlette Shleifer… L’abus d’alcool étant interdit, il faut en boire modérément. " troppu stroppiu ! " Par contre il n’y a aucune restriction pour la lecture.

    En annexe:

    Michel Maffelosi* : sociologue français, professeur de sociologie à la Sorbonne, directeur du Centre d’Etude sur l’Actuel et le Quotidien qui publie deux revues : "  Sociétés " et "  Cahier de l’imaginaire ". Cet éminent analyste est un spécialiste de la socialité dite émergente. Il étudie les nouvelles formes de socialité et l’imaginaire, qui font l’objet d’écrits dont vous pouvez retrouver les références sur le site : http://1libertaire.free/Millesofi05.html
    Sur l’errance, il a écrit un ouvrage en 1997 intitulé " Du nomadisme, vagabondages initiatiques ".
    Les thématiques du centre qu’il dirige depuis 1982 sont la post-modernité, le quotidien, l’individualisme en regard des résurgences tribales, nomades et communautaires.
    A nos yeux, un bémol dans sa carrière : Il a dirigé la thèse de la voyante astrologue Elisabeth Teissier.

    Le 28 février 2006, il recevait au CEAQ (avec qui collabore l’Espace Ricard) le philosophe corse , Jean-François Mattei , professeur à l’Université de Nice et membre de l’Institut Universitaire de France pour la sortie de son ouvrage : " De l’indignation ". Il s’agit d’un essai de philosophie sur le bon usage de l’indignation dans nos sociétés qui connaissent une crise morale. Cet opus est à rapprocher d’autres écrits du même auteur sur " L’immonde actuel ".
     
     
     
     

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