• Les passagers d'Istanbul, nouvelles d'Esther Heboyan

    Dans son recueil « Les passagers d’Istanbul », Esther Heboyan nous offre neuf nouvelles, neuf récits intimes de vies qui établissent une généalogie arménienne post-génocidaire. Il s’agit d’êtres et surtout de femmes à la fois victimes de leur destin qui, paradoxalement, les a rendues plus fortes. A travers des familles, s’établit une filiation identitaire faite de souvenirs suaves comme des loukoums, tendres, parfois burlesques. Si le titre du recueil est aussi celui de la dernière nouvelle, chaque personnage est le «passager » d’un pays d’accueil, un passager dont l’identité se brouille comme la langue qui se perd ou s’enrichit selon le point de vue. On prend conscience de la survivance fragile de l’arménité en Turquie mais aussi dans tous les ailleurs de l’Anatolie.

    Les Arméniens ont été intégrés dans la nation turque avant le génocide. Nombre des leurs parlent mieux le turc que l’Arménien. Certains sont restés après le génocide, dans une sorte d’exil intérieur. Ils sont allés survivre surtout à Istanbul, grande ville cosmopolite. Et puis, à court, moyen ou long terme, nombreux se sont exilés définitivement, s’arrachant des racines qui leur restaient. Ce sont à ces petites gens « démunis, exilés, sans langue», passagers d’Istanbul puis d’autres villes du monde, qu’ Esther HEBOYAN a voulu donner la parole.

    L’auteur fait partie de la génération née en Turquie, à distance (par sa naissance et par sa scolarité en Turquie) du génocide. Son enfance est liée à Istanbul qu’elle évoque toujours avec nostalgie. Ses langues de naissance sont d’abord l’arménien, puis le turc. Sa famille s’est exilée en Allemagne et ensuite en France. A chaque escale, elle a du surmonter une rupture et apprendre une nouvelle langue. Elle est allée ensuite aux Etats-Unis découvrir son El dorado : la littérature américaine (Peut-être que cet attrait a quelque chose à voir avec les rêves hollywoodiens de quelques femmes arméniennes, lectrices de revues de cinéma). Actuellement, elle est universitaire dans l’Artois et, traductrice, impliquée dans des travaux sur les langues, avec le constat qu’elle a du apprendre l’allemand, le français et l’anglais, puis réapprendre le turc. Elle estime que sa maîtrise de l’arménien est rudimentaire par rapport au français et à l’anglais. Il lui faudrait trouver le temps et l’énergie, selon elle, nécessaire pour atteindre un niveau de compétence satisfaisant pour l’arménien. « L’oralité est une chose , dit-elle, savoir écrire correctement dans une langue est autre chose ». C’est sans doute ce constat qui a motivé son attrait affirmé pour l’écriture. C’est sûrement, en elle, la femme arménienne (envers et contre tout renoncement à sa vraie généalogie) qui a senti le besoin d’écrire les neuf nouvelles du recueil « Les passagers d’Istanbul ». Il ne s’agit pas de récits archéologiques mais de la mémoire généalogique d’une arménité tenace et vivante chez ses passagers qui transportent partout leurs trésors avec eux… trésors culturels, il s’entend !...

    Esther HEBOYAN nous parle du défi d’exister envers et contre l’exil, de son appartenance à une diaspora confrontée puis intégrée aux autres cultures, et de la volonté d’être arménienne : un corps, plutôt qu’un corpus à ressasser.

    Les passagers d’Istanbul – Editions Parenthèses collection Diasporales -

    Le recueil s’ouvre sur Aroussiak, une grand - mère qui s’exprime dans une « langue composite à résonances et approximations turco -arméniennes ». Tout juste adolescente, elle a été mariée avec un boucher de 10 ans son aîné. Cette vieille arménienne, épouse bafouée, illettrée et indigente, a pour devise : « Le bidon d’huile du bon dieu vient à qui veut » (une façon à elle de dire « Aide-toi et dieu t’aidera ») illustrée par son poulailler du Bon Dieu, garde-manger pour les jours de disette. Que reste-il d’elle, après que « la mort et l’exil qui parfois ressemblait à la mort eurent dispersé les êtres et les choses » : quelques photographies dans une vieille boite récupérée par une petite-fille pour qui sa « Medz mayrig » ( grand –mère en arménien) reste la plus belle, la « Güzel » du village d’Istanoz près d’Ankara. Et puis vient la petite sœur d’Ava Gardner, la belle Sylva convaincue qu’elle ressemble à Ava Gardner par son amie Méliné délaissée par les hommes et décrite avec « une tête de corbeau sur un corps de moineau », la coupable idéale de tous les péchés de son entourage. Suivent le phénoménal Oncle Zareh et Diguine Yester, une femme pieuse et respectée, réunis lors d’un banquet familial bien arrosé de Raki. Ils précèdent Mardiros Artinian alias Agha, bel homme « les yeux bleus envoûtant, le chef orné de boucles châtain et la parole magnanime », admiré des femmes et envié par les hommes… « Et Mardiros Agha posait, soupirait, saluait tantôt en turc tantôt en grec ou en arménien. » Avec la nouvelle « Un si long chemin », l’antagonisme entre son père Antranik le timoré et son oncle Krikor, globe trotter religieux, va faire le bonheur conjugal de Serko… On y trouve un dialogue polémique entre les deux frères sur l’usage de la langue arménienne en Turquie. Quant à la jeune Hilda, elle va au cinéma, chaperonnée par ses deux grands-mères « avec leurs mots bien à elles, des mots brusques, effervescents à jamais perdus », juste avant la séquence d’automne entre Hagop qui n’a jamais rien promis et son épouse Ani qui, résignée, se contente de ce qu’elle appelle « la vie nue». Hagop « a laissé une précieuse partie de lui-même, là-bas, là d’où il vient même si il ne sait plus très bien d’où il vient ». Lui, qui ne rêvait jamais, a fait un rêve étrange et pénétrant…Tous sont des passagers d’Istanbul comme les personnages de la dernière nouvelle du recueil : Hovsep rebaptisé Joseph, Anika devenue Annie et leurs enfants, Yester répondant au prénom choisi d’Esther avant de découvrir trop tard celui d’Esterina dans un mélodrame italien, alors que Herantouhi s’est retrouvée Isabellisée , victime de la lettre « H »…

    « Les passagers d’Istanbul » est la dernière nouvelle du recueil, celle de l’exil, du trouble de l’identité, de l’intégration à un nouveau schéma socio –culturel qui passe par l’apprentissage de la langue de l’exil et l’oubli de la langue originelle, la montée de la xénophobie… l’occasion, par les temps qui courent, pour accepter un vaccin de rappel de l’exception culturelle française. La devise « Liberté, Égalité, Fraternité » ne devrait pas devenir un slogan vide de sens dans une France qui exporte l’humanitaire et expulse sans humanité. Finalement, ne sommes – nous pas tous des passagers d’une humanité en marche ?



    Cette anthologie familiale contient son florilège de mots, de lieux et de noms dont l’étrangeté fait imaginer des personnages fabuleux, « enluminés », peut-être parce que l’exil et l’entropie des souvenirs rendent le passé parfois plus beau dans une vérité romanesque. Lorsque l’on referme le livre, les personnages font un carrousel dans notre imagination, tant Esther Heboyan leur donne chair, nous les rend familiers.

    Les passagers d’Istanbul nous invitent à un voyage nostalgique avec ce sentiment que le temps ne délivre aucun billet de retour, même si le présent se nourrit du passé, souvent avec humour et tendresse. Chacune de leur vie est comme une strate de cette humanité arménienne et les mots, par poussées orogéniques affleurant cette vérité romanesque (écrirait, je pense, Martin Melkonian), renaissent des cendres d’un séisme en date du 24 avril 1915. Latent, transparaît ce sentiment d’appartenir à une entité historique et culturelle menacée par la fragilité d’une transmission familiale orale qui pousse au besoin d’écrire.



    Engagés dans une croisade contre l’oubli, les passagers arméniens de l’exode et de l’exil font escale depuis 1915. Toujours à la croisée entre deux cultures, ils emportent partout, avec eux, cette Arménité qui a son berceau en Anatolie. Lors d’une table ronde organisée pendant la journée du livre arménien à Marseille, une participante a demandé : « Arméniens, qu’apportons – nous au monde ? J’aimerai qu’un non -arménien réponde. » Malheureusement, le temps était écoulé et la séance est restée sur cette question. Mais, finalement, la réponse apparaît évidente : Le peuple arménien apporte son humanité vieille de plusieurs millénaires et sa culture riche de ce long passé. Il apporte son histoire marquée par le premier génocide du 20ème siècle et l’exil d’une diaspora meurtrie jusqu’aux enfants qui naissent avec cette tragédie en héritage. Aujourd’hui, les Arméniens de cette diaspora représentent une richesse pour les pays d’accueil où ils ont su s’intégrer avec intelligence et sans se renier. Ils comptent, parmi eux, nombre de talents, notamment dans les domaines de l’art et de la littérature. Ils respectent sans faille leur devoir de mémoire et se font les passeurs d’une culture toujours et plus que jamais vivante. Le peuple arménien, par sa solidarité trans-générationnelle et sa diaspora, contribue à notre humanité pluri – culturelle en devenir.



    Dans une lignée généalogique, les grands parents sont les mémoires vivantes d’un passé plus lointain. Plusieurs auteurs arméniens, dont Esther Heboyan, ont senti le besoin de revenir, par l’écriture, sur les bribes d’un passé incarné par une grand-mère arménienne restée en Turquie après le génocide. Nous avions consacré un article à Louis Carzou pour « La huitième colline ». Nous signalons la 7ème réédition du roman « Le livre de ma grand-mère » écrit par Féthiyé Cetin ( publié en 2004). Cette avocate des droits de l’homme et des minorités raconte le secret de toute une vie : être une grand-mère arménienne dans une famille turque. C’était le secret de sa grand-mère Héranouche, décédée en 2000.



    Entretien avec Mme Esther HEBOYAN :

    Question 1 : Vous montrez avec talent l’existence de cette arménité qui a repris racine à Istanbul et qui, après l’exil, est nostalgique de cette ville turque. Avant le génocide, les arméniens étaient déjà turcs et parlaient souvent mieux le turc que l’arménien. D’ailleurs, vous utilisez des mots arméniens et des mots turcs, voire même de dialecte turco -arménien comme « Arman Astvadzis ! » qui signifie « Ah ! Mon dieu. » Finalement, on s’aperçoit que les ambiances familiales et les souvenirs d’enfances en Turquie après le génocide sont très proches des récits faits par des familles arméniennes venues en France immédiatement après le génocide. Finalement, qu’est-ce qui différencie une femme arménienne et une famille arménienne en Turquie, d’une femme arménienne et une famille arménienne en France ?

    Réponse d’Esther HEBOYAN : Vaste question. Pour pouvoir y répondre, il faudrait prendre en compte quelques paramètres – le niveau socio-économique, les possibilités de développement intellectuel, social et politique, les mentalités, les repères culturels, etc. Pour ce qui est de la langue, comme dans tout espace où coexistent plusieurs peuples, il y avait et il y a des interférences entre le turc et l’arménien. En Turquie, les Arméniens qui n’avaient pas accès aux institutions éducatives arméniennes parlaient effectivement mieux le turc que l’arménien.


    Question 2 : Vous êtes née en Turquie dans une famille d’origine arménienne. Vous avez émigré en Allemagne puis en France avant de séjourner longuement aux Etats-Unis où, après plusieurs années, vous avez pleuré en entendant parler turc parce que vous avez réalisé que, faute de pratique, vous perdiez votre langue de naissance. Aujourd’hui, vous êtes universitaire en France et notamment spécialiste de la littérature américaine. Vous faites des traductions d’ouvrages turcs (Je pense à la traduction de Nedim Gürsel ). Vous parlez plusieurs langues mais pas l’arménien. Vous écrivez aussi des poèmes dans la revue « Neige d’août » sortie en octobre 2006. Vous avez dirigé un ouvrage « Exil à la frontière des langues » paru en 2001. Certains auteurs exilés choisissent de s’exprimer dans la langue du pays d’accueil. D’autres restent fidèles à leur langue. Pensez-vous que la langue soit un élément nécessaire à la survie de la culture arménienne et de l’arménité chez la diaspora en France?

    E.H : Il faudrait corriger quelques informations qui circulent depuis peu sur le net et qui sont erronées. Non, je n’ai pas pleuré en entendant les gens parler le turc aux Etats-Unis, mais plutôt après avoir lu les nouvelles en français de Nedim Gürsel sur l’exil qui bien entendu me renvoyaient à mon propre exil. Non, je n’ai pas perdu ma langue maternelle ; je parle arménien mais ma compétence est limitée. Quant à savoir si la survie d’un peuple dépend de la pratique de sa langue… A priori, on pourrait croire que oui. Cependant, il y a énormément d’Arméniens en France, en Suisse, en Allemagne et ailleurs, en Turquie même, qui ne parlent pas arménien mais qui se sentent arméniens, alors… « Neige d’août » est une très belle revue dirigée par Camille Loivier ; le numéro d’octobre 2006 contient quelques uns de mes poèmes.

    Question 3 : Pensez-vous que les Editions bilingues soient un bon compromis entre l’identité culturelle et l’édition dans le pays d’accueil pour les auteurs faisant partie d’une diaspora?

    E.H : C’est une très belle trouvaille qu’il faudrait exploiter davantage.


    Question 4 : Vous avez intitulé votre ouvrage « Les passagers d’Istanbul ». Pouvez-vous nous parler du choix de ce terme « passager » pour évoquer l’arménité et l’exil ?

    E.H : Pour autant que je m’en souvienne, au début des années soixante Arméniens et Turcs d’Istanbul se destinaient à partir s’installer en Europe et ailleurs. Les entreprises ouest-allemandes surtout ont encouragé un mouvement de masse qui n’a finalement jamais cessé. Le terme « passagers » est un terme lyrique pour désigner des formes d’exil.


    Question 5: Vous avez participé à une œuvre collective en écrivant une nouvelle sur Istanbul dans un recueil édité par les Editions Albiana. Il s’agissait pour chaque auteur d’écrire une nouvelle située dans une ville. Pouvez-vous nous parler de cette expérience avec l’Edition corse ?

    E.H : François-Xavier Renucci m’avait demandé de traduire une nouvelle de Nedim Gürsel. Par la suite, nous avons échangé des projets d’écriture ; notre collaboration est née de cette façon.


    Question 6: Comme nous avons la chance d’avoir en vous une spécialiste de la littérature américaine, quelle est l’évolution des goûts pour le polar et le roman noir aux Etats-Unis?

    E.H : La littérature américaine est un domaine très varié et très fécond. Je n’ai pas suivi l’évolution du polar américain. Il m’arrive de lire ou de relire les maîtres du genre – Dashiell Hammett et Raymond Chandler dont j’apprécie l’écriture minutieuse et le rythme nerveux



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