• Le sermon sur la chute de Rome, prix Goncourt 2012...

    Un écrivain corse a obtenu le prix Goncourt qui n’a pas été attribué pour la énième fois aux éditions Gallimard ou Grasset mais pour la deuxième à Actes sud. Un prix qui a fait plaisir au lectorat corse, le premier à s’être intéressé à cet auteur, prof de philo en Corse nouvellement affecté comme conseiller pédagogique dans un émirat arabe où il puisera sans doute des éléments d’un prochain opus.

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    Revenons à son roman « Le sermon sur la chute de Rome » prix Goncourt 2012! Ce roman serait le prolongement littéraire d’un scénario de court-métrage écrit par l’auteur et réalisé par Frédéric Farrucci. « Suis-je le gardien de mon frère ?» est programmé le 29 novembre 2012 à 0H30 par FR3 Corse. Le synopsis présente le film ainsi: « Antoine tient le bar du village. Joseph, assez fruste, vit de l’élevage. L’hiver, ils chassent le sanglier et trinquent le soir avec leurs compagnons. L’été, le village se remplit. Le bar d’Antoine se transforme en endroit à la mode, fréquenté par la jeunesse. Jean-Baptiste, un jeune coq originaire du village, cherche à se mesurer à Antoine et pour le provoquer, s’en prend au naïf Joseph qui devient un sujet de moquerie. Les limites sont franchies, la tragédie se noue et éclate au petit matin… » On retrouve une partie du scénario dans le roman et notamment la raison du drame qui se joue entre Jean-Baptiste et Antoine (qui devient Libero dans le roman).

    Un article du Monde a fait une très courte synthèse du roman : « Le livre emporte le lecteur dans la montagne corse. Un vieil habitant, Marcel Antonetti, est rentré au village ruminer ses échecs. A la surprise générale, son petit-fils Matthieu renonce à de brillantes études de philo pour y devenir patron de bar du village, avec son ami d'enfance, Libero. Leur ambition ? Transformer ce modeste troquet en "meilleur des mondes possibles". Les débuts sont prometteurs. Mais bientôt l'utopie vire au cauchemar. Les ex-apprentis philosophes sont frappés par la malédiction qui condamne les hommes à voir s'effondrer les mondes qu'ils édifient. » La presse en assure largement la promotion méritée, des lecteurs corses ne tarissent pas d’éloges sur l’auteur, nous nous réjouissons, à notre tour, de son succès, car nous aimons cette littérature noire, cet ouvrage nous a personnellement plu parce qu’il est justement noir comme les premiers livres de Jérôme Ferrari déjà publiés chez Actes sud, cependant il ne fait pas l’unanimité chez des lecteurs avec qui nous en avons discuté, même si tous reconnaissent qu’il est bien écrit et que l’exercice de style proustien (qui consiste à faire de très longues phrases) est réussi dans la mesure où le lecteur arrive jusqu’au bout de ces longues périodes sans difficulté de lecture, le seul bémol apporté par les uns est que ce n’est pas toujours justifié par le contenu et que la répétition tourne parfois à l’exagération, d’autres ont en outre trouvé que l’intrique romanesque n’est pas crédible, ainsi une lectrice amie nous dit : je n’ai pas cru à ces deux Corses intelligents et imprégnés de  philosophie qui reprennent un bar de village pour faire d’abord du fric, s’en amusent et deviennent des commerçants patentés jusqu’à en oublier leur intelligence et leurs études…  Reprenez votre souffle !... Faire de longues phrases, n’est-ce pas le moyen de ne pas être interrompu ?

    Certes la référence à Saint Augustin et la formation philosophique de l’auteur ne peuvent échapper au lecteur qui ne néglige pas la lecture à plusieurs niveaux d’un ouvrage qui veut laisser à penser. Toutefois le prix Goncourt permet de vendre des milliers d’exemplaires. Il nous est apparu que, si un lecteur corse peut saisir les nuances de ce récit très noir  et si d’autres y trouvent avant tout une réflexion métaphysique, il n’en est pas de même chez la majorité populaire des « pinzutti ». Ces derniers, comme cela a été le cas avec des grands classiques de la littérature, risquent de ne retenir que les aspects largement négatifs : une société corse organisée autour d’un bar, théâtre de toutes ses turpitudes, la jeunesse corse instruite ou non aurait, comme idéal, de gagner de l’argent en faisant la bringue, une famille corse, sans être un nœud de vipères, fait du non-dit son mode de communication, enfin le village reste  un lieu d’enterrement et de désœuvrement propice à la frustration et aux conflits. Si la Corse est une île où drame et humour se côtoient, dans le récit de Jérôme Ferrari tout est noir même l’humour… Nous n’y avons décelé aucune réelle joie. Cette façon de maintenir le lecteur dans la noirceur toujours présente marque bien la volonté de ne montrer que le côté obscur des êtres et ne doit pas être compris comme la caractéristique d’un archétype corse déjà trop caricaturé. Le récit apparaît d’autant plus ancré dans la Corse attitude que les deux héros sont sujet à la cursita loin de l’île et n’envisage pas leur avenir loin de leur village, même s’il s’agit d’un roman à portée philosophique donc universelle comme d’autres auteurs en ont écrit et, parmi les plus célèbres, citons Albert Camus et Jean-Paul Sartre. En cette période de grande criminalité insulaire, il ne faut donc pas perdre de vue qu’on y trouve un côté théâtral avec tout ce que cet adjectif peut suggérer lorsque l’on parle de mise en scène qui, lorsqu’il s’agit de la Corse, peut donner raison aux amalgames médiatiques entretenus notamment sur le caractère violent des insulaires. Un épisode du roman met en scène cette violence et, malheureusement, comme les faits divers, pourrait alimenter les poncifs sur un prétendu atavisme corse.

    Sortons du contexte corse et retenons le questionnement métaphysique ! Lorsque l’on demande à l’auteur « Quelle est votre définition de la notion de monde ?”,  il répond: “Chez moi, elle est totalement métaphysique.. C’est ma manière ­d’intégrer de la philosophie dans mes fictions sans faire de la philosophie… Ce que je tente dans le Sermon, c’est de donner une réponse de roman à la question : « Qu’est-ce qu’un monde ? J’essaie de la laisser percevoir à plusieurs niveaux, en reprenant Leibniz : dans chaque monde, il y a une infinité d’éléments. Et, dans chacun de ces éléments, il y a une infinité de mondes. Un monde, ce peut être Rome et son empire, un bar de village avec douze personnes ou le corps du grand-père hypocondriaque… Comment naît-il, croît-il, meurt-il ? J’ai vraiment pris au sérieux la phrase de Saint Augustin. Le roman est construit ainsi : il y a la naissance d’un monde, l’acmé et la chute, pour chaque personnage, et à plusieurs niveaux. J’ai fait en sorte que l’histoire évolue autour de ressorts qui ne sont absolument pas psychologiques. Le roman fonctionne selon une cohérence mécanique, une logique de cycles. C’est une mécanique aveugle, qui broie.»...( entretien sur le site La Vie à l’adresse ci-après:

    http://www.lavie.fr/culture/livres/jerome-ferrari-c-est-la-lecture-de-saint-augustin-qui-m-a-permis-d-ecrire-ce-livre-07-11-2012-33053_30.php )

     

    Ce livre donne-t-il à penser ? Avant la naissance, il y a un monde disparu et après la mort, notre monde disparaît. Le roman se termine par le constat que témoignage de la fin et témoignage des origines ne font qu’un.  Entre les deux, rien ou du moins rien qui en vaudrait vraiment la peine puisque tout est mécanique et a une fin? Que doit-on retenir ? Doit-on renoncer à l’illusion de l’éternité que donne la jeunesse ? Est-il vain de vivre le présent comme une éternité ? La vie n’est-elle qu’une pantomime tragique dans laquelle tous les scénarii se valent ? Quelle leçon tirée de l’échec d’un petit monde meilleur voulu par les deux héros ? Ce que Mathieu et Libero sont devenus valait-il la peine de renoncer aux intellectuels qu’ils auraient dû rester? Faut-il, comme Aurélie, ne jamais aller au bout d’un bonheur pour ne pas le perdre ? Le malheur est-il inexorable? La vie a-t-elle un sens ? La mort est-elle un non-sens ?... etc. Les questions pourraient s’aligner longuement et alimenter un débat philosophique sur le roman de Jérôme Ferrari. N’oublions pas que l’auteur est professeur de philo… La philosophie, si elle fait douter de la nature humaine, ne fait que nous renvoyer à nous-mêmes,  « parce qu’elle explique tout ce qui se passe dans ce bas-monde, elle répond à tout et elle ne répond à rien. » pour reprendre un passage de l’ouvrage « 1275 âmes », écrit par Jim Thomson, grand écrivain de littérature noire. Entre ce tout et ce rien qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. Que fera-t-il donc, sinon d'apercevoir (quelque) apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel de connaître ni leur principe ni leur fin?"(Blaise Pascal, Les pensées).

    Avant le clap de fin, le dernier chapitre du Sermon sur la chute de Rome est particulièrement beau et nous garderons en mémoire, comme Saint Augustin à l’heure de sa mort, l’étrange sourire mouillé de larmes que lui a jadis offert la candeur d’une jeune femme inconnue…

    Se questionner est une bonne chose en gardant à l’esprit que la noblesse de la littérature est son inutilité. Elle est un jeu de l’esprit qui peut être métaphysique et l’ouvrage de Jérôme Ferrari a, malgré sa noirceur, cet aspect ludique et inutile qui nous plaît. Le déluge des louanges peut parfois desservir une œuvre davantage qu’une sotte critique. Pour cela nous n’en avons pas fait et n’en ferons pas un abus outrancier.  

    Tout en conseillant la lecture de ce roman primé à ceux qui ne l’auraient pas encore lu, nous leur disons d’abord qu’il s’agit d’une fiction comme le fut « Colomba » ou « Mateo Falcone » écrits par Prosper Mérimée et d’autres romans ayant mis en scène une mythologie corse. L’auteur est corse, il aime la Corse, ses héros de papier sont des Corses, l’intrigue se passe en Corse… mais il s’agit de littérature. Jérôme Ferrari a toujours refusé d’être catalogué dans une littérature corse. Il n’est donc pas le passeur de la culture corse mais un romancier. A la question de la littérature corse, en juin 2009, il répondait d’ailleurs lui-même dans un entretien sur le site « L’or des livres » : « La question serait plus facile s’il était possible de savoir avec précision ce que signifie littérature « corse ». Il est d’ailleurs tout aussi délicat de savoir de quoi on parle quand on se réfère à la littérature « française ». S’il s’agissait d’une simple question de localisation, il n’y aurait pas de problèmes mais ce n’est bien sûr pas le cas. L’adjectif « corse » a généralement, en Corse comme sur le Continent, des connotations qui me déplaisent et qui, bien que sans rapport avec un projet littéraire, peuvent lui nuire énormément en le faisant disparaître sous des controverses idéologiques sans intérêt. Il m’est arrivé de souhaiter être Albanais ou Bouriate. D’un autre côté, je ne peux pas faire comme si la Corse n’était pas un élément constitutif de mes romans. Mais je refuse l’alternative qui consisterait soit à ne plus se référer à la Corse, soit à vouloir faire de la littérature régionale. L’idée même de littérature régionale me paraît grotesque. Tout roman naît dans une région particulière, il le faut bien, mais son monde est, en droit, celui de la littérature tout court, sans adjectif. C’est là, et là seulement, qu’il doit être jugé. Je souscris totalement aux analyses de Milan Kundera sur ce point. J’ai traduit la plupart des œuvres de Marco Biancarelli non parce qu’il est Corse mais parce que la brutalité et la puissance de son style me paraissent uniques. Voici donc mon désir: que les romans soient lus pour ce qu’ils sont. Si tel était le cas, je suis certain que la littérature prendrait naturellement en compte certains écrivains corses et j’en serais ravi. Mais je crains de ne pas être exaucé avant longtemps ».

    Des commentateurs ont cité Proust à propos de son écriture, Jérôme Ferrari n’a cessé de rappeler ce qu'il doit à l'écrivain italien Giosuè Calaciura et à son livre Malacarne en tout particulièrement. Ce livre a changé ma manière d'écrire déclare Jérôme Ferrari.qui a consacré un article de Jérôme Ferrari sur cet auteur dans le Magazine Littéraire. Il écrivait : « En ouvrant Malacarne, j’ai éprouvé à nouveau la stupéfaction qui m’avait saisi, bien des années auparavant, lorsque j’ai découvert Thomas Bernhard. Dès les premières phrases, on est submergé par la présence d’une langue, une langue impossible, unique, radicalement étrangère, qui impose pourtant par sa seule autorité la nécessité de son existence. Sa puissance objective est telle que la question de savoir si on l’apprécie ou pas devient soudain hors de propos ». Il ajoute : « il (Giosuè Calaciura) invente cette langue impossible, pleine de métaphores somptueuses et de poésie, cette langue de prophète de l’apocalypse qui n’édulcore cependant rien de l’horreur de son récit et n’en dissimule ni la bassesse ni la vulgarité. Cela, c’est un tour de force presque miraculeux qui met ce texte à l’abri du reproche d’esthétisme qu’on aurait pu lui faire s’il n’était si souverainement réussi » L’article est consultable à l’adresse ci-après :

    http://magazine-litteraire.com/content/homepage/article?id=22163

     

    Jérôme Ferrari est le premier auteur corse récompensé par le Goncourt. Rappelons qu’un autre écrivain contemporain d’origine corse avait obtenu le prix Renaudot en 2007, il s’agit de Daniel Pennac qui est né en 1944, dans une famille corse, d'un père officier de l'armée coloniale. Nous aimons, lorsqu’il s’agit de lecture, rappeler son livre « Comme un roman, » et le passage qui suit :

    «Le verbe lire ne supporte pas l’impératif. Aversion qu’il partage avec quelques autres : le verbe “aimer”... le verbe “rêver”...

    On peut toujours essayer, bien sûr. Allez-y : “Aime-moi ! ” “Rêve !” “Lis !” “Lis ! Mais lis donc, bon sang, je t’ordonne de lire !” ».

    Et cet essai se termine par une explication de ce que Pennac nomme: LE QU’EN-LIRA-T-ON (ou les droits imprescriptibles du lecteur) :

    Le droit de ne pas lire

    Le droit de sauter des pages

    Le droit de ne pas finir un livre

    Le droit de relire

    Le droit de lire n’importe quoi

    Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible)

    Le droit de lire n’importe où

    Le droit de grappiller

    Le droit de lire à haute voix

    Le droit de nous taire


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