• Le pape du Nouveau Roman est mort...

    Alain Robbe-Grillet, romancier et cinéaste, est mort. Selon l’AFP, il «est décédé dans la nuit de dimanche à lundi à l'âge de 85 ans, a-t-on appris auprès de l'Académie française, où il avait été élu en mars 2004. Alain Robbe-Grillet est décédé au Centre hospitalier universitaire de Caen, où il avait été admis durant le week-end pour des problèmes cardiaques, a précisé l'Institut mémoire de l'édition contemporaine (IMEC), basé près de Caen, auquel l'écrivain avait cédé toutes ses archives… Son décès porte à sept, sur 40, le nombre de fauteuils vacants à l'Académie française.»

    Il est né le 18 août 1922 à Brest et décédé le 18 février 2008 à Caen à l'âge de 85 ans. Considéré comme le père du nouveau roman, il a été élu à l'Académie française le 25 mars 2004 sans être reçu. Son épouse est la romancière Catherine Robbe-Grillet.

    Robbe-Grillet s'illustre avec son premier grand roman Les Gommes, qui parait en 1953. Il travaille également pour le cinéma, notamment sur le scénario de L'Année dernière à Marienbad, réalisé par Alain Resnais en 1961.

    Je n'ai eu aucune "curiosité" pour Alain Robbe-Grillet et son goût pour regarder mûrir une banane trop longuement pour illustrer son angoisse devant le vieillissement et son explication pour avoir fait revivre un personnage mort dans l’un de ses films en disant qu'il s'agissait de fiction et que le mort était un acteur. Je n'ai pas lu son dernier livre "La reprise" qui reprend l'ensemble de son œuvre. J’avais commencé Les gommes, sans le finir. Il me reste quelques vagues souvenirs de "La  jalousie " que je n’ai pas envie de relire. Il y reprend une situation usée : le mari, la femme et l’amant. Le lecteur doit être actif, tenter de comprendre les non-dits. La description y perd sa fonction référentielle : elle n’a plus pour but de planter un décor, elle devient le reflet de la vision déformée d’un personnage déséquilibré et acquiert une fonction narrative. Le titre joue sur deux sens du mot «jalousie » : la jalousie d'un mari anonyme qui épie sa femme A... et l'ami qu'elle reçoit, Franck, selon lui son amant ; et la jalousie à travers laquelle il les observe dans cette maison coloniale.

    Extrait de « La jalousie » :

    « La tache commence par s'élargir, un des côtés se gonflant pour former une protubérance arrondie, plus grosse à elle seule que l'objet initial. Mais, quelques millimètres plus loin, ce ventre est transformé en une série de minces croissants concentriques, qui s'amenuisent pour n'être plus que des lignes, tandis que l'autre bord de la tache se rétracte en laissant derrière soi un appendice pédonculé. Celui-ci grossit à son tour, un instant ; puis tout s'efface d'un seul coup. Il n'y a plus, derrière la vitre, dans l'angle déterminé par le montant central et le petit bois, que la couleur beige-grisâtre de l'empierrement poussiéreux qui constitue le sol de la cour.
    Sur le mur d'en face, le mille-pattes est là, à son emplacement marqué, au beau milieu du panneau. Il s'est arrêté, petit trait obliqué long de dix centimètres, juste à la hauteur du regard, à mi-chemin entre l'arête de la plinthe (au seuil du couloir) et le coin du plafond. La bête est immobile. Seules ses antennes se couchent l'une après l'autre et se relèvent, dans un mouvement alterné, lent mais continu. A son extrémité postérieure, le développement considérable des pattes — de la dernière paire, surtout, qui dépasse en longueur les antennes — fait reconnaître sans ambiguïté la scutigère, dite «millepattes-araignée», ou encore «millepattes-minute » à cause d'une croyance indigène concernant la rapidité d'action de sa piqûre, prétendue mortelle. Cette espèce est en réalité peu venimeuse ; elle l'est beaucoup moins, en tout cas, que de nombreuses scolopendres fréquentes dans la région.
    Soudain la partie antérieure du corps se met en marche, exécutant une rotation sur place, qui incurve le trait sombre vers le bas du mur. Et aussitôt, sans avoir le temps d'aller plus loin, la bestiole choit sur le carrelage, se tordant encore à demi et crispant par degrés ses longues pattes, tandis que les mâchoires s'ouvrent et se ferment à toute vitesse autour de la bouche, à vide, dans un tremblement réflexe.
    Dix secondes plus tard, tout cela n'est plus qu'une bouillie rousse, où se mêlent des débris d'articles, méconnaissables. Mais sur le mur nu, au contraire, l'image de la scutigère écrasée se distingue parfaitement, inachevée mais sans bavure, reproduite avec la fidélité d'une planche anatomique où ne seraient figurés qu'une partie des éléments : une antenne, deux mandibules recourbées, la tête et le premier anneau, la moitié du second, quelques pattes de grande taille, etc...
    Le dessin semble indélébile. Il ne conserve aucun relief, aucune épaisseur de souillure séchée qui se détacherait sous l'ongle. Il se présente plutôt comme une encre brune imprégnant la couche superficielle de l'enduit. Un lavage du mur, d'autre part, n'est guère praticable. Cette peinture mate ne le supporterait sans doute pas, car elle est beaucoup plus fragile que la peinture vernie ordinaire, à l'huile de lin, qui existait auparavant dans la pièce. La meilleure solution consiste donc à employer la gomme, une gomme très dure à grain fin qui userait peu à peu la surface salie, la gomme pour machine à écrire, par exemple, qui se trouve dans le tiroir supérieur gauche du bureau… »

    Ce genre de littérature me laisse pantois... Alors j’ai retrouvé ce que m’en avait dit un ami féru de littérature et je vous livre son avis éclairé qui date d'avant la sortie du dernier roman de l'écrivain "Un roman sentimental" paru en 2007:

    Je n’ai pas vraiment aimé l’œuvre, c’est peu de le dire. Idem de Houellebecq, dont pourtant je retiens qu’il inflige à la littérature française une humiliation plus cuisante encore que celle que le Nouveau Roman voulait lui infliger. Il l’avilit, et ce n’est pas si mal…
    Je trouve Houellebecq plutôt ennuyeux (sauf " Les particules élémentaires" ). Je crois que la différence entre tous les deux, c'est que Robbe-Grillet écrivait avec ses fantasmes alors que Houellebecq écrit comme il vit. Par contre, j'ai pris du plaisir avec Proust et Balzac...
    J’ai préféré Claude Simon. Ses variations, ses miroitements, les retours, les brisures. Le tramway. Tardif. Abouti. Une langue somptueuse, impressionnante dans sa poétique. Justement : comment il tente de saisir l’écoulement du temps, la décomposition des corps, les vibrations du paysage. Bon, il y a tout le côté " laboratoire " qui est au fond un peu superficiel à la longue : les parenthèses, l’usage du participe présent (Butor), la désorganisation chronologique, etc. Mais surtout, ce que je retiens : des odeurs. L’affolement.
    Je ne suis pas certain de le suivre désormais quand il prône de façon presque militante, l’abandon des éléments traditionnels de l’écriture romanesque, depuis la conception du personnage à l’intrigue.
    Plus généralement, je dois avouer que de ceux qu’on nomme les auteurs du NR, j’ai surtout aimé Beckett, Sarraute, Pinget. La critique du réalisme littéraire, chez Beckett, prend une forme surprenante : son théâtre est plein d’images ancrées dans une gestuelle, une geste très matérielle. Et leur remise en question du vraisemblable, n’est au fond qu’une convention commode, comme une autre. Cela dit, les moyens mis en œuvre convergent, autrement, vers le même résultat : ils refusent de décrire, mais leur monde est très incarné. De la chair. C’est Beckett. Je m’inscrirai alors en faux de ce qu’affirmait Barthes, et son refus de " l’effet de réel ". Je pense au contraire que rien n’est plus fort, quand il est servi par une langue adéquate. Mais l’effet de réel, au fond, c’est dans la structure narrative qu’il faut aller le chercher. Un exemple idiot, simpliste, mais tout de même : c’est Proust inaugurant une réflexion sur le thème du temps, et commençant sa recherche par un adverbe de temps ( !) – longtemps, … C’est Proust encore, insérant dans son économie narrative, ces lacets, suscitant, je dirai, la propre rêverie du lecteur, comme si la narration n’avait là pas d’autre raison d’être que celle d’en appeler à cette rêverie intime, personnelle.
    Que l’écriture soit une aventure, ne permet pas de refuser l’intrigue. Le plus dur, c’est évidemment de faire de l’intrigue elle-même une aventure littéraire.
    Bon, c’est un peu court, mais là, je suis occupé… alors… j’ai fait vite !

    Bibliographie et filmographie d’Alain Robbe-grillet : 

    Romans
        * Un régicide (1949)
        * Les Gommes (1953)
        * Le Voyeur (1955) reçoit le Prix des Critiques
        * La Jalousie (1957)
        * Dans le labyrinthe (1959)
        * La Maison de rendez-vous (1965)
        * Projet pour une révolution à New York (1970)
        * Topologie d'une cité fantôme (1976)
        * Souvenirs du Triangle d'Or (1978)
        * Djinn (1981)
        * La Reprise (2001)
        * Un roman sentimental (2007)
    Nouvelles
        * Instantanés (1962)
    Essais
        * Pour un Nouveau Roman (1963)
        * Le Voyageur, essais et entretiens (2001)
    Fictions à caractère autobiographique
        * Le miroir qui revient (1985)
        * Angélique ou l'enchantement (1988)
        * Les Derniers Jours de Corinthe (1994)

    Filmographie:
        * 1961 : L'Année dernière à Marienbad, scénario et dialogues en collaboration
        * 1963 : L'Immortelle
        * 1966 : Trans-Europ-Express
        * 1968 : L'homme qui ment
        * 1971 : L'Eden et après
        * 1974 : Glissements progressifs du plaisir
        * 1975 : Le Jeu avec le feu
        * 1983 : La Belle Captive, avec Daniel Mesguich, Gabrielle Lazure, Cyrielle Claire, Daniel Emilfork, Roland Dubillard, François Chaumette
        * 1995 : Un bruit qui rend fou
        * 2006 : C'est Gradiva qui vous appelle












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