• L'ULTIMU, le dernier Corse à Giraglia...

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    «  L'Ultimu » est un roman baroque, hybride, ouvert à tous les genres qui, pour l’auteur, sont poreux : roman d’anticipation, roman d’espionnage, roman historique, roman noir… Le récit n’est pas linéaire et tant mieux. A ce propos, Xavier Casanova écrit sur son site Isularama : « L’Ultimu rassemble, sous d’infimes variations matérielles, des textes supposant une multitude d’énonciateurs, parfois réels pour les textes cités, parfois fictifs pour les propos attribués aux personnages convoqués au roman, parfois semi fictifs pour qui aurait capacité à lire certains passages comme un texte à clef. S’y ajoutent ces énonciateurs particuliers qui viennent superposer au texte ses titres, parfois de manière lointaine et systématique, parfois au plus près du fragment qu’ils annoncent ». La forme est originale comme le discours dont le fil d’Ariane est l’humanisme de l’auteur qui a digéré intellectuellement son expérience de militant culturel et politique. La lecture en est d’autant plus agréable qu’elle met le lecteur en empathie avec le personnage principal. L’intrigue scénarisée par un Big Brother omniprésent et omniscient donne la tension nécessaire en facilitant la lecture. On savoure de beaux passages et des anecdotes parfois finement teintés d’un humour caustique et dont, parfois, nous pourrions dire, ce qu’Ignaziu Colombani a écrit sur Simon Dary, en ajoutant que l’humour n’exclut pas la sensibilité dans une œuvre fine et prenante où le sourire est voilé, parfois, d’un regret attristé.
     

    Charlie Galibert ( Prix des sciences au palmarès du festival d'Ouessant 2012, avec son opus  "L'île diserte"(Albiana), en lecteur pointu, a donné son avis sur Facebook : « Il y a dans cette mise en abyme de la littérature , jeux entre l'auteur et son personnage, entre Andria Costa, Julien Costa, Samuel Romani et JP Santini ; cette idée d'un destin tissé par des parques "extraterrestres" sur fond du parc humain de Slodenjick, l'allégorie des menhirs, la fable de l'écriture, les bandere, la mémoire, le militantisme, le consumérisme contemporain, la fin d'un (du ?) monde - quelque chose qui certes n'est pas habituel et n'a pas de résonance dans la littérature corse contemporaine. Mais il y a également là un plaisir (bonheur égoïste ?) de trouver exprimés par un autre ses propres interrogations, ses propres doutes, son cheminement, l'aboutissement d'une écriture, surtout lorsque l'on se rêve soi-même écrivain… Les allusions «savantes» (Baudelaire, Foucault, Slotendjick) dispersées au fil de votre texte laissent entendre des lectures qui dépassent largement la simple littérature et font références à des champs disciplinaires des sciences - humaines ou plus dures - qui ne me sont pas étrangères. Vous ne doutez certainement pas que les lectures qui vont être faites de votre texte vont être extrêmement diverses, les unes vantant le lyrisme, le travail ou l'exploit de mise en abyme, d'autres se gaussant de votre prétention à vous mettre en scène et à vous poser comme l'ultime représentant du peuple corse mais, personnellement, je préfère retenir la beauté grave et profonde de votre écriture lorsqu'elle touche à la vie et à la mort. »Nous avons notre lecture de cet ouvrage qui nous ramène à l’ensemble d’une œuvre littéraire et humaine. Des extraits dans des ouvrages antérieurs pourraient servir de dédicaces à ce nouvel opus qu’est ULTIMU…

    Corsica clandestina :

    " On ne dira jamais assez la fragilité du monde et ici plus qu’ailleurs sur les îles dérivantes bercées de sels et de lumières. La lenteur du temps donne des poètes égarés, des leaders charismatiques, des politiciens véreux et des foules infatigables sensibles aux mythes obscurs de la nation. "

    Isula blues

    Cette île est un pays sans retour. Restent les chemins de terre où les pas se font rares et des maisons qui ferment les unes après les autres. Alors, les regards se tournent vers l’intérieur".
    " Dominique craint parfois que la vie de son fils ne soit à l’image de la sienne. C’est que le pays est fermé. Mais ceux qui prennent le risque de l’évasion n’y reviennent jamais intacts. Ils continuent de voyager. Dans l’absence. Comme des touristes que la lumière dissipe aux marches de l’été. Ceux qui restent s’exercent à la mélancolie sans jamais s’émouvoir de leur sort. Quand on est d’ici, l’orgueil commande. On apprend à vivre seul, à exister seul, à se battre seul, à ne jamais aimer s’il le faut puisqu’il n’y a plus personne. "

    Dans L'Ultimu, le récit se déroule à Imiza,  village du Cap Corse déjà baptisé « Imiza » par l’auteur dans son précédent roman d’anticipation Nimu. Un  constat des années de militantisme culturel et identitaire y apparaissait dans l’extrait suivant : … ce pays (la Corse) n’a jamais écrit sa propre histoire. Il a appris à résister à celle que ses envahisseurs successifs ont voulu lui imposer. C’est comme une histoire en négatif, qui, à une exception près, assez brève, n’a jamais pu se révéler et permettre aux Corses de se révéler à eux-mêmes. Dès lors, l’affaiblissement constant de l’affirmation identitaire était trop souvent compensé par une exacerbation nationaliste de plus en plus vide de sens. En ce temps-là, On vivait une ère d’errance. Les uns passaient à proximité immédiate des autres comme des objets mobiles, extraordinairement neutres, glissant en orbites lentes dans une sorte de nomadisme intersidéral. Il semblait que l’on se fut lassé de tout et des mots par-dessus tout. Depuis bien longtemps d’ailleurs, il n’y avait plus de littérature. La communication sociale en était réduite à quelques consignes utiles…. Ainsi était-il devenu habituel de découvrir des gens fermés sur eux-mêmes, clos comme des huîtres, impossible d’ailleurs à déplier tant leur crâne était plongé entre leurs bras, tant leurs bras étaient noués autour de leurs jambes, tant la mort avait raidi leur nuque et leurs membres, interdisant que l’on pût revoir leur visage et moins encore leurs yeux. Ils prenaient ainsi la forme d’une poire, exagérément alourdis aux fesses comme si tous les organes, les lymphes et les sucs du corps y étaient descendus…Une étrange odeur de lilas s’en dégageait. Sur la 4èmede couverture, on peut lire : Personne ne peut y échapper… " Echapper à quoi ? Au vertige de la mise en abîme de cette Corse à la dérive "

    Jean-Pierre Santini, selonJoël Jegouzo de NCP et K-LIBRE, "travaille au corps une société en perdition", invente des histoires qui ressemblent à la vie plus que la vie elle-même, sans doute parce qu’il est un arpenteur du réel mais aussi un poète. 

    Dans L'Ultimu, le recours au roman d’anticipation permet la mise en abyme de l’époque contemporaine surtout lorsque le travail de mémoire se fait dans un contexte politique et social imaginé. A Imiza, en 2050, les gens ne meurent plus mais disparaissent en laissant ouvertes les portes des  maisons vides. Sous la domination d’un Big Brother, le monde est entré dans une ère obscure. La tribu résiduelle de ce village se compose de treize habitants âgés de 58 à 107 ans. L’entame du récit est un conseil municipal réuni pour la mise en œuvre les décrets d’une nouvelle loi organique ordonnant la translation du cimetière, c’est-à-dire sa destruction… Est-ce le dernier acte de la mort du peuple corse ? La Corse sera-t-elle en 2050 une île sans mémoire, sans passé humain? Andria Costa, l’Ultimu (le dernier) placé à titre expérimental dans une tour peuplé d’hologrammes fantômatiques, rassemble ses souvenirs, creuse sa mémoire, fouille la généalogie du mouvement de libération de la Corse. Alors qu’il est sous contrôle jusque dans ses pensées, il échappe à l’observation dans ses moments de contemplation, notamment face au bleu… entendez la couleur du ciel et de l'eau. Le bleu symbolise l'infini, le divin, le spirituel. Il invite au rêve et à l'évasion spirituelle, facultés intellectuelles perdues dans un monde soumis à la tyrannie de la raison et des sciences.

    Fiction d’un regard sur des fragments d’une histoire individuelle et collective commentée par Xavier Casanova… « Chacun son fragment. Son attache. Son engagement. Son histoire. Sa vérité. Son parcours. Son destin. Sa Corse. Pour certains, protégée par la rêverie solitaire. Pour d’autres exposée dans les manigances publiques. Et pour quelques uns consommée dans les errements de l’action violente, ou exaltée dans les fastes de la délinquance réussie. La littérature de fragment sied bien à cette histoire là, qui raconte non pas la fin de l’histoire et son éclatement global, mais son ébullition diffuse, permanente et si bien partagée que tous la portent. Tant bien que mal. Envers et contre tout. Jusqu’au dernier. Comme un fardeau. Comme un flambeau. »

    « Eclatement du récit. Dislocation du puzzle, partiel, bancal, inachevé dont certains avaient entrepris la construction, par la voie de la révolte — pure et lyrique ou dure et dramatique —, en espérant être à la fois l’attracteur rassemblant les pièces, la raison les aboutant les unes aux autres et le ciment conférant sa solidité à l’image finale. » commente encore Xavier Casanova.

    Entre Jean-Pierre Santini, Andria Costa (l’Ultimu), Julien Costa et Samuel Romani, il existe sans aucun doute une communauté de pensée, voire l’univocité d’une identité. En se projetant dans un avenir imaginé, Jean-Pierre Santini prend de la distance, de façon littéraire, avec son propre témoignage sur la grande et la petite histoire insulaire. C’est cette distance qui le rapproche de l’âme corse dans ce qu’elle a aussi d’universel. C’est sa fibre poétique qui donne du lyrisme à son discours et nous offre de très beaux passages. Lorsqu’il dresse des portraits parfois volontairement caricaturés, il force peut-être le trait sur des comportements et non sur des individus. Dérision et autodérision servent à montrer des dérives extra et intra-muros dans la responsabilité d’une mort annoncée : celle du peuple corse en train de perdre sa mémoire généalogique, son passé humain. Ce passé humain prend des noms de personnages historiques comme bien sûr l’illustre Pascal Paoli mais aussi des moins connus comme Circinellu, curé de Guagnu qui avait pris les armes et dont on chante encore le courage. Ils sont nombreux à hanter ce musée imaginaire. Ils ne sont pas tous vertueux. Jean-Pierre Santini nous fait entrer dans un labyrinthe « humain, inhumain, trop humain ». Dans son cheminement guidé par Andria Costa, le lecteur rencontrera l’engagement de Samuel Romani dans une œuvre collective et sa détermination à construire pierre par pierre son œuvre dans un avenir utopique menacé par les ronces et la mondialisation. L’histoire collective se déroule en parallèle avec chaque histoire individuelle. Chacun porte alors  la mémoire collective qui est un chant polyphonique. Chaque Corse, même le plus cartésien, entretient un dialogue passionnel avec son île et  le cimetière de sa mémoire. Il y trouve toute sa vertu, au sens spinozien du terme. « Dans ce monde dévasté où l'impossibilité de connaitre est démontrée, où le néant paraît la seule réalité, le désespoir sans recours, la seule attitude, il tente de retrouver le fil d'Ariane qui mène aux divins secrets. » Pour reprendre ce passage dans  Le mythe de Sisyphe écrit par Albert Camus, peut-être Jean-Pierre Santini suit-il son fil d’Ariane ?

    Extrait : « Chacun est au commencement et à la fin, premier et dernier. Chacun porte en soi, avec soi, les paroles les rêves et les actes de la communauté humaine où il a pris racine, dont il s'est nourri et qui fait obligation de résister à l'oubli quand vient le terme du temps.

    Le dernier (L'Ultimu) fera donc l'inventaire de sa vie en puisant au fleuve des souvenirs, à la source des êtres rencontrés et, sur ce nouveau territoire où l'espace se resserre, il s'appliquera sans contrainte, guidé par une intuition naturelle, à recomposer dans les mots, les écritures, les actes, les postures ou les mîmes, le parcours qui l'a conduit jusque là. »

    On pourrait reprendre après Jean-Claude Loueilh (dans un article sur Nimu) une citation d’Arturo Perez-Reverte (Le Peintre de batailles) : « Notre monde ne fabrique plus de ruines mais des décombres, et, dès qu’il le peut, il envoie un bulldozer qui balaye tout pour laisser la place à l’oubli. Les ruines gênent, elles incommodent. Et ainsi, sans livres de pierre pour lire l’avenir, nous ne sommes pas longs à nous voir sur la rive, un pied dans la barque, et sans monnaie en poche pour Charon » (Selon le rite funéraire grec, Charon est le nocher des Enfers dont la fonction était de faire franchir le Styx aux âmes qui devaient payer par une obole leur passage).

    Autre extrait d’Ultimu : « On ne sait pas qui décide de ralentir ou d’accélérer le cours du destin, mais de toute évidence, dans les hautes sphères comme au cœur des populations assistées du consumérisme, on supportait de plus en plus mal l’idéalisation mortifère du passé. Que la vie fut réduite à l’instant présent suffisait à enchanter le monde. C’est sans doute la raison pour laquelle l’auteur anonyme des législations, réglementations, décrets et autres arrêtés, décida de supprimer toute trace de mort sur la terre des hommes attendu que l’absence ne saurait être représentée et que les monuments consacrées depuis des millénaires aux trépassés n’empêchaient pas l’oubli. Le papier des archives ou les bases de données modernes sur ordinateur suffiraient dès lors à recenser le peuple des disparus. Les mots franchissent le temps plus facilement que les marbres compacts et les mausolées somptueux. Parce qu’ils sont nommés, les morts ne sont pas tout à fait morts. Ils étaient des personnes, ils deviennent des personnages exactement comme ceux que l’on imagine de ce côté-ci du miroir pour en exorciser l’envers. La vérité romanesque est au mensonge de l’existence, ce que la vie est à la mort : un paradoxe sombre et lumineux ». L'histoire est un roman qui a été.Le roman est de l'histoire qui aurait pu être. (Edmond et Jules de Goncourt). L'ULTIMU, le dernier Corse sur l'île de la Giraglia, est sans doute  une histoire qui aurait pu être sur un roman qui a été. D’aucuns pourraient n’y voir que le désenchantement d’un intellectuel, militant politique. Une analyse plus profonde décèle l’aboutissement d’une réflexion qui a amené l’auteur, à l’instar de son personnage de Petru Paghjola, à l’écriture comme propice à la rédemption et donc à la prise de conscience. Et lorsque l’on dit rédemption, le mot contient aussi celui de libération. Ses convictions apparaissent intactes et l’intellectuel trouve son efficacité dans la guerre des signes et des mots chère au sous-commandant Marcos dont l’un des messages dit : « Nous voulons faire partie de l'Histoire nouvelle, de l'Histoire du monde ; nous avons quelque chose à dire et nous ne sommes pas disposés à être ce que vous voulez que nous soyons. Nous ne voulons pas nous transformer en sujets dont la valeur sur l'échelle sociale serait déterminée par le pouvoir d'achat et le pouvoir de production". Peut-être que l’auteur de Nimu et de l’Ultimu a voulu nous dire « Dans ce pays tout le monde rêve, il est temps de se réveiller ». Du moins c’est ce que nous entendons.

    Nous avons aimé et souvent savouré cette randonnée littéraire et historique avec, en refermant le livre, en mémoire un autre constat fait par Andria Costa sur l’histoire humaine de la Corse: « …/… Somme toute, une fiction. Que les hommes se jouent l’histoire, on est toujours dans l’imaginaire… Des icônes antiques aux hologrammes modernes, il s’agit bien de représentations, de reconstitutions. S’évader de l’instant, ça aide peut-être à en supporter le déséquilibre douloureux, ce désenchantement où la vie et la mort font ensemble leur chemin ». Acteur et témoin, double Je ?… Jean-Pierre Santini joue par anticipation avec son histoire et celle de la lutte pour la libération de la Corse sans en être dupe, donc avec lucidité.

    Le sous-titre d’Ultimu est « Populu corsu hè sunatu u mortariu ? » La mort du peuple corse ? Pour donner une réponse de lecteur à la question, je citerai Albert Camus : « Je tire ainsi de l’absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion. Par le seul jeu de la conscience, je transforme en règle de vie ce qui était invitation à la mort — et je refuse le suicide. »

    L'Ultimu est édité chez A fior di carta et  distribué par DCL en Corse. Si vous ne le trouvez pas chez votre libraire, vous pouvez vous adresser à l'Editeur:
    Adresse :
    À Fior di Carta
    20228 Barrettali
    Pour plus d'info
    Tel. 04 95 35 11 17

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