• Elena Piacentini, une auteure à suivre...

    Cet été, nous avons programmé la lecture de plusieurs thrillers écrits par de jeunes auteures. Depuis la naissance du roman policier, la place des femmes ne peut plus être occultée. Dans la lignée de leurs pionnières, des auteures débarquent dans les littératures noires et policières sans complexe et elles ont raison ( Mary Elizabeth Braddon, Wilkie Collins, la baronne Orczy, Ann S. Stephens, Anna Katherine, Mary Roberts Rinehart… toutes les générations de romancières américaines se sont distinguées dans ce domaine,  de Mildred Davis à Mary Higgins Clark). D’après les sondages, les femmes constituent la majorité du lectorat des littératures noires et policières. Donc il n’y a rien d’étonnant à les voir de plus en plus nombreuses à dédicacer leurs ouvrages. Elles écrivent de bons romans noirs et policiers  dans lesquels l’action et la violence sont présentes sans oublier qu’il s’agit de littérature.

    evisa-2009-merci-monsieur-belzitElena Piacentini fait partie de ces auteures à suivre. Elle a écrit trois polars publiés et le quatrième va paraître.  Son commandant Pierre-Arsène Léoni est arrivé à la PJ de Lille avec une réputation de dur-à-cuire forgée à Marseille. Dans « Un corse à Lille », la première enquête portait sur l’élimination des patrons d’entreprises locales par un tueur en série. Après avoir pris ses marques et trouvé âme sœur en Marie de Winter, arrachée au tueur, Leoni va s’initier à l’art pictural dans Art brut.  Alors que sa jeune compagne est partie sur la côte srilankaise faire œuvre humanitaire, le voilà en charge d’une affaire des plus morbides. Fred Vargas avait fait pousser un arbre en une nuit dans un jardin (Debout les morts), Elena Piacentini fait apparaître une œuvre monumentale dans la cour d’un musée lillois : une représentation du tableau « Le pape qui hurle » de Francis Bacon. « Œuf corse », l'œuvre apparaît morbide : à l’intérieur de la glaise, on découvre un cadavre sans que Gunther Von Hagens y soit pour quelque chose… Je ne donnerai pas un résumé de ce troisième opus « Vendetta chez les Chtis ». Court, il serait trop réducteur. Trop long (un bavardage en entraînant un autre), il déflorerait l’intrigue et ce serait empiéter sur le droit du lecteur à la découvrir par lui-même. Toutefois, vous pouvez aller prendre connaissance de ce que, dans le même souci, Elena Piacentini en dit sur le site Livresque du noir.

    Mes notes de lecture :

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    « Vendetta chez les Chtis » est un bon thriller, qui, sans complaisance de ma part, n’a rien a envier à quelques best-sellers très bien vendus. Comme au cinéma,  on y trouve du suspens et de l’action. La structure en séquences relance, à chaque clap de fin des courts chapitres, la curiosité du lecteur comme un feuilleton avec ses aspects psychologiques, tout en donnant du rythme au récit. Un roman policier est le plus souvent linéaire et il lui faut un fil d’Ariane. Elena  sait échapper à cela par le nombre des personnages aux destinées parallèles, la psychologie de groupe (équipe de policiers), les séquences qui découpent l’intrigue, les nœuds du récit, les zones d’ombres, les retournements… C’est bien écrit et bien construit. L’imaginaire du lecteur est sollicité. Si l’action est nourrie par les évènements, la galerie des personnages offrent une peinture de mœurs et d’atmosphère. Au mystère et à l’aventure s’ajoutent les intrigues amoureuses du personnage principal et des réflexions humoristiques qui font mouche.

    Le commandant de police Pierre-Arsène Léoni, personnage récurrent d’une trilogie dont « Vendetta chez les Chtis » est le troisième roman,  sait déléguer à d’autres personnages qui, ainsi, prennent tous chair : son commandant adjoint Baudoin Vanberghe, géant gourmand,  le capitaine François de Saint Venant, prêtre défroqué, le Lieutenanat Thierry Muissen, alias « gueule d’ange » et sa maîtresse Eléanore Martens de la Brigade des mœurs,  le lieutenant Grégoire Parsky, ancien militaire fumeur de gitanes et sa énième femme Isabelle Capinghem, psychiatre et profileuse belge, Eliane Ducatel, la belle médecin-légiste… et tant d’autres proches ou rencontrés.  Même le serial killer n’occupe pas tout l’espace glauque en ludi magister solitaire et seule incarnation du mal. Cette fiction noire joue son rôle en racontant une affaire hors du commun, complexe mais rendue crédible par le réalisme des situations et la typologie psychologique des personnages. 

    En premier lieu, le flic corse Leoni est un héros torturé par sa conscience, notamment lorsqu’il fait usage de son arme. Il doute de lui-même. Il a besoin des autres pour enquêter et vivre. Ce n’est pas un monstre froid comme un Sherlock Holmes, ce personnage iconique que l’on nous ressert régulièrement. « Je refuse d’’être ton Watson. Si je dois enquêter avec toi, alors je serai le commissaire Montalbano... »,  s’offusque Pier Paolo, amant italien entraîné par sa maîtresse Eliane Ducatel, de Nice en Normandie, dans une enquête officieuse.  Simple clin d’œil à Andrea Camilleri ? Il semble que personne, autour du contemporain Léoni, ne veuille jouer le docteur Watson, servir de faire valoir. On a le sentiment que Leoni, antihéros,  ne le supporterait pas lui-même. Il fonctionne par empathie et se fie à ses intuitions. Il est conscient de ses propres failles. En Corse, il a ses deux anges gardiens.  « Mémé Angèle, c’est l’ancre de Leoni », nous dit Elena. C’est cette grand-mère qui l’a élevé et qui, par ubiquité affective, est  toujours près de lui. L’affari s’imbruttanu ! s’instrisicheghjanu !... Les affaires se corsent, tournent mal ! Ange, factotum de Mémé Angèle,  se rapplique… « plus qu’un ami, Ange, c’est le frère que Pierre-Arsène s’est choisi. Il y a un proverbe en Corse qui dit : Dimmi quant’è tu mi teni è micca quant’è tù mi veni (Dis moi combien tu m’aimes plutôt que notre degré de parenté) ». Il faut dire que Pierre-Arsène, flic, et Ange, voleur, ont des passés douloureux qui les ont rapprochés… des secrets dans l’ombre du non-dit. Acqua in bocca !... (« Eau en bouche ! », expression corse proche du « Motus et bouche cousue ! »). Je ne vais pas me mettre à parler autant que les livres ( Parlà quant’è i libri, l’expression corse signifie « parler autant que les livres » donc parler en abondance) . Basta cusi ! Vous avez sans doute compris que les éléments les plus importants de ce roman sont les personnages, c’est-à-dire l’humain. « Le vrai héros de l’histoire, c’est le passé », nous dit Elena. Pas la nostalgie des temps anciens, le passé humain: celui que, généalogiquement, on porte avec son enfance et, heureux ou pas, il est forcément douloureux. Leoni est rattrapé par le sien. Des épreuves professionnelles et personnelles l’attendent. La mort et ce passé qui va resurgir, va-t-il faire face au pire et l’apprivoiser ? Pourra-t-il l’assumer seul ? Il ne vous reste qu’à lire « Vendetta chez les chtis » pour tout savoir ou presque. Elena situe l’épilogue en Corse, par tropisme identitaire sans doute. Chez Leoni, sa corsité est une réalité humaine qui, revendiquée, s’assume aussi. Identité n’est pas un « gros mot » mais rime avec diversité et solidarité dans le troisième volet des enquêtes du commandant Leoni. Si ce n’est pas déjà fait, vous aurez certainement envie de lire les deux premiers ouvrages : «  Un Corse à Lille » et « Art but », en attendant la sortie du suivant : « Carrières noires ».

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    Voilà pour mes quelques impressions personnelles sur ce troisième roman d’une auteure qui, depuis le premier, en publie un par an en fidélisant un lectorat sur les deux rives de ses ancrages : Lille et la Corse.  Je ne suis pas le seul à m’être intéressé à cette romancière qui, en trois romans, s’est installée durablement dans le monde du polar. Aussi, je n’ai pas résisté à l’envie de lui poser quelques questions dans l’entretien qui suit…  

     

     

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    Entretien d’Elena Piacentini pour le blog Ile noire :

    Question : Tu es éditée dans une collection « Polars en Nord »  mais en Corse tu es considérée comme une auteure corse de polars.  Si on dresse la cartographie de « Vendetta chez les Chtis », le lecteur se promène dans plusieurs régions de France et  l’épilogue est, par tropisme (semble-t-il), en Corse. C’est ton troisième ouvrage et j’y vois une volonté d’éviter l’étiquette régionale sans renoncer à ton identité corse. Est-ce que tu envisages d’écrire un roman policier sans personnage corse et qui se passerait à Paris ou dans un autre pays que la France?

    J’assume entièrement mon identité, dont l’origine est la Corse, le point de chute, le Nord, avec, entre les deux, de nombreux va-et-vient dont l’incessant mouvement me fait parfois confondre le « quitter » et le « retrouver ». L’étiquette régionale, est, je crois, une création purement française, pour ne pas dire jacobine. Thomas Hillerman avait choisi d’inscrire ses polars dans une réserve Navajo de la région des « four corners ». Andrea Camilleri nous entraîne dans la ville imaginaire de Vigàta en Sicile. Anastasia Kamenskaïa, l’héroïne d’Alexandra Marinina, quitte rarement Moscou. Quant à Kurt Wallander, le flic dépressif imaginé par Mankell, il mène ses enquêtes dans la petite ville d’Ystad, en Scanie, au sud de la Suède… Ces auteurs sont-ils « régionaux » ? A ce compte là, tous les polars le sont, non ? Sauf peut-être les polars d’anticipation ou les polars « formatés » pour plaire au plus grand nombre et dont le rapport au réel est comparable à celui d’un décor de carton pâte. Gilles Guillon (directeur de la collection Polars en Nord), a eu l’intelligence de proposer une collection ancrée dans une région, sans pour autant la réduire à cela et la confiner dans un espace géographique restreint. Mon personnage principal est un flic Corse, basé à Lille, dont les enquêtes peuvent prendre racine et le conduire dans n’importe quel autre endroit du globe. Dans « Vendetta chez les chtis », et exception faite du premier chapitre qui s’ouvre au Brésil, toutes les régions dans lesquelles je traîne mes lecteurs sont des lieux que je connais pour y avoir vécu. Je pourrais donc écrire un polar qui se déroulerait à Paris, j’y ai engrangé 7 ans de sensations. J’aurais davantage de mal à développer une intrigue dans un pays étranger, ou alors, en chaussant les lunettes d’Usbek, le philosophe des « Lettres persanes ». Et seulement après avoir personnellement effectué une immersion réelle dans le pays concerné. C’est une question d’honnêteté. Je crois qu’une œuvre, même de pure fiction, ne peut « toucher » que si elle se nourrit de matière « vraie », de ressentis, d’expériences, d’observations personnelles. C’est cela qui permet, à certains moments, de trouver le mot juste et de le glisser à la bonne place. En tant que lecteur, c’est le moment où vous vous dites « Mais oui ! C’est exactement ça ! ». Parmi les nombreux personnages gravitant autour de Leoni, nombreux, sont ceux, qui, un jour ou l’autre pourraient tenter l’aventure en solitaire. D’ailleurs, dans Vendetta chez les chtis, Eliane Ducatel, le médecin légiste, ne s’en prive pas et elle a, je crois, les reins assez solides pour devenir l’héroïne d’une nouvelle série. Mais je ne sais pas si je réussirais à écrire un roman sans un seul personnage, même un simple figurant, qui ne soit pas Corse. Je ne crois pas être capable de résister à cette tentation. Et puis, cela ressemblerait furieusement à de l’évitement ! Donc, la réponse est oui à tes deux questions, mais pas à n’importe quel prix. Encore faut-il que cela ait un sens, au risque de m’égarer et d’y perdre ma petite musique personnelle.

    Question : A la lecture de « Vendetta chez les chtis », j’ai le sentiment que, tout en te laissant portée par les personnages et donc par ton imagination, tu sais exactement comment tu veux construire le récit. Tu as une culture littéraire du roman policier et tu dois certainement avoir une sorte de cahier des charges que tu t’imposes et/ou des pièges que tu as voulu éviter. En quoi  la lectrice que tu es restée a pu influencer la romancière que tu es devenue ?

    J’ai lu énormément, de tous horizons, pas forcément dans le bon ordre, avec encore beaucoup de lacunes et sans me souvenir de tout ce que j’ai lu… En tant que lectrice, si j’aime être surprise, c’est sans artifice grossier ni surenchère dans l’horreur. En tant qu’auteure, je ne souhaite pas « titiller » inutilement les mauvais instincts du lecteur -sadisme et voyeurisme notamment- ni lui imposer un pathos dégoulinant : cela fait partie des règles que je me suis fixées. Lorsque je cherchais ma première idée de roman, bien naïvement et de façon un peu présomptueuse, j’ai essayé d’imaginer « quelque chose » qui ne s’était encore jamais écrit. J’ai bien vite réalisé que cela risquait fort de me conduire précisément là où je ne voulais pas aller. On se focalise sur l’histoire et les personnages se mettent à son service, avec plus ou moins de bonheur et de vraisemblance au risque que l’ensemble de l’édifice paraisse, finalement, tiré par les cheveux. Dans la vraie vie, il y a d’abord les gens. Avec un passé, des rêves ou des rancunes, des remords ou des regrets, des grandes ou des petites lâchetés, des courages fulgurants ou des engagements tenaces. Pour une raison ou pour une autre - un incident, une rencontre, une injustice, une provocation - le cours normal des évènements bascule et c’est là que l’histoire commence. Ce sont les personnages qui font l’histoire, ce sont leurs motivations et leurs affects –ou leur absence d’affect- qui la tiennent et lui donnent du corps. C’est donc toujours par eux que je commence, avec une idée précise de la direction d’ensemble, mais une « structure » souple et beaucoup de liberté de manœuvre.  Le  rythme est également très important. Mes chapitres sont courts. Chacun d’entre eux est une scène dans laquelle un personnage donné tient la vedette et « dirige la caméra ». Dès le chapitre suivant, il y a changement d’angle de vue. J’ai du mal à écrire de façon linéaire, j’ai besoin de « sauts » de côté pour garder intact le plaisir d’écrire, ne pas tomber dans l’ennui. Mais rien de tout cela n’est vraiment codifié, je suis plus intuitive qu’analytique.

               

    Question : Tu as dit que les polars sont des contes de fées modernes alors que d’autres auteurs comme Daenninckx, se disent des arpenteurs du réel. Certains disent que le polar est un roman noir sans policier et que les policiers sont les héros des romans policiers qui voient le mal dans l’homme alors que le polar voit le mal dans la société. Alors tu écris des polars ou des romans policiers ?

    Ce que je voulais dire par là c’est que les polars remplissent aujourd’hui la fonction jadis dévolue aux contes de fées. Si les contes de fées étaient destinés aux enfants, c’est qu’ils avaient une fonction éducative, ils étaient porteurs d’un message. Voilà pourquoi, j’ai dit que les polars sont la version moderne des contes de fées. Ce n’est pas antinomique avec le point de vue de Daenninckx. C’est justement parce qu’ils rendent comptent d’une certaine réalité qu’ils ont un message à faire passer. Mais, le réel, chacun l’arpente à sa façon bien singulière. Le mesurons-nous ? Pour ma part, je crois plutôt qu’il m’impressionne et que le projet d’écrire débute avec l’envie de partager ces impressions. Photo couleur ou noir et blanc, touche impressionniste, tableau hyperréaliste, traitement tout en angles : chacun le dépeint selon sa sensibilité et sa « technique ». Un auteur est une personne sensible. Angle, lumière, cadrage, quelque soit le traitement, il est le résultat de la subjectivité de l’auteur. Il n’y a pas, et c’est tant mieux, qu’une seule façon de rendre compte de la réalité et de ce qu’elle peut avoir de choquant, d’injuste ou de touchant. Il y autant de réalités qu’il y a d’observateurs.

    Quelques mots sur le thème du mal qui est au polar ou au roman policier ce que la poule et l’œuf sont à la question des origines. Les liens de cause à effet, les « ou » exclusifs sont impuissant à résoudre cette énigme. Et le sujet mériterait sans doute une thèse de philo en plusieurs volumes. Dans le cadre de mon métier, je me suis intéressée à la systémique qui, en matière de comportements, permet d’envisager les systèmes dans leur globalité, en tenant compte des interactions entre les différents éléments qui les composent sans chercher à les analyser séparément. Je te réponds que le tout est dans la partie et que la partie est dans le tout. Le mal, comme le bien, font partie de l’homme. Les hommes enfantent des héros et des monstres, des modèles et des aberrations, s’organisent en sociétés, lesquelles agissent en retour sur les hommes qui les composent et n’ont de cesse de les modifier, entretenant le rêve d’une société idéale… Tu vois le bout de la pelote dans tout ça ? Et s’il y a un bout, c’est le commencement ou la fin ? Disons, pour faire simple que certains chapitres et/ou personnages évoluent davantage dans le polar, alors que d’autres trempent plutôt dans le roman policier. Des polarciers, ça pourrait se dire, tu crois ? Ce qui est sûr, c’est que pour moi, chaque individu est un sujet, même si, il faut aussi le reconnaître, certains naissent plus libres que d’autres. Dire de quelqu’un que, « s’il a agit de la sorte, c’est parce que la société l’y a contraint », c’est le ravaler au rang d’objet, lui retirer tout libre arbitre, barrer toutes les issues de secours. S’il n’y a même plus l’espoir de cela, que reste-t-il ? Je crois aussi que le système libéral s’est emballé au point de dépasser les possibilités de contrôle de ses créatures. Ses finalités sont loin d’être aussi louables qu’elles apparaissent sur le papier officiel à en-tête et, dans les faits, je déplore que la société dans laquelle nous vivons exacerbe nos plus mauvais penchants. Il suffit, pour s’en persuader, de regarder les jeux télévisés. Quelles qualités faut-il réunir pour gagner ? Tricher, mentir, tromper, dissimuler, accepter de se dégrader sous le regard de millions de téléspectateurs, voire « éliminer » son prochain. C’est de la réalité et ça fait vraiment peur.

     

    Question : Dans tes ouvrages, les personnages sont nombreux et tu sembles apporter une grande attention à chacun d’eux. Tu as dit à Ugo Pandolfi (site Corsicapolar.eu) que tu étais une empathique qui ne sait pas se soigner et tu as ajouté : « Je construis chacun de mes personnages de l’intérieur. Je m’en fais une image mentale. Lorsque je « tiens » leur psychologie, alors leurs traits m’apparaissent. Là seulement, je peux entamer le travail d’écriture. »  Leoni apparaît comme un héros qui délègue. Il n’est pas omniprésent et les autres personnages ont suffisamment d’espace pour prendre chair. Lorsque tu dis que tu les construis de l’intérieur, est-ce que cela signifie qu’ils ne sont qu’imaginaires, de purs héros de papier qui contiennent chacun un peu de toi-même, y compris les méchants?

    Oui, même les méchants contiennent un peu de moi. C’est pour cela, sans doute, que mes méchants ne sont jamais totalement monstrueux et que tu aurais tort de ne me croire que gentille ! J’essaie de me glisser dans leurs pensées, à moins qu’ils ne se glissent dans les miennes, va savoir !

    La psychologie de mes personnages, c’est un assemblage à la Frankenstein : un peu de moi, un peu de ceux que je croise, de l’imagination et, pour « cimenter » le tout, l’expérience liée à l’exercice de mon métier dans le conseil en ressources humaines.

    Par exemple le Jean-Paul Fioraventi qui traverse, moustaches au vent, Vendetta chez les chtis, c’est un peu de mon désir de solitude, de ce besoin que j’éprouve, parfois, de me retirer du monde. Mais c’est aussi une personne bien réelle, un ancien flic, dont les anecdotes ont animé en moi un théâtre imaginaire. Il a enfin la psychologie du sage qui en a trop vu pour ne pas désespérer des hommes sans que cela ne l’empêche d’agir pour tenter d’infléchir le cours des évènements, comme s’il y croyait encore. Il y a chez lui un côté « grand seigneur » dont sa moustache est le blason. J’ai beaucoup d’affection pour ce personnage.

     

    Question :Leoni est ton héros récurrent.  Tu es une jeune femme. Pourquoi ne pas avoir choisi une femme ou alors, pour rester positif,  pourquoi avoir donné le premier rôle à un héros masculin ?

    Ah ! Une tendance perverse, tu crois ? Peut-être pour disposer d’un homme sur lequel je peux exercer un pouvoir absolu…

    J’ai choisi un enquêteur dont la personnalité intègre tout de même une bonne part de féminité. Cela me paraissait intéressant à exploiter, davantage qu’une héroïne qui aurait dû doper sa masculinité pour survivre dans un tel univers ! Et puis, les femmes jouent un rôle majeur dans sa vie, que ce soit par leur absence (sa mère) ou par leur présence (sa grand-mère). Sans parler de Marie ou d’Eliane Ducatel ! Leoni respecte profondément les femmes et, s’il est parfois excessivement protecteur, c’est plus en raison d’un sens exacerbé du devoir que d’une prétendue infériorité du sexe opposé.

     

    Question : Dans Vendetta chez les chtis, parmi les personnages féminins, Eliane, médecin-légiste, mène sa propre enquête loin de Lille. Elle entretient des relations amoureuses mais distantes avec Leoni mais aussi avec un bel Italien qu’elle entraîne dans son sillage. Il y a aussi la journaliste. Sont-elles les personnages féminins qui font le contrepoids féministe au choix d’un héros masculin?

    De manière générale, dans mes trois romans, les femmes occupent une place de choix, les sentiments qu’elles suscitent, les décisions qu’elles prennent sont au cœur de mes histoires.  Certaines sont  aussi puissantes que des Parques. D’ailleurs, Eliane Ducatel a pris beaucoup d’importance au fil des enquêtes de Leoni. C’est une femme libre et imprévisible qui a gagné ses galons d’enquêtrice. Mais il n’y a pas de préméditation visant à respecter une parité dans la répartition des rôles. A ce sujet, il y a une citation de Reiser que j’aime beaucoup : « Les femmes qui veulent être les égales des hommes manquent sérieusement d’ambition. »

               

    Question : Sur le blog de Leoni, Ange questionne Leoni et Leoni questionne Ange. Une réponse n’est pas donnée… Alors, la cicatrice sur la fesse gauche de Leoni, quelle en est la cause ?

    Lorsque Leoni aura décidé de raconter cette histoire, tu seras parmi les premiers informés.

     

    Question : Si ton tueur en série t’accusait d’être sa marionnettiste, que lui répondrais-tu ?

    Je l’ai imaginé, c’est vrai. Il est ma créature. J’avoue. Mais aussitôt qu’il a pris vie et corps, j’ai perdu prise sur lui. Après le premier chapitre, je n’ai fait que le suivre à la trace, l’observer, le décrire. En tâchant de demeurer fidèle… à ce que j’avais fait de lui.

     

    Question : Chez Leoni, qu’est-ce qu’il y a de plus significatif pour toi : le fait qu’il soit flic, qu’il exerce à Lille, sa corsité… le tout ou autre chose?

    Un individu est un tout. Tu me demandes ce qui est le plus saillant chez lui ? C’est presque une autopsie, non ? Je vais quand même essayer de te répondre sans le découper en petits bouts. En tant que flic, ce qui le détermine c’est d’avoir choisi d’exercer un métier à l’opposé des activités illégales et surtout amorales de son père. Leoni est un homme pétri de principes. Il est capable d’enfreindre les lois et les règlements s’ils font entrave à sa conception de la justice. En tant qu’individu, l’absence de sa mère, le rejet du père et la présence indéfectible de mémé Angèle sont les trois piliers sur lesquels il s’est construit. D’un point de vue culturel, il est Corse, un homme presque en transit, souvent étreint par l’impulsion du retour. C’est le célèbre avocat, Vincent Moro de Giafferi qui avait déclaré « les Corses ne s’exilent pas, ils s’absentent ». Leoni s’intègre bien dans le Nord tout en étant conscient du « décalage » culturel qu’il vit. Ces différentes caractéristiques s’assemblent pour combiner le portrait d’un homme plutôt sensible mais déterminé, toujours en recherche de contrôle, parfois jusqu’à la crispation car il sait ses zones de failles. Leoni craint de ressembler à ceux qu’il pourchasse et en définitive, de ne pas valoir mieux que son père. Il a des rapports complexes avec les femmes. Il veut les protéger. Il a peur de les perdre. Ce n’est pas un vraiment un séducteur. Face à elles, il serait plutôt la proie que le chasseur. Quoique, dans ce domaine, les rapports de force peuvent s’inverser tellement vite !

     

    Question : Veux-tu nous parler de ton prochain ouvrage à paraître : Carrières noires?

    Il semblerait que sous Lezennes, une petite ville à la périphérie de Lille, un homme, sombre et tourmenté ait élu domicile dans les anciennes carrières de craies. Son domaine : un inextricable labyrinthe de salles et de galeries baignées par le noir total.

    Trois femmes ayant dépassé de cap de la cinquantaine prennent soudain conscience que leur rêve d’une retraite à l’abri du besoin dans une petite maison de La Panne (station balnéaire de Belgique) s’effrite en même temps que leur pouvoir d’achat. L’une d’elles, Josy, décide de « pendre le taureau par les cornes ».

    Lorsque Leoni retourne à Lille pour régler tout un tas de paperasseries, il n’est plus qu’un flic en disponibilité. Les membres de son ancienne équipe enquêtent sur la disparition de deux enfants. Ils n’ont aucune piste à se mettre sous la dent.

    Depuis de longues années, une richissime sénatrice tire les ficelles pour propulser son neveu jusqu’aux plus hautes fonctions de la République. Son projet est sur le point d’aboutir, le neveu en question sera bientôt désigné comme le candidat officiel de son parti et est donné gagnant de tous les sondages pour la prochaine présidentielle. (je précise que l’écriture de ce quatrième roman a été achevée bien avant les évènements « new-yorkais »).

    Voilà, j’ai souhaité faire une petite pause avant l’édition de ce quatrième opus. Cela m’a permis d’accepter le projet de participer à l’écriture d’un recueil de nouvelles au profit de l’association « Ecoute ton cœur » et de travailler, avec l’aide et les précieux conseils des eXquismen, à la création du blog de Leoni.

    Je te communiquerai, aussitôt que possible, la date exacte de la parution de Carrières Noires.

    Merci, Jean-Paul, d’avoir eu la gentillesse de m’inviter sur l’île noire.

     

     

     

     


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  • Commentaires

    1
    Eddie
    Mercredi 3 Juillet 2013 à 11:52
    Bonjour, nouveau concept d'exposition sur le web www.icidexpos.com bonne visite amicalement Eddie.
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