• Al Rabassou, un auteur insolite et Catherine Pozzo di Borgo, témoin du futur

    Un auteur insolite : AL RABASSOU pour un polar dans un style déjanté, mais aussi un témoignage d’une violence scolaire qui alimente aujourd’hui les chroniques judiciaires. L'auteur "Al Rabassou", tel Dionysos, jaillira du sol comme un cep de vigne, figure Nietzchéenne plutôt que sage visage apollinien.
    L.P BLUES
    Al Rabassou,
    une histoire française,
    autoéditions du dernier Mammouth… "

    Lorsque j’ai lu la couverture de ce livre, je l’ai pris dans une main et je suis allé à la la 4ème page de couverture qui m’annonçait le Lycée professionnel Robert Schuman de Montrouge comme scène de crimes pour une enquête menée par l’Inspecteur Labarde et son stagiaire Tricard.

    Quatrième page de couverture :
    " Albertine a disparu ! Sacré challenge que de retrouver cette super louloute après le meurtre de Jean-Marie, un élève du Lycée Professionnel Robert Schuman de Montrouge ! Lancés sur l’affaire, l’inspecteur Labarde et son stagiaire Tricard vont vite découvrir, côté profs ( La Truie qui doute, Concrètement, le Dernier Pédago...) comme parmi les élèves ( Banania man, Black et Decker, Danse avec les clous..) des personnages d’un genre peu ordinaires, pas toujours en totale harmonie avec l’établissement en pleine restructuration. D’autant que l’époque est troublée : dans les rues, les " Tous ensemble ! " paralysent une partie du pays ; l’élite (Jack Lacoquille et Romain Frappé, Jehan et Cosette Riquiqui, Fifi Lachèvre, Tonton, le beau Roro..) se délite avec la bénédiction du Fion nacional. Mais les bêtes s’en mêlent : Zoulou le matou, Baltic, Raymond le basset, exaspérés par Brigitte Cabot soutiennent les sans colliers et manifestent pour leur dignité… "

    Je n’ai pas trouvé de L.P Robert Schuman à Montrouge mais seulement un LP Jean Monnet, celui d’où Youssef Fofana est sorti, sans diplôme et sans travail, à l’époque au Al Rabassou éditait son roman. Au mois de février 2006, cet ancien élève, devenu chef du " gang des barbares ", était arrêté en Côte d’Ivoire pour le meurtre du jeune Illan Halimi. Par la suite de nombreux articles ont été écrits sur cette violence qui prend racine dans les cités et les établissements scolaires. Nous vous en citons un pour exemple écrit par Barbara Lefebvre dans Le Monde du 8 Mars 2006 et dont le titre est " Des barbarismes à la barbarie " et où il est dit que la violence verbale prépare ( dans nos écoles ) au pire passage à l’acte.

    L.P BLUES sentait le prof de Lycée professionnel inspiré d’une éducation nationale à bout de souffle. " Rabassou " avait une sonorité provençale aux senteurs de truffière. La rabasse est une truffe, un diamant noir. Quel symbole pour un polar ! Un coup d’oeil sur le nom et l’adresse de l’imprimeur : Les Ateliers des Presse Littéraires de Saint Estève (Pyrénées orientales). J’orientais donc mes recherches vers un lieu géographique et je trouvais le chemin de la Carrierasse et de Rabassou dans le quartier nord de Frontignan. J’en étais là de mon enquête qui tourna court. Point besoin d’un cochon truffier pour débusquer l’auteur ! J’ai appris de source sûre que Al Rabassou n’habitait pas à Frontignan. On m’a même donné son nom et son adresse. Paul Noguès., professeur de L.P et d’origine catalane, vit toujours en région parisienne. Il a publié le roman " L.P BLUES " en 1999. Cet ouvrage, sous l’éclairage de l’actualité criminelle, mérite d’être revisité. Quant à Rabassou , il s’agit d’un terme catalan , qui signifie " Cep de Vigne ", symbole dionysiaque, au sens littéraire bien sûr de l'adjectif. Que nous réserve donc ce Dieu de la fécondité animale et humaine?

    Je me suis alors lancé dans le lecture de ce roman original qui s’ouvre, par un bestiaire : Zoulou, Raymond, Pépette … des sobriquets pour des chats et chiens qui s’expriment avec des mots humains sur leur quotidien auprès des humains qui les exaspèrent…. Et l’auteur provoque, avec humour, le lecteur en l’interrogeant :" … Les bestioles qui causent ? … et alors ? Ce n’est pas nouveau, et puis, y a bien des flics qui grognent, des profs qui aboient ! "

    L'auteur met en scène l’Inspecteur Labarde , ancien Professeur de L.P reconverti en flic mais toujours renifleur de figures de style dans la trivialité des mots de tous les jours. " Quand un de ses collègues, un gros balèze à gueule de bouledogue, jetait à un suspect qu’on venait d’interpeller : " On va s’occuper de toi, mon biquet ! " il se disait, selon l’humeur du moment : " Tiens une métaphore ! " " Tiens, un euphémisme ! ", " Tiens, de l’ironie !". Ce flic de polar se démarque des classiques comme Maigret et Simenon , en faisant une mise au point avec le lecteur : " On sait que Maigret n’hésitait pas à flâner des heures durant le long d’un quai, d’un canal, d’une rue déserte pour s’imprégner des lieux ; qu’en sniffant le brouillard au pont de Tolbiac, Burma résolut une ténébreuse affaire. Moi, l’atmosphère, j’essayais de la devancer et, pourquoi pas, en jouant avec les mots, car Tricard et moi n’allions pas enquêter le long d’un quai, d’un canal, d’une rue déserte ou sur le pont de Tolbiac. Non, en ce 20ème siècle finissant, la violence semblait développer un rude appétit pour l’école. A la une des journaux, les crimes crapuleux, la délinquance urbaine étaient sérieusement concurrencés par la violence scolaire. Or cette violence venait de frapper au Lycée professionnel de Montrouge aux marges du département le plus riche de France : les Hauts-de-Seine.. " La violence scolaire, une actualité qui est entrée dans le 21ième siècle en même temps que les incertitudes d’une société qui se déshumanise. Si on n’y prend pas garde, on trouvera plus d’humanité dans le regard d’un chien que dans l'Homme. Ce serait peut-être ce corniaud, dans LP BLUES, qui, la truffe frétillante, faisait voleter les premières feuilles tombées. Soudain, il tourna plusieurs fois sur lui-même puis ratissa le sol frénétiquement comme à la recherche de son trou de balle qu’il aurait perdu. Rassuré de ne pas l’avoir trouvé, il prit un air inspiré et prépara une fracture du col du fémur sous la forme d’une crotte noirâtre qu’il renifla avec soin pour s’assurer qu’elle était bien à lui. "

    Ce polar contemporain et truculent est un récit avec une intrigue "noueuse comme un cep de vigne" qui débute sur la découverte du cadavre d’un élève du Lycée Professionnel de Montrouge avec comme indices : des cheveux, des miettes de madeleines proustiennes et un pendentif avec l’inscription " Tsilaosa… D’emblée, j’aimai ce mot. (nous dit Labarde) Les quatre sons vocaliques, l’allitération en S, la douceur de sa chute, étaient aussi doux à mon oreille que sur mon palais le canard laqué aux quatre parfums de la Cité Interdite, un resto chinois de l’avenue de Choisy " L’enquête gordienne est parsemée de morceaux d’anthologie scolaire, tout en n’oubliant pas les vertus pédagogiques sur la langue française et ses subtilités. L’auteur nous offre aussi sa satire du monde politique des Guignols de l’Info. J’ai voulu en savoir plus sur Paul Noguès, alias Al Rabassou. Il est toujours enseignant en banlieue parisienne où je l’ai contacté pour le convier à un entretien en quatre questions.

    Entretien en quatre questions :

    1°/ Je m’adresse d’abord à l’auteur : Al Rabassou ! Après vos années parisiennes, les rousquilles ont-elles toujours une saveur Proustienne. En d’autres termes, avez-vous le sentiment d’appartenir à une identité catalane?
    Les rousquilles ont toujours un délicieux parfum d’enfance (et Rousquille est le véritable nom de Pépette dans le roman). Je me sens Catalan, davantage par les couleurs et les odeurs de la garrigue au printemps, par les rafales décoiffantes de la Tramontane, par un verre de grenache ou de muscat clôturant une cargolade ou par les couillonades de Salvador Dali que par la langue ou la culture. Les revendications identitaires et nationalistes sont ,à mon sens, trop instrumentalisées. Je me sens plutôt " méditerranéen ".
    2°/ Pouvez-vous nous raconter l’histoire de l’écriture de votre roman et celle de votre parcours pour vous faire éditer avec le choix d’une autoédition régionale ?
    Comme les rousquilles, les bouquins (et notamment les polars et néopolars) sont mes " madeleines " à moi. Ils me procurent régression et jouissance… au point, il y a quelques années, de tenter l’aventure de l’écriture. Des " ruptures " dans ma vie privée comme dans ma vie professionnelle (nouveau public d’élèves plus " destructuré ", beaucoup d’interrogations et de choses à " raconter ", des situations de violences pas toujours faciles à comprendre ou à accepter) m’ont fait franchir le pas. J’ai commencé par dégueuler des mots sur des feuillets épars et tenté de leur donner une cohérence quelques mois plus tard. Le résultat c’est LP BLUES, récit bâtard, hésitant entre le neopolar, le journal intime et la chronique sociale. Quant à la suite, vous imaginez les problèmes :coût des tapuscrits, refus polis des éditeurs et…autoédition
    3°/ L’entame de L.P BLUES est animalière. Vous mettez le bestiaire humain sous le regard d’une humanité animale. Votre héros, l’inspecteur Labarde est un ancien Professeur. Diogène déambulant dans le Lycée professionnel de Montrouge, quel regard porterait l’inspecteur Labarde sur l’affaire du gang des barbares qui a défrayé la chronique avec son chef, Youssef Fofana ?
    Labarde déambule dans le lycée, Zoulou le matou dans les banlieues…Ce qu’ils voient n’est pas toujours réjouissant. Fofana était à Montrouge il y a quelques années. Ce n’était pas une terreur. Pourquoi a-t-il basculé ? Je ne me hasarderai pas à répondre ! Ce qui m’interpelle le plus chez certains jeunes c’est la situation de destructuration familiale et l’absence réelle ou symbolique du père. Qui reste-t-il pour leur rentrer dans le lard, pour les reconnaître au sens existentiel du terme ? …Les profs et les flics !
    4°/ Vous citez à rebours Maigret et Nestor Burma. Si je devais classer L.P BLUES dans la Noire, je le rangerais sur le rayon des néo – polars. Dans la Noire, quels sont vos personnages et vos auteurs préférés ?
    Je n’ai pas de collection de prédilection. Bill James, John Harvey, Fred Vargas, Izzo, Connelly, Douglas Kennedy sont des auteurs que j’ai beaucoup de plaisir à lire. Mais j’ai une tendresse particulière pour Pepe Carvalho, le privé catalan gastronome et jouisseur de Vasquez Montalban.
     
    D’une rencontre, il naît toujours une richesse : En 1997-1998, une réalisatrice de documentaires (connue et reconnue), Mme POZZO DI BORGO Catherine, avait croisé Paul NOGUES. Elle a ensuite sorti son film sur les jeunes de Montrouge et " Tu seras manuel, mon gars ! ". Une Dame et une œuvre cinématographique exemplaires !...

    Extrait du dossier " Jeunes dans le Bâtiment " sur le site de Mutualité de France et du journal "Santé et Travail": http://www.mutualité.fr
    " Paul Noguès est professeur de français à Montrouge (Hauts-de-Seine), dans un lycée professionnel qui compte des classes de CAP, de BEP et des bacs pros formant aux métiers du bâtiment(1). Comment les jeunes appréhendent-ils leur avenir ? " Les réactions sont très différentes selon qu’on a affaire à des jeunes préparant un CAP ou un bac pro, répond l’enseignant. Les bacs pros savent déjà très bien à quoi s’attendre, car ils ont eu des stages en préparant leur BEP ou leur CAP. Mais, arrivés à ce niveau, ils prennent encore davantage conscience de la pénibilité du travail. " Trop souvent, les professeurs ont le sentiment de se retrouver face à des jeunes qui " subissent " leur orientation vers le bâtiment ou les travaux publics.
    Démotivés
    Malgré cela, observe Paul Noguès, " il y en a qui s’y trouvent assez bien ". Récemment, il a rencontré deux jeunes en bac pro sur leur lieu de stage, afin de vérifier si tout allait bien. L’un travaillait dans un bureau d’études des services techniques d’une commune, l’autre transportait des gravats dans une brouette sur un chantier du 19e arrondissement de Paris. Le prof de français a pu constater que " les deux garçons étaient satisfaits de leur stage .
    Les clashs pendant les stages sont le plus souvent le fait des jeunes en CAP. " Parmi les jeunes en formation dans le BTP, beaucoup sont issus de familles immigrées dont les pères travaillent déjà dans le secteur, remarque Paul Noguès. Comme ils ne sont pas bons à l’école, ils se retrouvent prisonniers d’une filière, avec en tête une image négative véhiculée par les parents. "

    A l’occasion du tournage d’un film dans ce lycée professionnel de Montrouge pendant l’année scolaire 1997-1998(2), la réalisatrice Catherine Pozzo di Borgo s’est entretenue avec les jeunes sur leur vision de l’avenir. A l’écran, ces derniers paraissent dans l’ensemble assez démotivés. " Je ne veux pas rentrer dans la vie active maintenant, ce serait trop dur. On ne gagne pas assez d’argent dans les entreprises, et puis, travailler toute sa vie en étant ouvrier, ce n’est pas mon truc ", explique un élève âgé de 18 ans. Plus agressif, cet autre interroge : " Avec le bac pro, on va faire quoi ? On va être des crève-la-dalle sur un chantier. Et si on continue… De toute façon, le BTS, on ne l’aura jamais. " La dureté des conditions de travail fait office de repoussoir. " Les gars sur les chantiers, ils sont tellement usés par le travail… Ce sont des "cro-magnons" ", ironise un autre. " On ne peut pas travailler quarante ans sur un chantier, sinon, arrivé à l’âge de la retraite, on est foutu ", assure un dernier.
    Résultat ? Les jeunes étirent au maximum le temps des études, même s’ils ne sont pas au niveau.

    Une rencontre: Mme Catherine POZZO DI BORGO, témoin du Futur :

    Une réalisatrice de films documentaires sur le monde du travail : Catherine POZZO DI BORGO et son parcours exemplaire.

    En 1999, Mme POZZO DI BORGO Catherine, réalisatrice et professeur associée de l’Université d’Amiens, a réalisé un documentaire sur les élèves du Lycée Professionnel de Montrouge où elle avait rencontré, pendant l’année scolaire 1997-1998, Paul Noguès, Professeur de Lettres et auteur du polar "L.P BLUES" sous le pseudonyme Al Rabassou. Le documentaire s’intitule " Tu seras manuel, mon gars ". Nous avons voulu en savoir plus sur cette réalisatrice exemplaire effectuant son travail sur le terrain pour nous ramener des documentaires d’une grande honnêteté morale, en rassemblant des témoignages audiovisuels sur la précarité et le chômage, qui sont autant de pierres à l’édifice d’une humanité qui se cherche.

    Son nom " POZZO DI BORGO " ne laisse aucun doute sur ses origines corses, mais son parcours professionnel et ses mérites se situent dans son oeuvre qui donne une vision réaliste et humaniste du monde du travail avec des approches sur l’évolution de nos sociétés. Certains de ses documentaires ont été diffusés sur des chaînes télévisées thématiques comme la Cinq. Tous servent d’outils pédagogiques ou de bases de réflexion lors de nombreuses conférences organisées par divers organismes dans la France entière et à l'Etranger. Mme POZZO DI BORGO est exemplaire par son talent de réalisatrice et de scénariste, mais aussi par son intégrité morale et intellectuelle qui la pousse à une réflexion sur son travail lui-même dans un souci permanent de coller au plus juste possible dans des constats qui éclairent notre avenir pour y faire face. Elle porte sur le présent son regard de témoin du Futur et s'adresse aux consciences.

    Madame Catherine POZZO DI BORGO possède la science de l’art cinématographique et l’art de la science, alliant son talent créatif à sa rigueur. Le documentaire est souvent considéré comme de l’artisanat, un noble mot conjuguant art et savoir faire. En deux phrases, nous avons employé sciemment plusieurs fois le mot " art ", redondance voulue pour une réalisatrice d’exception. Le documentaire est un art cinématographique. Nous tenions à le souligner en ce qui la concerne.
    Nous avons retrouvé le titre d’un opus récent : " Vues de l’Europe d’en bas " publié aux Editions L’Harmathan et imprimé en juillet 2005.
    Quelques documentaires réalisés par Mme Catherine POZZO DI BORGO :
    A job of the birds en 1979, Shop talk en 1980, The great weirton steal en 1984, et...
    En 1991, Les vaches bleues.
    En 1996, Arrêt tranche, les trimardeurs du nucléaire.
    En 1999, Tu seras un manuel, mon gars ( à la même date Paul Noguès publie L.P BLUES ) .
    En 2202, Tout l’or de la montagne noire .
    En 2003, Chômage et précarité : L’Europe vue d’en bas.
     
    Vous pouvez retrouver une partie de son parcours sur le site de l'INA où il suffit de passer son nom au moteur de recherche pour atteindre notamment les dossiers de l'audiovisuel.

    Entretien en quatre questions avec Mme Catherine POZZO di BORGO

    I. Quels souvenirs avez-vous gardé de votre reportage au sein du Lycée professionnel de Montrouge, pendant l'année scolaire 1997-1998 (pour les besoins de votre film : "Tu seras manuel, mon gars"?)
    En ce qui concerne le film "Tu seras manuel, mon gars", après avoir réalisé plusieurs documentaires sur le monde du travail, j'ai eu envie d'aller voir en amont comment étaient formés les ouvriers. J'ai donc passé une première année d'observation au lycée professionnel de Montrouge, observant les différentes filières proposées et les problèmes qui se posaient. J'ai ensuite rédigé un scénario qui m'a permis d'obtenir une aide du ministère du Travail, ainsi qu'une co-production avec la 5. Puis j'ai tourné par étapes tout au long de l'année scolaire suivante. Le lycée professionnel de Montrouge, comme tous les établissements de ce genre, est devenu malheureusement une voie de garage où l'on envoie tous les jeunes qui n'arrivent pas à suivre l'enseignement normal. Or les métiers manuels qui faisaient la fierté des ouvriers sont aujourd'hui fortement dévalorisés. Les jeunes qui se retrouvent dans les lycées professionnels sont en majorité issus de l'immigration. Beaucoup n'ont pas de père et quand ils en ont, ce sont très souvent d'anciens ouvriers au chômage. Il n'y a plus comme autrefois cette transmission des savoir-faire du père au fils. Et les jeunes d'aujourd'hui ne veulent surtout pas être comme leurs pères, usés prématurément par le travail et trop souvent menacés par le chômage. Ils se rêvent dans des bureaux, mais sont incapables, pour des raisons essentiellement sociales, d'obtenir les diplômes requis pour ce type d'emploi. En outre, il est rare qu'ils puissent choisir leurs filières d'apprentissage. Ce travail m'a laissé deux impressions très fortes. La première était l'ordre et le calme qui régnaient au lycée de Montrouge. Certes, les jeunes avaient du mal à se tenir tranquille pendant les cours, mais en deux ans je n'ai assisté à aucune scène de violence et les rapports que j'ai eu avec eux ont toujours été très courtois. Ce qui va à l'encontre des présupposés que l'on a trop souvent sur les jeunes des banlieues. La deuxième impression était beaucoup plus négative. C'était d'être confrontée à des jeunes, certainement aussi intelligents ou talentueux que d'autres, mais qui, en raison de leurs origines sociales, n'avaient pour ainsi dire pas d'avenir. Et cela, il me semble, est inacceptable dans un pays comme le notre.
    II. Quelle a été la motivation de votre parcours de réalisatrice de documentaires sur le monde du travail et avez-vous des projets en cours?
    Le monde du travail m'a toujours fascinée pour sa richesse et ses contradictions et pour les personnages remarquables qu'on y rencontre parfois. Les documentaires que j'ai réalisés ne sont pas des films de divertissement. Ils exigent l'attention du spectateur, mais je pense qu'ils sont nécessaires en ce qu'ils contribuent à une meilleure compréhension critique de la société dans laquelle nous vivons. Je viens de terminer un film totalement différent. "Les Cris de Paris" dont voici le résumé:
    "Les Non Papa*, un ensemble de jeunes et talentueux chanteurs, préparent un spectacle autour des " cris de Paris " au temps de la Renaissance. Les cris étaient ceux que poussaient les petits vendeurs de rue sur une ou deux notes de musique et que des compositeurs de l¹époque ont recueillis pour en faire des chansons savantes ou populaires. Du déchiffrage des partitions au spectacle final, en passant par la fabrication des costumes, la recherche d¹accessoires et des essais de mise en scène ­ un documentaire où la beauté de la musique côtoie des séquences prises sur le vif, pleines d¹émotion, de fantaisie, voire de franche gaieté. Une plongée dans le mystère de la création musicale." Je dois dire que cette échappée dans le monde de la musique m'a procuré un immense plaisir qui, je l'espère, sera partage par les spectateurs.
    J'ai deux projets en cours, plus tournés cette fois vers le monde paysan: un film sur le Larzac et un autre sur les petites fermes, ou la survie de la petite paysannerie française.
    III. Vous avez des origines corses, quel regard portez-vous sur l'île?
    Je n'ai malheureusement aucune attache en Corse, ce que je regrette car c'est un pays magnifique. Si quelqu'un veut m'inviter....
    IV. Dans vos documentaires, vous montrez une réalité qui sert souvent de décor dans la Noire et le neopolar. Etes-vous lectrice de romans noirs et, de façon plus générale, quels sont vos auteurs préférés dans la littérature ?
    Je suis une grande lectrice de romans policiers. Avec une prédilection pour les auteurs américains: Dashiell Hammett, Ross MacDonald, Elmore Leonard, James Ellroy, James Lee Burke. Il y a aussi quelques français que j'aime beaucoup: Fred Vargas, Jean-Patrick Manchette, Tonino Benaquista, Jean-Claude Izzo. Sans oublier le merveilleux Paco Ignacio Taibo II.

    En marge de l'interview:
    Le groupe Non Papa* a été constitué en 2001 par quatre de ses membres et il comprend aujourd'hui 8 chanteurs issus de l'Université de Paris-Sorbonne associés au Jeune coeur de Paris, au Centre de musique baroque de Versailles et au CNSM de Paris. Son nom évoque le compositeur franco-flamand Jacob Clémens, connu sous le pseudo de Clemens Non Papa. Vous pouvez en savoir plus en allant sur leur site: http://nonpapa.free.fr