" La huitième colline ", écrit par Louis CARZOU - Entretien avec lauteur en fin darticle
Livre acheté le 24 avril 2006, 91ème anniversaire du génocide arménien. Un premier roman passionnant et convaincant. Son auteur est dorigine arménienne et, à 42 ans, rédacteur en chef adjoint à LCI. Site:
http://www.louiscarzou.com
Mémoire généalogique
Dans les familles arméniennes, le génocide est un lourd héritage que chaque enfant porte à son tour pour que les voix des Anciens, au-delà de la mort, traversent les siècles décho en écho. Cest cela que lon appelle le devoir de mémoire.
Carzou : Un patronyme déjà célèbre
Louis Carzou dédie son roman " La huitième colline " à son grand-père Garnik Zouloumian, plus célèbre sous le nom de Jean Carzou, peintre, graveur et décorateur français dorigine arménienne, né le 1er Janvier 1907 à Alep (Syrie ) et décédé le 12 août 2000 à lâge de 93 ans. Académicien à lInstitut des Beaux Arts, récipiendaire de hautes décorations, récompensé par des prix prestigieux, on lui doit la fresque " Apocalypse " qui décore léglise de la présentation à Manosque, uvre qui traduit sa hantise de lholocauste. Il a décoré la chapelle de lEglise du couvent de Manosque qui est devenu la fondation Carzou en 1991.
Notre auteur ne sarrête pas là en ce qui concerne ses illustres ascendants. Sa grand-mère Nane Carzou écrivait des recueils de contes et des livres pour enfants dont " Voyage en Arménie ", un voyage fait avec son illustre époux ou bien Antranik et la montagne sacrée, des contes arméniens. Elle est décédée en 1998.
Jean et Nane Carzou ont eu un fils Jean-Marie Carzou, auteur de louvrage Arménie 1915 Un génocide exemplaire- édité chez Flammarion en 1975, professionnel de linformation, producteur et réalisateur démissions pour la télévision et qui a, pour fils, Louis Carzou. Celui-ci, auteur de " La huitième colline ", a pris la relève dune lignée qui ne séteint pas. Son père avait ouvert la voie en écrivant sur le génocide arménien avant les autres. Dans son premier roman, il remplit son devoir de mémoire.
Une fiction pour un témoignage serein et fier : La huitième colline
Comment les destins se croisent ? Bien souvent, par des rencontres banales. Et puis, il y a les tragédies de lhistoire de lhumanité qui révèlent des héros ordinaires parce quils restent simplement humains alors que leurs congénères senlisent dans la barbarie par obscurantisme ou veulerie. Ce refus de la barbarie conduit forcément à un acte héroïque.
Dans son premier roman pétri dhumanisme au titre " La huitième colline ", Louis Carzou évoque le génocide arménien. De nombreux ouvrages historiques ont été publiés sur le sujet. Il ny a plus que des négationnistes, des hommes politiques cyniques et des affairistes pour en contester la réalité. Lauteur utilise le genre romanesque et donc la fiction à partir dun fait historique majeur dans le cours fragile de lhumanité. Il fait appel à lempathie du lecteur et, par là, nous donne à ressentir, par la lecture et donc limaginaire, ce que les Arméniens ont vécu dans leur chair.
Dans une famille turque, une grand-mère révèle, au seuil de sa mort, quelle est arménienne, enfant sauvé et adopté par un médecin turc. Ce choix révèle que, en 1915, tous les Turcs nont pas participé ou approuvé le génocide, de même que, de nos jours, des Turcs le reconnaissent avec tous les risques encourus. Lauteur met en scène des femmes arméniennes dans une histoire romancée à la fois tragique et belle par les émotions quelle suscite. Les personnages sont porteurs de vérités historiques et contemporaines. Lécriture est subtile et leur donne chair.
En 1915, le Colonel Mehmet, fier dêtre un descendant des Janissaires, incarne la barbarie la plus cruelle à côté du lieutenant Zafer, intellectuel qui, au fil du temps, saguerrit et obéit par conviction ou couardise. Le bon Docteur Bey ( Ragip) découvre avec horreur le sort réservé aux Arméniens et se souvient de ce que lui disait un professeur, lorsquil était étudiant : " Un médecin fait un diagnostic. Un bon médecin agit ". Il y a aussi le personnage de Itsak. Protégé par le médecin, ce jeune turc est un pacifiste, amoureux de Gayané, jeune fille arménienne à en perdre la raison, dans une Turquie qui est en guerre et prépare le génocide.
Dans la Turquie contemporaine, Sibel est une journaliste émancipée et une femme moderne qui résiste à la pression de sa famille : une mère, Nermin, qui lappelle " Mon petit moineau " tout en la culpabilisant de nêtre pas mariée à 27 ans ; un frère, Sédat, traditionaliste et conservateur lorsquil sagit de la nation turque et de la religion musulmane ; et le père, Arda, qui, par ses regards et ses silences, veut peser sur la conscience de sa fille. La jeune femme a un amant, Volkan et travaille pour CNN Turquie, qui " nest quune licence exploitée par un groupe de presse turc. " Elle sintéresse à la répression contre les Kurdes et sarrête sur une image dune mère kurde qui offre son enfant à la caméra en disant : " Prenez-le ! Prenez-le ! Quest-ce que je vais en faire moi ? Quest-ce que je vais lui donner ? La misère ? La répression ? Lexil ? " Un geste désespéré qui sétait déjà produit en 1915
Ragip (Docteur Bey) et Sibel, à des décennies et trois générations dintervalle, sont des personnages à la fois forts et fragiles dans une société turque figée dans ses croyances. Larrière-grand-père turc et sa petite fille portent en eux cette humanité qui permet de ne jamais sombrer dans lobscurantisme même lorsque tout vous y pousse. Louis Carzou met leurs vies en parallèle dans deux récits qui se suivent et simbriquent. Le premier élément matériel de lintrigue est un ornement fait de " dix pétales qui tournaient dans le sens des aiguilles dune montre autour dun rond central ". En 1915, cet objet dart est observé dabord, dans la région de Sivas, par Ragip et appartenait au Colonel Mehmet. Celui-ci dévoile son racisme et sa cruauté en disant : " Cest un cadeau le gavour ( infidèle arménien pour les Turcs) cet infidèle qui me la donné ma assuré quil nen fabriquait plus dautres comme cela Mais vous faites confiance, vous, à ces chiens ?... Ah, ça, pas moi ! A peine le dos tourné, ils vont chercher leurs saloperies de frères russes ! Alors pour être sûr quil tienne sa promesse, je suis parti avec ses bras !... hè hè hè " A lépoque qui est la notre, Guluzar, grand-mère de Sibel, porte un pendentif au motif identique, en arménien " averjagan " qui signifie et symbolise léternité.
Tout le monde appelle Guluzar par le petit nom de " Nine ". Sibel, qui adore cette grand-mère paternelle, nous confie même que, petite fille, elle lui avait demandé ce quétait le noir et Nine lui avait répondu : " Cest la couleur qui est privée de lumière " Sibel avait pris alors pour habitude, la nuit, de laisser sa chambre éclairée pour " consoler la nuit de lobscurité " Quelle métaphore à saisir !... allumer la lumière de la vérité pour consoler la longue nuit arménienne La lumière de la vérité face à lobscurantisme et au négationnisme La lueur de lespoir qui résiste à tous les éteignoirs la fin de léclipse historique qui, depuis bientôt un siècle, maintient un soleil noir au dessus de la Turquie privée de lumière.
" Les mots sont les passants mystérieux de lâme " écrivait Victor Hugo. Plus près de nous, Kevork Témizian, cardiologue et poète arménien né en Syrie, a écrit un beau poème " Tes mots peuvent-ils ériger un nouveau monde ? ". Les premiers vers questionnent encore : " Tes mots peuvent-ils tracer des sillons dans la terre, se muer en semence, alliant la substance et la saveur des siècles passés aux siècles à venir ? ". Les mots ont une musique avec des échos intérieurs. Lorsque Sibel, intellectuelle, apprend que sa grand-mère est arménienne elle veut savoir et comprendre. Le seul livre quelle trouve en librairie est un vieux dictionnaire anglais-arménien. Elle y découvre le mot " Medz Mayrig ", Grand-mère. Elle est prise dun dégoût, dune mélancolie jusquà la nausée face à son identité nationale turque. Elle dit : " Je ne sais plus si je suis turque ou arménienne, parce que les deux Les deux, ça me semble difficile Impossible Parfois je me dis que je hais ce pays qui se ment, alors que cest le mien " Comment va-t-elle surmonter cette crise existentielle ?
La huitième colline est une métaphore pudique utilisée dans le roman de Louis CARZOU qui a inventé une fin optimiste à son récit. Donc, ne la cherchez pas en Anatolie où une grande partie des massacres eurent lieu et à Sivas où le drame trouve son origine dans ce roman. A Sivas, le 4 septembre 1919, se réunissait le congrès qui a jeté les fondations de la République turque. Plus récemment, le 2 juillet 1993, des fondamentalistes sunnites y incendiaient lHôtel Madimak, en représailles de la présence de lécrivain Aziz Nesin, traducteur des Versets sataniques de Salman Rushdie. Dans cet incendie, 36 intellectuels alévis et un anthropologue néerlandais ont péri.
Ce premier roman est profondément pensé et écrit tout en finesse, sans haine, sur un sujet qui concerne Louis CARZOU, puisquil a une origine arménienne. Il est édité aux Editions Liana Levi à découvrir sans attendre la fin de l " année de lArménie ". En France, des événements culturels sont organisés dans de nombreuses villes et offrent loccasion de découvrir un peuple martyrisé, issu dune grande civilisation, et porteur de richesses pour le patrimoine de lHumanité.
La reconnaissance du génocide arménien concerne en premier lieu les Arméniens et les Turcs. Elle est aussi un symbole fort de la communauté internationale pour toutes les minorités intégrées ou non dans une grande nation. Elle touche à leur droit de survie et de sauvegarder un patrimoine identitaire et culturel lié à leur histoire ancestrale dont ils sont les témoins vivants : " un témoignage serein et fier ". Elle est la condamnation des comportements hégémoniques qui refusent lidée que lon puisse vivre en harmonie dans un pays, en respectant des règles constitutionnelles, civiles ou pénales, mais sans renier son appartenance identitaire plus ancienne que celle nationale. Elle condamne la pensée et la religion uniques qui fondent, sur la haine de lautre, le racisme, les dictatures et les communautarismes. " Il ny a quun coin de la planète qui peut se revendiquer ethniquement pur cest le Groenland Enfin, daprès ce que je sais des pingouins ", dit un sage arménien dans le roman de Louis CARZOU, qui nous offre une happy end, avec une vision optimiste de lévolution sociale en Turquie dans les années à venir. Le jour où la Turquie reconnaîtrait les années noires de son histoire, nous fêterions volontiers ce repentir à Istambul ou à Erevan. A Erevan, on pourrait boire un coktail Malkhaz, un verre dans chaque main, en écoutant l Américan Navy Band au Malkhaz jazz Akam et peut-être que le patron , Levon Malkhazian se mettrait au piano A Istanbul, on consommerait un caïprina au bar 360°, avant daller flâner chez les bouquinistes de Sihangir pour feuilleter quelques livres sur le génocide arménien comme Arménie 1915 , un génocide exemplaire dun certain Jean-Marie Carzou qui cite Jean Jaurés : " Nous en sommes venus au temps où lhumanité ne peut plus vivre avec, dans sa cave, le cadavre dun peuple assassiné ".
Et puis, rêvons encore un peu, il y aurait un rayon complet de livres sur le génocide chez un libraire prénommé Serguei avec : Les passagers dIstanbul dEsther Héboyan, Un poignard dans un jardin de Vahé Katcha, Les héritiers du pays oublié et Le ciel était noir sur lEuphrate de Jacques Der Alexanian, 1915 Les derniers Laudes de Perdj Zeytoutsian, Les massacres des Arméniens de Arnold J.Tynbee, Nuit turque de Philippe Videlier, 1918-1920 , La république arménienne de Anahide Ter Minassian, LArménie à lépreuve des siècles par Annie et Jean-Pierre Mahè, Les naufragés de la terre promise de Robert Arnoux, Les yeux brûlants dAntoine Agoudjian, La victoire de Sardarabad de Serge Afanasyan, Létat criminel de Yves Ternon, Les lettres rouges de Jean-Pierre Badonnel, Embarquement pour lArarat de Michael J. Arlen, Moi, Constance, princesse dAntioche de Marina Bédéyan, Arménia de Robert Dermerguerian, Dictionnaire de la cause arménienne de Ara Krikirian, Le tigre en flammes de Peter Balakian, Deir-es-Zor de Bardig Kouyoumdjian et Christine Simeone, La province de la mort de Leslie A.Davis
En 1915, les Arméniens avaient été condamnés à mort à cause de leur appartenance ethnique et de leur localisation géographique. La tension régnait entre les Arméniens séparatistes et les occupants turcs, la guerre mondiale avait atteint les Balkans, et, le 24 avril 1915, le débarquement des troupes alliées échouait à Gallipoli. Cet échec marquait la date du début des massacres organisés contre les Arméniens. En 1916, le peuple arménien avait perdu, en deux ans, 1.500.000 des siens, avec lalibi turc de la subversion. Par la suite, dautres génocides ont été perpétrés Dans son roman, Louis Carzou évoque les massacres de femmes arméniennes avec leurs enfants. On peut évoquer à ce sujet les paroles de Pierre Loti de lAcadémie française : " Je ne puis penser sans une spéciale mélancolie à ces femmes massacrées qui, pour la plupart sans doute, avaient dadmirables yeux de velours. "
Pour finir en poème, dans " vô lu mondu " chanté par les Muvrini et dont un couplet est interprété par le chanteur arménien du groupe Bratch, nous avons relevé ces passages
U ventu dice un tu nome
Da rompe a chjostra di tu campa
Calvacu mari è corgu mondi
Les mers défilent au long du voyage
Pour découvrir la liberté
Ma vie sarrime à tant de peuples
Tantôt en lutte ou en prière
A tant dattente, à tant despoir
Pour la lumière qui reviendra...
E vo lu mondu
ENTRETIEN AVEC LOUIS CARZOU :
1°/ La huitième colline est votre premier roman publié. Vous êtes dorigine arménienne. A 42 ans, vous êtes rédacteur en chef adjoint à LCI. Vous êtes donc journaliste de formation et on aurait pu penser que vous auriez choisi le genre historique ou documentaire pour écrire un ouvrage sur le génocide arménien. Pourquoi avoir choisi le roman, donc la fiction ?
LC : Lécriture, quil sagisse de romans, de nouvelles ou de tout autre forme de fiction, est chez moi un désir bien plus ancien que celui du journalisme, même si je suis très attaché à ce métier. Sur le thème du génocide arménien, mon père avait déjà ouvert la voie des ouvrages historiques avec la publication en 1975 du premier livre dhistoire en français consacré à cette tragédie. Surtout, je ne crois pas avoir écrit un roman sur le génocide des arméniens, mais plutôt sur la question de la transmission, de la mémoire. Cest dailleurs pour cela que mon héroïne est une jeune femme daujourdhui. Lorsque jai commencé à travailler sur ce roman, elle se posait cette question : " A travers mes enfants, à quoi je donne une vie supplémentaire ? " . Et puis seule la fiction permettait cette construction avec lalternance de passages contemporains et de plongées dans le passé.
2°/ Le génocide arménien est au centre de votre roman et vos personnages apparaissent porteurs de vérités historiques et contemporaines. Pouvez-vous nous parler des personnages de Ragip et Nine, du colonel Mehmet et du lieutenant Zafer, mais aussi, dans la Turquie contemporaine, de Sibel et Sedat?
LC : Sibel est évidemment le personnage auquel je suis le plus attaché. Cest aussi le personnage qui ma donné le plus de difficultés, car, en toute humilité, rien nest finalement plus complexe que de se glisser dans la peau dun personnage féminin. Mais il ny a rien de plus passionnant non plus, du moins à mes yeux. Paradoxalement, les heures passées avec Ragip ont été plus aisées, du point de vue de lécriture. Cest paradoxal parce que cest à sa suite que lon traverse lhorreur de ce génocide, que lon se trouve confronté à sa réalité la plus immédiate, sa dimension humaine. Je dois reconnaître que pour le personnage de Nine, je me suis inspiré de ma grand-mère paternelle, dotée dun sacré caractère. Quant aux deux personnages de militaires turcs, ils me semblaient bien symboliser les deux faces dune même volonté dextermination : celle qui fait du zèle, qui se venge à travers sa cruauté de sa propre médiocrité, et celle qui laisse à sa propre lâcheté le soin doublier sa responsabilité lorsque lon applique des ordres barbares jusquà en faire des réflexes.
3°/ A la fin de La huitième colline, la grand- mère Nine veut se convertir à la religion musulmane quelle navait pas réellement embrassée jusque là. Elle est née arménienne de naissance et donc chrétienne Grégorienne. Elle a vécu en musulmane sans lêtre. Elle veut mourir en musulmane, par reconnaissance envers celui qui la sauvée. Cette conversion voulue et non pas subie est-elle simplement, pour vous, la reconnaissance dun " Juste " parmi les Turcs ou doit-on y voir un autre message plus polémique sur les Arméniens vivant toujours en Turquie? Est-ce, à cet égard, un geste symbolique significatif ?
LC : Cette conversion ma été racontée par un ami français dorigine arménienne, et cest cette anecdote incroyable qui est à lorigine de ce roman. Jai été tellement frappé par le récit de ce geste, quil me semblait impossible de ne pas écrire sur cette dernière volonté aux allures de révolution intime. Quinze jours après cette conversation, javais déjà pratiquement toute la structure du roman en tête, organisée autour de cette anecdote. Jai demandé à cet ami la permission de me servir de ce geste, ce quil a accepté bien volontiers, dautant que le phénomène des familles turques qui se découvrent un aïeul arménien est assez répandu en Turquie. Cest pour moi un acte très fort, symbolique, de réconciliation. Il est incontestable quil y a eu un génocide des arméniens, mais il est aussi incontestable quil y a eu, dans cette tempête dinhumanité assassine, des hommes qui refusaient de prendre part à lextermination de leurs voisins. Et je trouve important, dans le respect de mes origines arméniennes, dêtre aussi capable décrire cela.
4°/ La Huitième colline se situe en Anatolie où une grande partie des massacres a été perpétrée et plus particulièrement la région de Sivas où a été réuni le 4 septembre 1919 le congrès qui a jeté les fondations de la République turque. Plus récemment, dans cette ville, des fondamentalistes sunnites ont incendié lHôtel Madimak le 2 juillet 1993, en représailles de la présence de lécrivain Aziz Nesin, traducteur des Versets sataniques de Salman Rushdie. Dans cet incendie, 36 intellectuels alévis et un anthropologue néerlandais ont péri. Pour quelles raisons avoir choisi ce lieu ?
LC : Justement parce que cette ville symbolise les effets tragiques du nationalisme turc dans ce quil a de plus ombrageux, que ce soit en 1915 ou aujourdhui. Si le lecteur se renseigne sur cette ville, il se rendra compte que le combat contre lintolérance, les discours et les saillies extrémistes, est un combat toujours dactualité en Turquie. De plus, cette ville était très loin des lignes de front de la première guerre mondiale. Or elle a abrité nombre de massacres. Cest donc, à cet égard, un parfait exemple contre lun des arguments préférés des négationnistes aujourdhui, qui consiste à dire quil sagissait dempêcher les populations arméniennes de pactiser avec les russes. Jamais, de toute la guerre, un soldat russe na mis le pied à Sivas. Or la population arménienne de Sivas a, elle aussi, été très largement décimée, dès 1915.
5°/ Jai lu sur le site de votre éditeur, votre définition biblique des Arméniens comme " le peuple élu au second tour ". Nous sommes dans lannée de lArménie en France. Pensez-vous que cet événement qui se concrétise par de nombreuses manifestations culturelles, soit de nature à faire encore bouger les choses, notamment en ce qui concerne la reconnaissance du génocide par la Turquie comme condition préalable à son entrée dans la communauté européenne ?
LC : Ma définition des arméniens est une boutade, et na rien de " biblique " Quant à la reconnaissance du génocide des arméniens par la Turquie, je pense que nous finirons par y assister. Certes, les informations, que ce soient les procès contre les intellectuels, ou les actions plus perverses (la modification des noms latins de certaines espèces qui comportent le mot " armenia " ), ne rendent pas optimistes. Mais souvenez vous de lexemple de lURSS. En 1981, javais 18 ans, et cétait Brejnev qui tenait le Kremlin. A lépoque, si lon mavait dit que tout seffondrerait huit ans plus tard, sans déclencher un conflit majeur, jaurais pris mon interlocuteur pour un fou. Il faut donc continuer de se battre pour cette reconnaissance, parce que, parfois, lHistoire peut être porteuse despoir. Surtout, je crois sincèrement que cette reconnaissance serait ce qui pourrait arriver de mieux aujourdhui pour les citoyens turcs. Car elle impliquerait trois changements majeurs pour eux : un vrai respect du droit des minorités, une authentique liberté dexpression et la remise en cause du rôle de larmée dans ses institutions, acteur qui échappe encore au suffrage universel.
http://www.louiscarzou.com
Mémoire généalogique
Dans les familles arméniennes, le génocide est un lourd héritage que chaque enfant porte à son tour pour que les voix des Anciens, au-delà de la mort, traversent les siècles décho en écho. Cest cela que lon appelle le devoir de mémoire.
Carzou : Un patronyme déjà célèbre
Louis Carzou dédie son roman " La huitième colline " à son grand-père Garnik Zouloumian, plus célèbre sous le nom de Jean Carzou, peintre, graveur et décorateur français dorigine arménienne, né le 1er Janvier 1907 à Alep (Syrie ) et décédé le 12 août 2000 à lâge de 93 ans. Académicien à lInstitut des Beaux Arts, récipiendaire de hautes décorations, récompensé par des prix prestigieux, on lui doit la fresque " Apocalypse " qui décore léglise de la présentation à Manosque, uvre qui traduit sa hantise de lholocauste. Il a décoré la chapelle de lEglise du couvent de Manosque qui est devenu la fondation Carzou en 1991.
Notre auteur ne sarrête pas là en ce qui concerne ses illustres ascendants. Sa grand-mère Nane Carzou écrivait des recueils de contes et des livres pour enfants dont " Voyage en Arménie ", un voyage fait avec son illustre époux ou bien Antranik et la montagne sacrée, des contes arméniens. Elle est décédée en 1998.
Jean et Nane Carzou ont eu un fils Jean-Marie Carzou, auteur de louvrage Arménie 1915 Un génocide exemplaire- édité chez Flammarion en 1975, professionnel de linformation, producteur et réalisateur démissions pour la télévision et qui a, pour fils, Louis Carzou. Celui-ci, auteur de " La huitième colline ", a pris la relève dune lignée qui ne séteint pas. Son père avait ouvert la voie en écrivant sur le génocide arménien avant les autres. Dans son premier roman, il remplit son devoir de mémoire.
Une fiction pour un témoignage serein et fier : La huitième colline
Comment les destins se croisent ? Bien souvent, par des rencontres banales. Et puis, il y a les tragédies de lhistoire de lhumanité qui révèlent des héros ordinaires parce quils restent simplement humains alors que leurs congénères senlisent dans la barbarie par obscurantisme ou veulerie. Ce refus de la barbarie conduit forcément à un acte héroïque.
Dans son premier roman pétri dhumanisme au titre " La huitième colline ", Louis Carzou évoque le génocide arménien. De nombreux ouvrages historiques ont été publiés sur le sujet. Il ny a plus que des négationnistes, des hommes politiques cyniques et des affairistes pour en contester la réalité. Lauteur utilise le genre romanesque et donc la fiction à partir dun fait historique majeur dans le cours fragile de lhumanité. Il fait appel à lempathie du lecteur et, par là, nous donne à ressentir, par la lecture et donc limaginaire, ce que les Arméniens ont vécu dans leur chair.
Dans une famille turque, une grand-mère révèle, au seuil de sa mort, quelle est arménienne, enfant sauvé et adopté par un médecin turc. Ce choix révèle que, en 1915, tous les Turcs nont pas participé ou approuvé le génocide, de même que, de nos jours, des Turcs le reconnaissent avec tous les risques encourus. Lauteur met en scène des femmes arméniennes dans une histoire romancée à la fois tragique et belle par les émotions quelle suscite. Les personnages sont porteurs de vérités historiques et contemporaines. Lécriture est subtile et leur donne chair.
En 1915, le Colonel Mehmet, fier dêtre un descendant des Janissaires, incarne la barbarie la plus cruelle à côté du lieutenant Zafer, intellectuel qui, au fil du temps, saguerrit et obéit par conviction ou couardise. Le bon Docteur Bey ( Ragip) découvre avec horreur le sort réservé aux Arméniens et se souvient de ce que lui disait un professeur, lorsquil était étudiant : " Un médecin fait un diagnostic. Un bon médecin agit ". Il y a aussi le personnage de Itsak. Protégé par le médecin, ce jeune turc est un pacifiste, amoureux de Gayané, jeune fille arménienne à en perdre la raison, dans une Turquie qui est en guerre et prépare le génocide.
Dans la Turquie contemporaine, Sibel est une journaliste émancipée et une femme moderne qui résiste à la pression de sa famille : une mère, Nermin, qui lappelle " Mon petit moineau " tout en la culpabilisant de nêtre pas mariée à 27 ans ; un frère, Sédat, traditionaliste et conservateur lorsquil sagit de la nation turque et de la religion musulmane ; et le père, Arda, qui, par ses regards et ses silences, veut peser sur la conscience de sa fille. La jeune femme a un amant, Volkan et travaille pour CNN Turquie, qui " nest quune licence exploitée par un groupe de presse turc. " Elle sintéresse à la répression contre les Kurdes et sarrête sur une image dune mère kurde qui offre son enfant à la caméra en disant : " Prenez-le ! Prenez-le ! Quest-ce que je vais en faire moi ? Quest-ce que je vais lui donner ? La misère ? La répression ? Lexil ? " Un geste désespéré qui sétait déjà produit en 1915
Ragip (Docteur Bey) et Sibel, à des décennies et trois générations dintervalle, sont des personnages à la fois forts et fragiles dans une société turque figée dans ses croyances. Larrière-grand-père turc et sa petite fille portent en eux cette humanité qui permet de ne jamais sombrer dans lobscurantisme même lorsque tout vous y pousse. Louis Carzou met leurs vies en parallèle dans deux récits qui se suivent et simbriquent. Le premier élément matériel de lintrigue est un ornement fait de " dix pétales qui tournaient dans le sens des aiguilles dune montre autour dun rond central ". En 1915, cet objet dart est observé dabord, dans la région de Sivas, par Ragip et appartenait au Colonel Mehmet. Celui-ci dévoile son racisme et sa cruauté en disant : " Cest un cadeau le gavour ( infidèle arménien pour les Turcs) cet infidèle qui me la donné ma assuré quil nen fabriquait plus dautres comme cela Mais vous faites confiance, vous, à ces chiens ?... Ah, ça, pas moi ! A peine le dos tourné, ils vont chercher leurs saloperies de frères russes ! Alors pour être sûr quil tienne sa promesse, je suis parti avec ses bras !... hè hè hè " A lépoque qui est la notre, Guluzar, grand-mère de Sibel, porte un pendentif au motif identique, en arménien " averjagan " qui signifie et symbolise léternité.
Tout le monde appelle Guluzar par le petit nom de " Nine ". Sibel, qui adore cette grand-mère paternelle, nous confie même que, petite fille, elle lui avait demandé ce quétait le noir et Nine lui avait répondu : " Cest la couleur qui est privée de lumière " Sibel avait pris alors pour habitude, la nuit, de laisser sa chambre éclairée pour " consoler la nuit de lobscurité " Quelle métaphore à saisir !... allumer la lumière de la vérité pour consoler la longue nuit arménienne La lumière de la vérité face à lobscurantisme et au négationnisme La lueur de lespoir qui résiste à tous les éteignoirs la fin de léclipse historique qui, depuis bientôt un siècle, maintient un soleil noir au dessus de la Turquie privée de lumière.
" Les mots sont les passants mystérieux de lâme " écrivait Victor Hugo. Plus près de nous, Kevork Témizian, cardiologue et poète arménien né en Syrie, a écrit un beau poème " Tes mots peuvent-ils ériger un nouveau monde ? ". Les premiers vers questionnent encore : " Tes mots peuvent-ils tracer des sillons dans la terre, se muer en semence, alliant la substance et la saveur des siècles passés aux siècles à venir ? ". Les mots ont une musique avec des échos intérieurs. Lorsque Sibel, intellectuelle, apprend que sa grand-mère est arménienne elle veut savoir et comprendre. Le seul livre quelle trouve en librairie est un vieux dictionnaire anglais-arménien. Elle y découvre le mot " Medz Mayrig ", Grand-mère. Elle est prise dun dégoût, dune mélancolie jusquà la nausée face à son identité nationale turque. Elle dit : " Je ne sais plus si je suis turque ou arménienne, parce que les deux Les deux, ça me semble difficile Impossible Parfois je me dis que je hais ce pays qui se ment, alors que cest le mien " Comment va-t-elle surmonter cette crise existentielle ?
La huitième colline est une métaphore pudique utilisée dans le roman de Louis CARZOU qui a inventé une fin optimiste à son récit. Donc, ne la cherchez pas en Anatolie où une grande partie des massacres eurent lieu et à Sivas où le drame trouve son origine dans ce roman. A Sivas, le 4 septembre 1919, se réunissait le congrès qui a jeté les fondations de la République turque. Plus récemment, le 2 juillet 1993, des fondamentalistes sunnites y incendiaient lHôtel Madimak, en représailles de la présence de lécrivain Aziz Nesin, traducteur des Versets sataniques de Salman Rushdie. Dans cet incendie, 36 intellectuels alévis et un anthropologue néerlandais ont péri.
Ce premier roman est profondément pensé et écrit tout en finesse, sans haine, sur un sujet qui concerne Louis CARZOU, puisquil a une origine arménienne. Il est édité aux Editions Liana Levi à découvrir sans attendre la fin de l " année de lArménie ". En France, des événements culturels sont organisés dans de nombreuses villes et offrent loccasion de découvrir un peuple martyrisé, issu dune grande civilisation, et porteur de richesses pour le patrimoine de lHumanité.
La reconnaissance du génocide arménien concerne en premier lieu les Arméniens et les Turcs. Elle est aussi un symbole fort de la communauté internationale pour toutes les minorités intégrées ou non dans une grande nation. Elle touche à leur droit de survie et de sauvegarder un patrimoine identitaire et culturel lié à leur histoire ancestrale dont ils sont les témoins vivants : " un témoignage serein et fier ". Elle est la condamnation des comportements hégémoniques qui refusent lidée que lon puisse vivre en harmonie dans un pays, en respectant des règles constitutionnelles, civiles ou pénales, mais sans renier son appartenance identitaire plus ancienne que celle nationale. Elle condamne la pensée et la religion uniques qui fondent, sur la haine de lautre, le racisme, les dictatures et les communautarismes. " Il ny a quun coin de la planète qui peut se revendiquer ethniquement pur cest le Groenland Enfin, daprès ce que je sais des pingouins ", dit un sage arménien dans le roman de Louis CARZOU, qui nous offre une happy end, avec une vision optimiste de lévolution sociale en Turquie dans les années à venir. Le jour où la Turquie reconnaîtrait les années noires de son histoire, nous fêterions volontiers ce repentir à Istambul ou à Erevan. A Erevan, on pourrait boire un coktail Malkhaz, un verre dans chaque main, en écoutant l Américan Navy Band au Malkhaz jazz Akam et peut-être que le patron , Levon Malkhazian se mettrait au piano A Istanbul, on consommerait un caïprina au bar 360°, avant daller flâner chez les bouquinistes de Sihangir pour feuilleter quelques livres sur le génocide arménien comme Arménie 1915 , un génocide exemplaire dun certain Jean-Marie Carzou qui cite Jean Jaurés : " Nous en sommes venus au temps où lhumanité ne peut plus vivre avec, dans sa cave, le cadavre dun peuple assassiné ".
Et puis, rêvons encore un peu, il y aurait un rayon complet de livres sur le génocide chez un libraire prénommé Serguei avec : Les passagers dIstanbul dEsther Héboyan, Un poignard dans un jardin de Vahé Katcha, Les héritiers du pays oublié et Le ciel était noir sur lEuphrate de Jacques Der Alexanian, 1915 Les derniers Laudes de Perdj Zeytoutsian, Les massacres des Arméniens de Arnold J.Tynbee, Nuit turque de Philippe Videlier, 1918-1920 , La république arménienne de Anahide Ter Minassian, LArménie à lépreuve des siècles par Annie et Jean-Pierre Mahè, Les naufragés de la terre promise de Robert Arnoux, Les yeux brûlants dAntoine Agoudjian, La victoire de Sardarabad de Serge Afanasyan, Létat criminel de Yves Ternon, Les lettres rouges de Jean-Pierre Badonnel, Embarquement pour lArarat de Michael J. Arlen, Moi, Constance, princesse dAntioche de Marina Bédéyan, Arménia de Robert Dermerguerian, Dictionnaire de la cause arménienne de Ara Krikirian, Le tigre en flammes de Peter Balakian, Deir-es-Zor de Bardig Kouyoumdjian et Christine Simeone, La province de la mort de Leslie A.Davis
En 1915, les Arméniens avaient été condamnés à mort à cause de leur appartenance ethnique et de leur localisation géographique. La tension régnait entre les Arméniens séparatistes et les occupants turcs, la guerre mondiale avait atteint les Balkans, et, le 24 avril 1915, le débarquement des troupes alliées échouait à Gallipoli. Cet échec marquait la date du début des massacres organisés contre les Arméniens. En 1916, le peuple arménien avait perdu, en deux ans, 1.500.000 des siens, avec lalibi turc de la subversion. Par la suite, dautres génocides ont été perpétrés Dans son roman, Louis Carzou évoque les massacres de femmes arméniennes avec leurs enfants. On peut évoquer à ce sujet les paroles de Pierre Loti de lAcadémie française : " Je ne puis penser sans une spéciale mélancolie à ces femmes massacrées qui, pour la plupart sans doute, avaient dadmirables yeux de velours. "
Pour finir en poème, dans " vô lu mondu " chanté par les Muvrini et dont un couplet est interprété par le chanteur arménien du groupe Bratch, nous avons relevé ces passages
U ventu dice un tu nome
Da rompe a chjostra di tu campa
Calvacu mari è corgu mondi
Les mers défilent au long du voyage
Pour découvrir la liberté
Ma vie sarrime à tant de peuples
Tantôt en lutte ou en prière
A tant dattente, à tant despoir
Pour la lumière qui reviendra...
E vo lu mondu
ENTRETIEN AVEC LOUIS CARZOU :
1°/ La huitième colline est votre premier roman publié. Vous êtes dorigine arménienne. A 42 ans, vous êtes rédacteur en chef adjoint à LCI. Vous êtes donc journaliste de formation et on aurait pu penser que vous auriez choisi le genre historique ou documentaire pour écrire un ouvrage sur le génocide arménien. Pourquoi avoir choisi le roman, donc la fiction ?
LC : Lécriture, quil sagisse de romans, de nouvelles ou de tout autre forme de fiction, est chez moi un désir bien plus ancien que celui du journalisme, même si je suis très attaché à ce métier. Sur le thème du génocide arménien, mon père avait déjà ouvert la voie des ouvrages historiques avec la publication en 1975 du premier livre dhistoire en français consacré à cette tragédie. Surtout, je ne crois pas avoir écrit un roman sur le génocide des arméniens, mais plutôt sur la question de la transmission, de la mémoire. Cest dailleurs pour cela que mon héroïne est une jeune femme daujourdhui. Lorsque jai commencé à travailler sur ce roman, elle se posait cette question : " A travers mes enfants, à quoi je donne une vie supplémentaire ? " . Et puis seule la fiction permettait cette construction avec lalternance de passages contemporains et de plongées dans le passé.
2°/ Le génocide arménien est au centre de votre roman et vos personnages apparaissent porteurs de vérités historiques et contemporaines. Pouvez-vous nous parler des personnages de Ragip et Nine, du colonel Mehmet et du lieutenant Zafer, mais aussi, dans la Turquie contemporaine, de Sibel et Sedat?
LC : Sibel est évidemment le personnage auquel je suis le plus attaché. Cest aussi le personnage qui ma donné le plus de difficultés, car, en toute humilité, rien nest finalement plus complexe que de se glisser dans la peau dun personnage féminin. Mais il ny a rien de plus passionnant non plus, du moins à mes yeux. Paradoxalement, les heures passées avec Ragip ont été plus aisées, du point de vue de lécriture. Cest paradoxal parce que cest à sa suite que lon traverse lhorreur de ce génocide, que lon se trouve confronté à sa réalité la plus immédiate, sa dimension humaine. Je dois reconnaître que pour le personnage de Nine, je me suis inspiré de ma grand-mère paternelle, dotée dun sacré caractère. Quant aux deux personnages de militaires turcs, ils me semblaient bien symboliser les deux faces dune même volonté dextermination : celle qui fait du zèle, qui se venge à travers sa cruauté de sa propre médiocrité, et celle qui laisse à sa propre lâcheté le soin doublier sa responsabilité lorsque lon applique des ordres barbares jusquà en faire des réflexes.
3°/ A la fin de La huitième colline, la grand- mère Nine veut se convertir à la religion musulmane quelle navait pas réellement embrassée jusque là. Elle est née arménienne de naissance et donc chrétienne Grégorienne. Elle a vécu en musulmane sans lêtre. Elle veut mourir en musulmane, par reconnaissance envers celui qui la sauvée. Cette conversion voulue et non pas subie est-elle simplement, pour vous, la reconnaissance dun " Juste " parmi les Turcs ou doit-on y voir un autre message plus polémique sur les Arméniens vivant toujours en Turquie? Est-ce, à cet égard, un geste symbolique significatif ?
LC : Cette conversion ma été racontée par un ami français dorigine arménienne, et cest cette anecdote incroyable qui est à lorigine de ce roman. Jai été tellement frappé par le récit de ce geste, quil me semblait impossible de ne pas écrire sur cette dernière volonté aux allures de révolution intime. Quinze jours après cette conversation, javais déjà pratiquement toute la structure du roman en tête, organisée autour de cette anecdote. Jai demandé à cet ami la permission de me servir de ce geste, ce quil a accepté bien volontiers, dautant que le phénomène des familles turques qui se découvrent un aïeul arménien est assez répandu en Turquie. Cest pour moi un acte très fort, symbolique, de réconciliation. Il est incontestable quil y a eu un génocide des arméniens, mais il est aussi incontestable quil y a eu, dans cette tempête dinhumanité assassine, des hommes qui refusaient de prendre part à lextermination de leurs voisins. Et je trouve important, dans le respect de mes origines arméniennes, dêtre aussi capable décrire cela.
4°/ La Huitième colline se situe en Anatolie où une grande partie des massacres a été perpétrée et plus particulièrement la région de Sivas où a été réuni le 4 septembre 1919 le congrès qui a jeté les fondations de la République turque. Plus récemment, dans cette ville, des fondamentalistes sunnites ont incendié lHôtel Madimak le 2 juillet 1993, en représailles de la présence de lécrivain Aziz Nesin, traducteur des Versets sataniques de Salman Rushdie. Dans cet incendie, 36 intellectuels alévis et un anthropologue néerlandais ont péri. Pour quelles raisons avoir choisi ce lieu ?
LC : Justement parce que cette ville symbolise les effets tragiques du nationalisme turc dans ce quil a de plus ombrageux, que ce soit en 1915 ou aujourdhui. Si le lecteur se renseigne sur cette ville, il se rendra compte que le combat contre lintolérance, les discours et les saillies extrémistes, est un combat toujours dactualité en Turquie. De plus, cette ville était très loin des lignes de front de la première guerre mondiale. Or elle a abrité nombre de massacres. Cest donc, à cet égard, un parfait exemple contre lun des arguments préférés des négationnistes aujourdhui, qui consiste à dire quil sagissait dempêcher les populations arméniennes de pactiser avec les russes. Jamais, de toute la guerre, un soldat russe na mis le pied à Sivas. Or la population arménienne de Sivas a, elle aussi, été très largement décimée, dès 1915.
5°/ Jai lu sur le site de votre éditeur, votre définition biblique des Arméniens comme " le peuple élu au second tour ". Nous sommes dans lannée de lArménie en France. Pensez-vous que cet événement qui se concrétise par de nombreuses manifestations culturelles, soit de nature à faire encore bouger les choses, notamment en ce qui concerne la reconnaissance du génocide par la Turquie comme condition préalable à son entrée dans la communauté européenne ?
LC : Ma définition des arméniens est une boutade, et na rien de " biblique " Quant à la reconnaissance du génocide des arméniens par la Turquie, je pense que nous finirons par y assister. Certes, les informations, que ce soient les procès contre les intellectuels, ou les actions plus perverses (la modification des noms latins de certaines espèces qui comportent le mot " armenia " ), ne rendent pas optimistes. Mais souvenez vous de lexemple de lURSS. En 1981, javais 18 ans, et cétait Brejnev qui tenait le Kremlin. A lépoque, si lon mavait dit que tout seffondrerait huit ans plus tard, sans déclencher un conflit majeur, jaurais pris mon interlocuteur pour un fou. Il faut donc continuer de se battre pour cette reconnaissance, parce que, parfois, lHistoire peut être porteuse despoir. Surtout, je crois sincèrement que cette reconnaissance serait ce qui pourrait arriver de mieux aujourdhui pour les citoyens turcs. Car elle impliquerait trois changements majeurs pour eux : un vrai respect du droit des minorités, une authentique liberté dexpression et la remise en cause du rôle de larmée dans ses institutions, acteur qui échappe encore au suffrage universel.
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