Combat écologiste en Corse : réalité et fiction
Le 7 juillet dernier, au petit matin, sur le pont 10 du Car ferry Danielle Casanova, japercevais les îles Sanguinaires. Jai alors inspiré lair à pleines narines sans que lodeur du maquis ne vienne réveiller mon imprégnation sensorielle des voyages dantan. Ensuite, la côte mest apparue un peu plus « mitée » par des constructions modernes. Heureusement, arrivé à bon port, la vieille ville était toujours là avec son âme corse. Sur quelques vitrines de magasin, je remarquais alors la présence daffiches annonçant une manifestation écologiste pour le lendemain à 17 heures.
Jai dabord profité de quelques heures sur une plage dont des parties chaque année plus étendues sont privatisées par létalement des matelas de paillotes aux allures et aux tarifs de restaurants de luxe. Des vaches surréalistes et leurs veaux y préservent encore un espace public. Dans la soirée, je me suis rendu au Lazaret Ollandini pour écouter Raphaël Enthoven parler de La Nausée et de Jean-Paul Sartre. Le jeune philosophe a dabord posé la question, si le monde nest pas absurde, de savoir si lon lui peut donner un sens à travers ce roman. Il ajoute que «la Nausée » (version littéraire de lEtre et le Néant) donne à penser à travers un récit Dans la soirée et une partie de la nuit, les musiciens et les chanteurs ont occupé la ville pour un shopping nocturne organisé par les commerçants ajacciens.
Mais venons-en à la journée du 8 juillet et à la manifestation écologiste. Je passais par la Librairie La Marge pour acheter quelques friandises littéraires corses, parmi lesquelles je choisis un polar de Jean-Louis ANDREANI « Sole di Corsica » , après avoir lu la quatrième page de couverture :
« Le paysage était splendide. Le golfe baignait les étendues vierges dun espace protégé : la Punta Pulèmica, refuge doiseaux de passage et despèces végétales rares. Convoitée depuis toujours par les promoteurs, défendue par les écologistes au prix dune guérilla permanente, la Punta Polèmica était devenue emblématique de la lutte contre les « bétonneurs » Mais la SCI Sole di Corsica et qui dit sci dit souvent partenaires bien mystérieux - veut implanter justement là, dans ce paradis, un superbe complexe touristique de luxe avec golf dix-huit trous et tutti quanti. Tout est dit : Delphine Mailly, la superbe blonde qui avait déjà fait des ravages dans « La Salamandre de Vizzavona », appelée à la rescousse par ses copines écolo, va se mobiliser pour empêcher ce désastre. <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p></o:p>
Cela me rappela laffiche de la manifestation prévue à 17 heures et organisée par un collectif de cinquante associations appelant à manifester pour exiger : « lapplication de la loi littorale pour tous, le maintien des espaces remarquables ainsi que celui des terres agricoles, la réalisation concrète du sentier du littoral et un PADDUC respectueux de lenvironnement et des intérêts de lîle ».
En fin daprès-midi, un peu avant ce rassemblement, je minstallais sur un banc de pierre à lombre des palmiers de la place de la Mairie et je prenais le temps de commencer ma lecture. Dans les dix-huit premières pages, lauteur met en scène lhéroïne Delphine Mailly, avocate des causes écologistes appelée par deux animatrices dassociation de défense de lenvironnement : Blanche, prof au lycée Fesh dAjaccio et Mado, employée dune chaîne de produits bio, sur de François, bachelier de 17 ans nouvellement inscrit à luniversité de Corté. Il sagit de préserver le site de la Punta Polèmica menacé par le projet immobilier de la SCI Sole di Corsica créée avec des capitaux pouvant provenir de la Mafia italienne. Dix-huit premières pages denses avec linventaire de problèmes corses très sensibles, sur lesquels les points de vue divergent comme celui du jeune François qui dit à sa sur écologiste : « On va rester entre nous à se regarder le nombril au bord de notre beau littoral désert, en attendant que le continent veuille bien nous donner assez de subventions pour manger ? Merci ! Moi je veux travailler et gagner des tunes. La réserve dIndiens vous vous la gardez ! ».
La fiction sillustrait maintenant sous mes yeux par une manifestation courageuse dénonçant «la privatisation du littoral, la spéculation immobilière, la spoliation et la défiguration des sites », tout en se rappelant que la loi sur le littoral nest pas une loi de sanctuarisation et que lon pouvait «concilier développement et respect de lenvironnement ».
Revenons enfin à la fiction du roman « Sole di Corsica » et à son héroïne. Avant dêtre avocate, elle était agent du Fisc dans un polar précédent du même auteur, « La salamandre de Vizzavona » où elle sattaquait à un dirigeant autonomiste quelle devait essayer de coincer grâce à une enquête fiscale menée de façon ultra secrète qui avait tourné au dérapage incontrôlé jusquà ce quelle frôle la mort sur léperon rocheux de la citadelle de Corte. La «ravissante Delphine » avait fait la Une de la presse people et épousé un grand avocat fiscaliste qui la débaucha de son administration, lembaucha comme collaboratrice puis lépousa et quelle quitta rapidement pour sinstaller à son compte dans son nouveau polar et y défendre les causes écologistes.
Cette «beauté blonde » est tout le contraire dune poupée écervelée et vénale. Malgré le traumatisme de sa dernière mission en Corse, elle accepte dy revenir pour aider deux femmes corses à sauver un bout de littoral. Blanche et Mado envisagent même de faire parler la poudre en ayant recours, comme dynamitéro, au vieux Simon, ancien militaire descendant du grand bandit dhonneur Bellasoscia ( « Belle cuisse » pour une généalogie viril et prolifique), spécialiste des explosifs sans être lié à un groupe dautonomistes . Notre avocate va se retrouver dans un nouveau pétrin politico-financier et devenir rapidement la cible de la Mafia mais aussi de quelques barbouseries fomentées dans les arcanes de lElysée. Sous des noms humoristiques et évocateurs des personnages (Paolo Nostracosa, élégant avocat italien de la Mafia, le Préfet Leprudent, Alex Compromissionni maire de Pinetello, ou encore Nicolas Vurtz, conseiller spécial à LElysée, notamment) ou de lieux (La Punta polémica et le village de Pinetelleo ), lauteur utilise la caricature en forçant un peu le trait et toute ressemblance ne semble pas toujours fortuite. Un polar avec une héroïne originale, une écriture claire et efficace avec des passages danthologie où daucuns se reconnaîtrons ou penserons à quelques connaissance. Un récit qui laisse à penser!
Ce 8 juillet, après avoir assisté au début de la manifestation, jai filé jusquau Lazaret Ollandini pour assister à la conférence de clôture, donnée par Raphaël Enthoven et Clément Rosset, le sujet de réflexion étant : Le non-sens chez Nietzsche. Clément Rosset a martelé que lon ne pouvait pas évoquer la musique et la philosophie sans faire référence à ce philosophe incontournable, fustigeant le cinéaste Wim Wenders pour cette hérésie. Finalement, en philosophie comme en Corse, tout commence ou se termine par des chansons. A la fin du roman « Sole di Corsica » , les militants écologistes corses feront-ils la fête autour dun spuntinu en chantant « compagneru » ?
Parfois, en Corse, on finit par mélanger la réalité et la fiction. Mais cest cela qui fait le charme de notre île qui offre mille paysages et où chaque voyage est une aventure humaine. La Corse est aussi (et sans doute surtout) une terre de femmes à limage de Blanche et Mado. Jai retrouvé à Partinello : Antoinette qui écrit de beaux poèmes, Tomasine et son cur de mère, Suzanne et sa fille Mimie qui ont tenu un bar et un commerce dAntiquités à St Ouen. A Evisa Marie-Rose, Daria et Barberine étaient réunies autour dun repas convivial dans une des ces «maisons qui donnent sur la rue et cachent, côté montagne, des balcons suspendus sur des paysages grandioses » (extrait de Sole di Corsica). Chacune delles , avec sa fiction et sa réalité, pourrait être lhéroïne dun roman.
Jean-Louis ANDREANI est journaliste au quotidien « Le Monde ». Il a écrit les deux polars dont nous avons parlé mais aussi dautres ouvrages et notamment : Le problème corse - La Corse, histoire dune insularité Bail précaire à Matignon Le mystère Rocard - De la Vème République
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