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    Le roman «  L’ami du défunt », écrit par Andrei Kourkov et traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs, avait déjà été fait l’objet de publications en 2002  et en 2003. Les éditions Liana Levi l’ont réédité à nouveau  dans la collection « piccolo » en avril 2012 sans doute pour qu’il soit présent au Salon du livre de l’année dernière car les organisateurs y proposaient la découverte des romanciers russes et principalement moscovites. La capitale russe était en effet la ville invitée cette année-là.

    Il s’agit d’un petit roman noir bien écrit avec une intrigue proche du thriller et un personnage original qui nous livre ses pensées profondes. A Kiev, dans la Russie postsoviétique, Tolia est un jeune traducteur au chômage. A l’heure du capitalisme sauvage, pour sortir de la misère, il faut trouver des combines immorales. Tolia n’éprouve plus aucun sentiment pour son épouse qui le méprise et le trompe. Il est dans le présent, sans passé et sans futur. Son quotidien est fait de besoins primaires. Tout le reste ne l’intéresse plus. Il cogite sur son sort et cherche une issue à sa grande déprime. « Personne n'avait besoin de moi, et je n'avais besoin de personne. L'évidence de mon inutilité en ce monde m'a aiguillé vers des pensées positives: la décision que j'avais prise était la bonne ». C’est la multiplication des tueurs à gages « oiseaux de haut vol, insaisissables et invisibles » qui lui font élaborer le scénario de sa propre mort. C’est un intellectuel. Tuer ou faire tuer sa femme et son amant lui apparaît comme banal et improductif. Par contre être la victime offre à ses yeux tous les vrais avantages. On le plaindra, on reconnaîtra « sa force et ses capacités »… Etre la cible d’un tueur à gages lui donne de l’importance. C’est flatteur. Ses amis se poseront des questions sur sa vraie personnalité. Sa mort sera mystérieuse et son nom dans les journaux… peut-être aussi des livres. La postérité ! Le héros qui est tombé au dessous du zéro, il entrevoit là l’occasion d’être quelqu’un. Commanditer son propre meurtre, voilà un moyen d'en finir avec panache, de laisser une trace dans les mémoires. Il se promène dans la ville et retrouve un ami qui travaille dans une grande épicerie. Il se confie à lui  en partageant des bouteilles d’alcool. L’idée de l’assassinat de son rival est abordée. Son ami lui trouvera l’élément perturbateur du récit, le tueur, sans connaître le véritable dessein suicidaire de Tolia. Pour payer le tueur, ce dernier jouera les faux témoins dans une procédure de divorce. Il récupère un joli pactole au moment où il rencontre une jeune et jolie prostituée qui devient sa maîtresse. Il reprend goût à la vie mais le tueur consciencieux ne renoncera pas à l’exécution du contrat. Comment va-t-il se sortir de l’impasse mortelle dans laquelle il s’est mis tout seul ? Qui est ce tueur dans l’ombre ? Tulia restera-t-il le maître du « je »? Le tueur va-t-il être l’arroseur arrosé ? Qui est l’ami du défunt ? Bien sûr, l’affaire aura son coup de théâtre mais le récit ne s’arrêtera pas là…

    Un paumé, la femme, l’amant, l’ami, l’ombre du tueur, une jeune prostituée, la compagne du tueur, de la vodka en veux-tu en voilà et des patates pour les repas… Andreï Kourkov a su utiliser ces ingrédients pour écrire un bon roman. Lorsque la vie n’a plus de sens, on peut toujours trouver une raison de s’y accrocher. Dans un décor gris et froid, le quotidien morne de Tulia ne rend pas la lecture ennuyeuse. Celui-ci se construit une fatalité puis se révolte contre elle. Finalement, sans passer par la réflexion métaphysique, c’est sa mort programmée, ce non-sens qui donne peut-être un sens à sa vie et au besoin d’amour. L’ami du défunt est un roman noir parsemé d’humour subtil. Il ne fait que 126 pages mais elles sont denses. Nous ne dirons rien de l’épilogue. Toutefois si on pouvait tirer une leçon en marge de cette histoire, ce serait : « N’éprouvez pas de l’empathie pour votre meurtrier ! »

    Andreï Kourkov est né à Saint-Pétersbourg en 1961. Il est écrivain de langue russe, chanteur, compositeur et journaliste. Il a vécu sa petite enfant à Kiev. Il parle neuf langues dont le français. Depuis 1996, il vit en partie à Londres.

    Son éditeur dit de lui : « Andreï Kourkov écrit, avec son style minimaliste et son regard inquisiteur, le monde tel qu'il est : sans avenir, sans passé, sans vrai présent non plus, plus près du cauchemar que du rêve, un monde fantôme. Il place ses personnages dans des situations férocement drôles et crée un décalage où l’absurde devient normal et le sordide comique. Lui, qui fut gardien de prison, caméraman et scénariste, en a fait un polar poétique et désabusé, sous-tendu par une conscience permanente de l'absurde et cette distance inimitable que les humoristes russes prennent avec leurs états d'âme. »

    Bibliographie


    Le Pingouin. Éd. originale Liana Levi, 2000/Seuil points, 2001.
    Le Caméléon. Éd. originale Liana Levi, 2001/Seuil Points, 2002.
    L’Ami du défunt. Éd. originale Liana Levi, 2002/Seuil points, 2003.
    Les Pingouins n’ont jamais froid. Éd. Liana Levi, 2004.
    Le Dernier Amour du président. Éd. Liana Levi, 2004.
    Laitier de nuit. Éd. Liana Levi, 2010.


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    Yemen, Paris, les Arménies, les Ibéries, les Levants… C’est la configuration géographique et spatiale de la sélection des poèmes rassemblés par Tigrane Yegovian  dans son recueil « Insolations ». Aden, Paris, Lisbonne, Ankara, Alep… y sont des étapes d’un voyage poétique fait de confidences, de sensations et d’émotions dans une langue musicale qui va parfois jusqu’à l’incantation avec des images fortes, fulgurantes. L’âge de l’auteur, l’évocation d’Aden et l’Orient font surgir l’ombre du lumineux Rimbaud. Le titre « Insolations »  traduit bien la fièvre des textes et fait penser aux Illuminations du grand poète français…On trouve chez les deux, fébrilité, sensibilité, mysticisme et même désespoir.

    C’est au Yémen que Tigran Yegavian a été victime d’une sévère « insolation » et c’est par Aden que commence le voyage poétique qui se poursuit dans un éparpillement voulue dont l’élément stable est le moi du poète, un moi fragmenté lui-même. On pense à Montaigne qui a écrit « Nous sommes des lopins ». Nous sommes faits de fragments que nous tentons de rassembler. Dans son recueil fragmenté, Tigrane Yégavian suit son chemin de Damas. Son enfance à Lisbonne, ses vacances à Alep, ses études à Paris, son séjour de globe-trotter à « Aden figée »  où plane dans une ambiance jaunie le fantôme de Rimbaud sous un soleil de feu… et les deux Arménies, indissociables à ses yeux malgré la déchirure historique du génocide. Sans doute, a-t-il besoin de donner un sens poétique à l’espace pour l’habiter et essayer de réunir ses fragments de vivre entier. Il est arrivé à Lisbonne alors qu’il n’était qu’un bébé.  Il a grandi dans cette capitale de la poésie avec ses grands poètes. Fernando Pessoa y invite éternellement à rejoindre sa table devant le  café A Brasileira dans le Chiado. Son ombre plane à jamais sur les pavés de Lisbonne. Tigrane, lui, est allé en Syrie pour retrouver un pan de son arménité éparpillée… Ses voyages donnent un sens à ces fragments qui constituent son héritage culturel.

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    La poésie est la « connaissance du réel incréé » disait René char. Elle explore le domaine de l’irrationnel. Elle recrée les choses. L’état poétique est proche de l’état mystique. Le rimbaldien Tigran Yegovian s’est sans aucun doute imprégné des poètes portugais mais aussi de Baudelaire, de Verlaine ou encore du grand poète palestinien Mahmoud Darwich, considéré comme l'un des plus grands écrivains arabes, mort en 2008 à Houston, aux Etats-Unis.

    Tigrane Yégavian a publié avec « Insolations » son premier ouvrage. Le français est sa langue maternelle et sa langue d’écriture. Il parle plusieurs langues dont le portugais, l’arménien et l’arabe. Il fait des grands reportages notamment pour le magazine France-Arménie et voyage beaucoup. Ses bagages universitaires et sa vie déjà bien remplie lui permettent de donner un sens nouveau au réel. Il nous parle en langage poétique des lieux qui ont une importance capitale à ses yeux. Il a habité ces lieux et ces lieux l’habitent. Il ne vous propose pas de simples cartes postales mais nous prête ses yeux et son cœur pour imaginer, sentir, aimer, éprouver des émotions et se laisser porter par la musique des mots… grâce à la magie de sa langue. Seule le langage poétique a cette magie qui pousse l’empathie du lecteur au-delà des mots. Il se débarrasse de l’inutile besoin de tout signifier, il privilégie l’image et le rythme pour renouveler la vision des choses, les rendre plus essentielles, plus neuves. Il faut le lire avec son cœur, avec son âme, avec aussi un regard intérieur qui va chercher en soi ce que l’on ne peut exprimer.

    Poème de Tigrane Yegavian (26 ans) dit par Jean Eckian. Il s'agit d'un texte extrait du recueil de poèmes "Insolations" (2010), paru aux éditions Le Cercle d'Écrits Caucasiens...

     


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  • Un écrivain corse a obtenu le prix Goncourt qui n’a pas été attribué pour la énième fois aux éditions Gallimard ou Grasset mais pour la deuxième à Actes sud. Un prix qui a fait plaisir au lectorat corse, le premier à s’être intéressé à cet auteur, prof de philo en Corse nouvellement affecté comme conseiller pédagogique dans un émirat arabe où il puisera sans doute des éléments d’un prochain opus.

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    Revenons à son roman « Le sermon sur la chute de Rome » prix Goncourt 2012! Ce roman serait le prolongement littéraire d’un scénario de court-métrage écrit par l’auteur et réalisé par Frédéric Farrucci. « Suis-je le gardien de mon frère ?» est programmé le 29 novembre 2012 à 0H30 par FR3 Corse. Le synopsis présente le film ainsi: « Antoine tient le bar du village. Joseph, assez fruste, vit de l’élevage. L’hiver, ils chassent le sanglier et trinquent le soir avec leurs compagnons. L’été, le village se remplit. Le bar d’Antoine se transforme en endroit à la mode, fréquenté par la jeunesse. Jean-Baptiste, un jeune coq originaire du village, cherche à se mesurer à Antoine et pour le provoquer, s’en prend au naïf Joseph qui devient un sujet de moquerie. Les limites sont franchies, la tragédie se noue et éclate au petit matin… » On retrouve une partie du scénario dans le roman et notamment la raison du drame qui se joue entre Jean-Baptiste et Antoine (qui devient Libero dans le roman).

    Un article du Monde a fait une très courte synthèse du roman : « Le livre emporte le lecteur dans la montagne corse. Un vieil habitant, Marcel Antonetti, est rentré au village ruminer ses échecs. A la surprise générale, son petit-fils Matthieu renonce à de brillantes études de philo pour y devenir patron de bar du village, avec son ami d'enfance, Libero. Leur ambition ? Transformer ce modeste troquet en "meilleur des mondes possibles". Les débuts sont prometteurs. Mais bientôt l'utopie vire au cauchemar. Les ex-apprentis philosophes sont frappés par la malédiction qui condamne les hommes à voir s'effondrer les mondes qu'ils édifient. » La presse en assure largement la promotion méritée, des lecteurs corses ne tarissent pas d’éloges sur l’auteur, nous nous réjouissons, à notre tour, de son succès, car nous aimons cette littérature noire, cet ouvrage nous a personnellement plu parce qu’il est justement noir comme les premiers livres de Jérôme Ferrari déjà publiés chez Actes sud, cependant il ne fait pas l’unanimité chez des lecteurs avec qui nous en avons discuté, même si tous reconnaissent qu’il est bien écrit et que l’exercice de style proustien (qui consiste à faire de très longues phrases) est réussi dans la mesure où le lecteur arrive jusqu’au bout de ces longues périodes sans difficulté de lecture, le seul bémol apporté par les uns est que ce n’est pas toujours justifié par le contenu et que la répétition tourne parfois à l’exagération, d’autres ont en outre trouvé que l’intrique romanesque n’est pas crédible, ainsi une lectrice amie nous dit : je n’ai pas cru à ces deux Corses intelligents et imprégnés de  philosophie qui reprennent un bar de village pour faire d’abord du fric, s’en amusent et deviennent des commerçants patentés jusqu’à en oublier leur intelligence et leurs études…  Reprenez votre souffle !... Faire de longues phrases, n’est-ce pas le moyen de ne pas être interrompu ?

    Certes la référence à Saint Augustin et la formation philosophique de l’auteur ne peuvent échapper au lecteur qui ne néglige pas la lecture à plusieurs niveaux d’un ouvrage qui veut laisser à penser. Toutefois le prix Goncourt permet de vendre des milliers d’exemplaires. Il nous est apparu que, si un lecteur corse peut saisir les nuances de ce récit très noir  et si d’autres y trouvent avant tout une réflexion métaphysique, il n’en est pas de même chez la majorité populaire des « pinzutti ». Ces derniers, comme cela a été le cas avec des grands classiques de la littérature, risquent de ne retenir que les aspects largement négatifs : une société corse organisée autour d’un bar, théâtre de toutes ses turpitudes, la jeunesse corse instruite ou non aurait, comme idéal, de gagner de l’argent en faisant la bringue, une famille corse, sans être un nœud de vipères, fait du non-dit son mode de communication, enfin le village reste  un lieu d’enterrement et de désœuvrement propice à la frustration et aux conflits. Si la Corse est une île où drame et humour se côtoient, dans le récit de Jérôme Ferrari tout est noir même l’humour… Nous n’y avons décelé aucune réelle joie. Cette façon de maintenir le lecteur dans la noirceur toujours présente marque bien la volonté de ne montrer que le côté obscur des êtres et ne doit pas être compris comme la caractéristique d’un archétype corse déjà trop caricaturé. Le récit apparaît d’autant plus ancré dans la Corse attitude que les deux héros sont sujet à la cursita loin de l’île et n’envisage pas leur avenir loin de leur village, même s’il s’agit d’un roman à portée philosophique donc universelle comme d’autres auteurs en ont écrit et, parmi les plus célèbres, citons Albert Camus et Jean-Paul Sartre. En cette période de grande criminalité insulaire, il ne faut donc pas perdre de vue qu’on y trouve un côté théâtral avec tout ce que cet adjectif peut suggérer lorsque l’on parle de mise en scène qui, lorsqu’il s’agit de la Corse, peut donner raison aux amalgames médiatiques entretenus notamment sur le caractère violent des insulaires. Un épisode du roman met en scène cette violence et, malheureusement, comme les faits divers, pourrait alimenter les poncifs sur un prétendu atavisme corse.

    Sortons du contexte corse et retenons le questionnement métaphysique ! Lorsque l’on demande à l’auteur « Quelle est votre définition de la notion de monde ?”,  il répond: “Chez moi, elle est totalement métaphysique.. C’est ma manière ­d’intégrer de la philosophie dans mes fictions sans faire de la philosophie… Ce que je tente dans le Sermon, c’est de donner une réponse de roman à la question : « Qu’est-ce qu’un monde ? J’essaie de la laisser percevoir à plusieurs niveaux, en reprenant Leibniz : dans chaque monde, il y a une infinité d’éléments. Et, dans chacun de ces éléments, il y a une infinité de mondes. Un monde, ce peut être Rome et son empire, un bar de village avec douze personnes ou le corps du grand-père hypocondriaque… Comment naît-il, croît-il, meurt-il ? J’ai vraiment pris au sérieux la phrase de Saint Augustin. Le roman est construit ainsi : il y a la naissance d’un monde, l’acmé et la chute, pour chaque personnage, et à plusieurs niveaux. J’ai fait en sorte que l’histoire évolue autour de ressorts qui ne sont absolument pas psychologiques. Le roman fonctionne selon une cohérence mécanique, une logique de cycles. C’est une mécanique aveugle, qui broie.»...( entretien sur le site La Vie à l’adresse ci-après:

    http://www.lavie.fr/culture/livres/jerome-ferrari-c-est-la-lecture-de-saint-augustin-qui-m-a-permis-d-ecrire-ce-livre-07-11-2012-33053_30.php )

     

    Ce livre donne-t-il à penser ? Avant la naissance, il y a un monde disparu et après la mort, notre monde disparaît. Le roman se termine par le constat que témoignage de la fin et témoignage des origines ne font qu’un.  Entre les deux, rien ou du moins rien qui en vaudrait vraiment la peine puisque tout est mécanique et a une fin? Que doit-on retenir ? Doit-on renoncer à l’illusion de l’éternité que donne la jeunesse ? Est-il vain de vivre le présent comme une éternité ? La vie n’est-elle qu’une pantomime tragique dans laquelle tous les scénarii se valent ? Quelle leçon tirée de l’échec d’un petit monde meilleur voulu par les deux héros ? Ce que Mathieu et Libero sont devenus valait-il la peine de renoncer aux intellectuels qu’ils auraient dû rester? Faut-il, comme Aurélie, ne jamais aller au bout d’un bonheur pour ne pas le perdre ? Le malheur est-il inexorable? La vie a-t-elle un sens ? La mort est-elle un non-sens ?... etc. Les questions pourraient s’aligner longuement et alimenter un débat philosophique sur le roman de Jérôme Ferrari. N’oublions pas que l’auteur est professeur de philo… La philosophie, si elle fait douter de la nature humaine, ne fait que nous renvoyer à nous-mêmes,  « parce qu’elle explique tout ce qui se passe dans ce bas-monde, elle répond à tout et elle ne répond à rien. » pour reprendre un passage de l’ouvrage « 1275 âmes », écrit par Jim Thomson, grand écrivain de littérature noire. Entre ce tout et ce rien qu'est-ce que l'homme dans la nature? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. Que fera-t-il donc, sinon d'apercevoir (quelque) apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel de connaître ni leur principe ni leur fin?"(Blaise Pascal, Les pensées).

    Avant le clap de fin, le dernier chapitre du Sermon sur la chute de Rome est particulièrement beau et nous garderons en mémoire, comme Saint Augustin à l’heure de sa mort, l’étrange sourire mouillé de larmes que lui a jadis offert la candeur d’une jeune femme inconnue…

    Se questionner est une bonne chose en gardant à l’esprit que la noblesse de la littérature est son inutilité. Elle est un jeu de l’esprit qui peut être métaphysique et l’ouvrage de Jérôme Ferrari a, malgré sa noirceur, cet aspect ludique et inutile qui nous plaît. Le déluge des louanges peut parfois desservir une œuvre davantage qu’une sotte critique. Pour cela nous n’en avons pas fait et n’en ferons pas un abus outrancier.  

    Tout en conseillant la lecture de ce roman primé à ceux qui ne l’auraient pas encore lu, nous leur disons d’abord qu’il s’agit d’une fiction comme le fut « Colomba » ou « Mateo Falcone » écrits par Prosper Mérimée et d’autres romans ayant mis en scène une mythologie corse. L’auteur est corse, il aime la Corse, ses héros de papier sont des Corses, l’intrigue se passe en Corse… mais il s’agit de littérature. Jérôme Ferrari a toujours refusé d’être catalogué dans une littérature corse. Il n’est donc pas le passeur de la culture corse mais un romancier. A la question de la littérature corse, en juin 2009, il répondait d’ailleurs lui-même dans un entretien sur le site « L’or des livres » : « La question serait plus facile s’il était possible de savoir avec précision ce que signifie littérature « corse ». Il est d’ailleurs tout aussi délicat de savoir de quoi on parle quand on se réfère à la littérature « française ». S’il s’agissait d’une simple question de localisation, il n’y aurait pas de problèmes mais ce n’est bien sûr pas le cas. L’adjectif « corse » a généralement, en Corse comme sur le Continent, des connotations qui me déplaisent et qui, bien que sans rapport avec un projet littéraire, peuvent lui nuire énormément en le faisant disparaître sous des controverses idéologiques sans intérêt. Il m’est arrivé de souhaiter être Albanais ou Bouriate. D’un autre côté, je ne peux pas faire comme si la Corse n’était pas un élément constitutif de mes romans. Mais je refuse l’alternative qui consisterait soit à ne plus se référer à la Corse, soit à vouloir faire de la littérature régionale. L’idée même de littérature régionale me paraît grotesque. Tout roman naît dans une région particulière, il le faut bien, mais son monde est, en droit, celui de la littérature tout court, sans adjectif. C’est là, et là seulement, qu’il doit être jugé. Je souscris totalement aux analyses de Milan Kundera sur ce point. J’ai traduit la plupart des œuvres de Marco Biancarelli non parce qu’il est Corse mais parce que la brutalité et la puissance de son style me paraissent uniques. Voici donc mon désir: que les romans soient lus pour ce qu’ils sont. Si tel était le cas, je suis certain que la littérature prendrait naturellement en compte certains écrivains corses et j’en serais ravi. Mais je crains de ne pas être exaucé avant longtemps ».

    Des commentateurs ont cité Proust à propos de son écriture, Jérôme Ferrari n’a cessé de rappeler ce qu'il doit à l'écrivain italien Giosuè Calaciura et à son livre Malacarne en tout particulièrement. Ce livre a changé ma manière d'écrire déclare Jérôme Ferrari.qui a consacré un article de Jérôme Ferrari sur cet auteur dans le Magazine Littéraire. Il écrivait : « En ouvrant Malacarne, j’ai éprouvé à nouveau la stupéfaction qui m’avait saisi, bien des années auparavant, lorsque j’ai découvert Thomas Bernhard. Dès les premières phrases, on est submergé par la présence d’une langue, une langue impossible, unique, radicalement étrangère, qui impose pourtant par sa seule autorité la nécessité de son existence. Sa puissance objective est telle que la question de savoir si on l’apprécie ou pas devient soudain hors de propos ». Il ajoute : « il (Giosuè Calaciura) invente cette langue impossible, pleine de métaphores somptueuses et de poésie, cette langue de prophète de l’apocalypse qui n’édulcore cependant rien de l’horreur de son récit et n’en dissimule ni la bassesse ni la vulgarité. Cela, c’est un tour de force presque miraculeux qui met ce texte à l’abri du reproche d’esthétisme qu’on aurait pu lui faire s’il n’était si souverainement réussi » L’article est consultable à l’adresse ci-après :

    http://magazine-litteraire.com/content/homepage/article?id=22163

     

    Jérôme Ferrari est le premier auteur corse récompensé par le Goncourt. Rappelons qu’un autre écrivain contemporain d’origine corse avait obtenu le prix Renaudot en 2007, il s’agit de Daniel Pennac qui est né en 1944, dans une famille corse, d'un père officier de l'armée coloniale. Nous aimons, lorsqu’il s’agit de lecture, rappeler son livre « Comme un roman, » et le passage qui suit :

    «Le verbe lire ne supporte pas l’impératif. Aversion qu’il partage avec quelques autres : le verbe “aimer”... le verbe “rêver”...

    On peut toujours essayer, bien sûr. Allez-y : “Aime-moi ! ” “Rêve !” “Lis !” “Lis ! Mais lis donc, bon sang, je t’ordonne de lire !” ».

    Et cet essai se termine par une explication de ce que Pennac nomme: LE QU’EN-LIRA-T-ON (ou les droits imprescriptibles du lecteur) :

    Le droit de ne pas lire

    Le droit de sauter des pages

    Le droit de ne pas finir un livre

    Le droit de relire

    Le droit de lire n’importe quoi

    Le droit au bovarysme (maladie textuellement transmissible)

    Le droit de lire n’importe où

    Le droit de grappiller

    Le droit de lire à haute voix

    Le droit de nous taire


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  • ScarelifeScarelife… Scars of life !… Les cicatrices de la vie sont plus profondes chez David Goodis que les balafres de Scarface., pour entrer directement dans la référence cinématographique. Max Obione nous enfonce dans un univers où s’agitent des héros brisés par la vie mais qui essaient de s’en sortir. Mosley, personnage goodesien à l’âme noire, entame sa longue marche contre le destin avec une vie déchirée au bout du chemin. Sorti de prison, ce scénariste vivote en écrivant pour les enfants, mais il vient de signer un contrat pour un film sur la vie de David Goodis. Un projet qui lui va comme un gant. On reproche aux moralistes  kantiens de n’avoir pas de mains, notre héros a des mains rongées par un eczéma purulent et une conviction pas franchement morale : « Dieu punit toujours les enfoirés mais il faut l’aider ». Il a  les mains sales jusqu'aux coudes.  Il aime les plonger dans la merde et dans le sang… au moins de façon métaphorique.

    C’est une lettre à l’encre bleue qui bouscule sa vie terne depuis sa dernière sortie de prison, un bleu qui ne le renvoie pas à la pureté du ciel mais symboliquement à la couleur des veines, de l’ombre et de la nuit. Il faut dire que nous sommes en terre anglo-saxonne où l’expression « Blue devils » signifie « idées noires ».

    Dans le monde réel du polar, Walter Mosley est aussi le nom d’un’auteur noir de romans noirs, écrivain favori du Président Clinton. Il a écrit notamment « Le diable en robe bleue ».

    Bleu ! Coïncidence ou pas, revenons à notre Mosley de Scarelife!  Le blues n’est-il pas un état de mélancolie avec sa musique qui va si bien au roman noir, d’autant plus que nous nous trouvons  dans le Montana et que la lettre manuscrite à l’encre bleue pousse notre héros à se rendre en Louisiane. Il ne sera pas étonnant qu’il soit sensible à la recherche de la note bleue, lorsqu’il écoute « In the sunny side of the street » ou « Night in Tunisa ».

    Qui donc lui a écrit à l’encre bleue ? Son salaud de père qui « vient retouiller la merde, la merde noire de sa vie »… Mosley est, par certains côtés, un personnage proche de Jean Mardet, tueur inventé et joué par Jean-Pierre Mocky dans son film « La bête de miséricorde ». Mardet tue les malheureux pour abréger leur souffrance. Mosley justifie toujours ses crimes. Il ne fait que hâter des passages dans l’au-delà, dit-il. Par d’autres côtés, lorsqu’il rencontre Cody, on est tenté de le rapprocher de Scarface. Peut-être y a-t-il un peu des deux en lui…

    Analepse (ou flashback en langage cinématographique)  dans le récit lorsqu’Herbie entre en scène!... Il faut préciser que, dans la première partie, c’est Mosley qui se raconte. Le texte est donc d’abord à la première personne dans un style épuré avec les phrases courtes adaptées à ce personnage froid, ce psychopathe renfermé qui porte son regard cynique sur les autres. La narration est au présent pour qu’on le suive pas à pas, hic et nunc. L’entrée en scène d’Herbie, détective surnommé Minicop par les uns et  le Nain par les autres,  est un retour en arrière, donc l’imparfait de narration s’impose avec une voix off qui raconte ce qui s’est passé après le départ de Mosley. Il n’a pas digéré la libération de ce dernier pour bonne conduite. Il le soupçonne d’être un dangereux criminel. Il en a fait une affaire personnelle.  Les nouveaux meurtres le mettent sur la trace de cet étrange scénariste… L’imparfait est le temps de l’enquête avec son côté fictionnel, le présent celui de Mosley et de ses crimes. Le détective Herbie a toujours un temps de retard sur le tueur.  Arrivera-t-il à prendre un temps d’avance et à le confondre ? Ou alors son enquête restera-t-elle une fiction imparfaite, les crimes étant les seules réalités parfaites? Est-ce dans un double « je », même si Herbie est traité à la troisième personne par l’auteur, que va se jouer le sort de Mosley ? Du moins le croit-on avant de connaître l’épilogue de ce roadmovie forcément fatal…

     

    4èmepage de couverture : « Libéré sur parole après avoir purgé dix ans de pénitencier, Mosley J. Varell coule des jours ternes dans un coin reculé du Montana. Il vivote en écrivant des scénarios de dessins-animés. Gougou le kangourou, c’est lui. Astreint à pondre des histoires à décerveler les mômes, on vient cependant de lui commander le scénario d’un biopic sur le romancier David Goodis. Un matin, il reçoit une lettre postée de Louisiane. Il a reconnu l’écriture, c’est celle de son père qu’il hait depuis toujours. Mais pourquoi Mosley décide-t-il de partir le retrouver ? Ayant la phobie de l’avion, il entame une grande diagonale routière. La fatalité, un temps en sommeil, l’entraînera à ponctuer son périple de meurtres comme autant de cailloux blancs que Le Nain, un détective teigneux lancé à ses trousses, saura ramasser…

    Présentation de l’auteur  par son éditeur : Max Obione fait le noir, le noir profond, sans rémission et sans lueur rédemptrice ; dans un roadmovie paroxystique et crépusculaire, il conjugue « no future » à tous les temps de l’imparfait de l’existence.

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    Max Obione aime le roman noir et sa liberté d’écriture, tout en jouant avec un langage parfois cru qui n’exclut pas les effets de style. Dans cet ouvrage, l’âme de David Goodis l’a sans doute accompagné. A chaque étape de la course de hanneton faite par le meurtrier, le scénario imaginaire « Goodis, Ad vitam » est livré par bribes au gré des idées noires de Mosley. Dans une suite d’épisodes, le voyage de Mosley s’égrène, comme un feuilleton avec des nouvelles noires comme celles qui ont fait le succès des Pulps. Vous y rencontrerez quelques personnages secondaires hauts en couleur comme Cody qui nettoie des vespasiennes mais ce n’est qu’une couverture pour ses activités de nervi professionnel. Jazzman occasionnel, il joue My funny Valentine comme un dieu. Mais la vedette du roman reste  Mosley, scénariste goodesien, héros de papier inventé par Max Obione. Imprégné par l’univers glauque de Goodis,  l’auteur de Scarelife rend  un fin hommage à son confrère de Philadelphie et au cinéma inspiré par le roman noir né dans le sillage d’Hammet et de Chandler.

    Il faut révéler que Max Obione a un projet de court-métrage « Jean & Nelly » dont le synopsis retient déjà notre intérêt : « Le Havre. Le patron du café « Le quai des brumes » prétend être le fils de Jean (Gabin) le héros du film de Marcel Carné… Un soir, une fille rentre dans le café, elle a des yeux magnifiques qui évoquent ceux de Nelly (Michèle Morgan)… » Après Goodis l’Amerloque, serait-ce un hommage au roman noir français et à Pierre Mac Orlan dont le roman a été adapté par Marcel Carné dans un film où Jean Gabin et Michèle Morgan excellent ?... Le premier clap serait pour bientôt. Nous n’avons pas trouvé de bar à l’enseigne « Quai des brumes » au Havre mais il en existe un à Paris…

     


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