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    Metmereve

    A chaque ballet du couple Pietragalla/Derouault, on mesure de quels talents l’Opéra de Marseille voulait nous priver. Qu’ils restent recroquevillés sur eux-mêmes dans leur académisme figé, leur clanisme et leur politique du copinage. C’est tant mieux pour le Théâtre Toursky qui a sauté sur l’aubaine en leur ouvrant sa porte pour le plaisir des spectateurs. Hier,  avec « Mr et Mme Rêve » Ils ont dansé à guichet fermé. Salle comble, le succès était immense !


    Lorsque l’on parle du théâtre d’Eugène Ionesco, on utilise l’expression « théâtre de l’absurde » alors qu’il préférait celle de « théâtre insolite ». « Je tâche de projeter sur scène un drame intérieur. . . Je ne veux que traduire l'invraisemblable et l'insolite, mon univers », écrit-il dans Notes et contre-notes. Sans aucun doute Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault, dans un ballet librement inspiré de l’œuvre de l’auteur, ont respecté son esprit, en suscitant effroi et émerveillement.

    La danse est un langage universel. Pour le rester, elle doit puiser à toutes ses sources. Tout langage finit par s'userinsistait Ionesco. Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault ont compris le message. C’est du nouveau qu’ils proposent. Ils utilisent mime, danse africaine, hip hop, Mickael Jakson… le burlesque pour dire notamment cette usure dans leur domaine : la danse.  Le lac du Cygne est parodié jusqu’à vous tirer des rires. C’est toutefois plus nostalgique que méchant. Des tableaux offrent des plages sonores de belle musique (Wagner, Mozart) et une chanson de Bashung qui sont des entractes à la musique de Laurent Garnier, DJ créateur de la French touch, une musique contemporaine adaptée à l’esprit de cette création.

    Monsieur et Madame Rêve, le titre est emprunté à une chanson de l’insolite Alain Bashung. Sans aucun doute, un choix personnel et artistique des deux créateurs. « On a voulu, avec Julien, partir de l'univers d'Ionesco pour créer notre propre histoire », explique à l'AFP Marie-Claude Pietragalla  et elle ajoute: «  Nos deux personnages, M. et Mme Rêve, sont orphelins de l'auteur, qui ne vient pas, et, en même temps, ont leur propre histoire, avec des références à plusieurs de ses pièces de théâtre ». Avec son partenaire, elle commente : « Nous avons choisi de pénétrer dans l’œuvre d’Eugène Ionesco comme on plonge du haut de la falaise et de nous y installer. Poser nos valises chez Jacques, embrasser le vieux et la vieille, s’enquérir de la santé du Roi Bérenger, croiser un troupeau de rhinocéros subventionnés : voilà ce monde théâtral devenant notre bestiaire, notre inspiration ».

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    Les deux personnages imaginaires sont projetés dans  l’univers d’Eugène Ionesco. Le premier tableau s’ouvre dans un appartement cossu, entr’autres choses, une tête empaillée de rhinocéros décore un mur…  La rhinocérite va-t-elle se propager. Il faudra attendre le dernier tableau pour le savoir.

    Un homme aux cheveux blancs frémit, s’anime et danse... Une femme à son image entre en scène. Elle l’ignore avant que  tous les deux miment, dans une chorégraphie,  les gestes du quotidien. D’abord maîtrisés, les mouvements se cassent et, avec le décor, les gestes se disloquent, deviennent mécaniques jusqu’à la frénésietapisseries qui tombent, éclairs dans le ciel encadré par une fenêtre à vitraux, murs qui s’abattent…délires à deux,  gestesinsolites dans des tableaux qui se succèdent parfois rythmés par les saisons et d’autres fois projetés dans l’onirique, voire la science fiction… Dans une ville ressemblant à New York,  défilés interminable d’hommes sans visage sous leurs chapeaux comme sur des tableaux de Magritte net à contre sens l’homme aux valises qui marche constamment dans ses propres pas et revient en arrière comme Sisyphe, l’homme seul, comme un aveugle dans un univers chaotique et tragiquement indifférent.

    On assiste à un foisonnement d’idées, de références, de clins d’œil... Tout se bouscule et donne le vertige. Impossible de tout digérer !  Lyrique, beau, burlesque, merveilleux, obscur…  autant de moments qui  jalonnent le drame humain.  

    Tout ce que nous rêvons est réalisabledisait Ionesco. Nous n’allons pas décrire tous les tableaux. Il y a celui où la femme vomit l’alphabet et les lettres  s’éparpillent puis dansent avec elle. A la légèreté des lettres  livrées à des courants d’air et  de la danse, on peut opposer le poids des mots, leur lourdeur.  Vidés de leur sens, ils ne sont que des « écorces sonores ». La parole est donné à Julien Derouault qui, entouré de clones virtuels, déclame une tirade de « Jacques ou la soumission », ce personnage dont la révolte n’est pas simplement œdipienne mais plutôt métaphysique…

    Après des tableaux sur le quotidien, les saisons qui passent par le jeu des lumières… Un personnage, poupon sans visage, bras et jambes coupés, enfle, enfle, jusqu'à occuper tout l'espace et faire exploser les murs...Comme chez M. et Mme Smith de la Cantatrice chauve, on sonne à la porte de M. et Mme Rêve, et comme chez M. et Mme Smith, il n'y a personne derrière la porte de M. et Mme Rêve… Un tableau onirique nous fait entrer dans la  quatrième dimension. L’homme, avec de ridicules ailes blanches, danse sur un air de concerto pour piano de Mozartet saute d’un nuage à l’autre comme sur les pierres d’un torrent de comètes avant de crever le mur du quotidien. Les ailes pulvérisées, il se débarrasse des plumes encombrantes.  Dans le final, le rhinocéros est de retour. Grâce à la 3D, ils sont légions à danser derrière M. et Mme Rêve, brandissant leur parapluie sur la Chevauchée des Walkyries, référence au Dictateur de Charlie Chaplin.

    Il s’agit d’une mise en abyme de la société et le ballet nous fait plonger dans l’œuvre d’Eugène Ionesco, le vide existentiel et le trop-plein des corps, l’opacité humaine, l’ironie de ce monde absurde… Le drame côtoie la dérision dans un déluge d’effets visuels dus à l’utilisation d’images virtuelles et de la technique en 3D.  

     Chaque décor ouvre un nouveau monde. Les cloisons s’effondrent. Il n’y a plus de limite entre la réalité et le virtuel grâce à la prouesse technique et les deux danseurs en jouent à merveille. Les décors plongent les spectateurs dans ce monde qui n’est pas à l’image du monde mais est l’image du monde.

    Un grand bravo  aux techniciens et à  Gabriel Perrin qui a conçu et réalisé l’habillage graphique et 3D des décors virtuels du spectacle: du mystérieux No Face au final avec la danse des rhinocéros.

    Comme il s’agit d’Eugène Ionesco, nous terminerons en lui rendant la parole : « Je pensais qu'il était bizarre de considérer qu'il est anormal de vivre ainsi continuellement à se demander ce que c'est que l'univers, ce qu'est ma condition, ce que je viens faire ici, s'il y a vraiment quelque chose à faire. Il me semblait qu'il est anormal au contraire que les gens n'y pensent pas, qu'ils se laissent vivre dans une sorte d'inconscience. Ils ont peut-être, tous les autres, une confiance non formulée, irrationnelle, que tout se dévoilera un jour. Il y aura peut-être un matin de grâce pour l'humanité. Il y aura peut-être un matin de grâce pour moi. » (Le solitaire)

     

    Hier, nous avons eu notre soir de grâce avec le baller « Mr et Mme Rêve ». Ne ratez pas ce moment de grâce !

    A Paris, M. et Mme Rêve sera à l'affiche du Grand Rex, à compter du 12 mars 2014 jusqu’au 24.

    Le 13 mars au Théâtre municipal de Grenoble.

    A l'étranger proche, le spectacle sera ensuite présenté en Suisse, notamment les 21 et 22 mars à Genève.


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  • La Corse, comme tous les ans, sera représentée au Salon du livre de Paris. Tous les genres littéraires rempliront les étagères du Stand T14.  Chaque éditeur  proposera des ouvrages de qualité dans des domaines variés.

    Les Editions Ancre latine vous y accueilleront. Leurs auteurs seront heureux de converser avec les visiteurs, de leur parler de la Corse, de leurs ouvrages et du prochain festival du polar corse et méditerranéen qui se déroulera en juillet 2013.

     

    Ancrelatine_stand

     

    Plages horaires des dédicaces Salon du Livre 2013
     

    Vendredi 22 mars :

    - Jean-Pierre Orsi de 14h00 à 15h30 et de 17h00 à 18h30

    Samedi 23 mars :

    - Pierre Debesson de 10h30 à 12h00

    - Jean-Pierre Petit de 14h00 à 15h30

    - Jean-Paul Ceccaldi de 15h30 à 17h00

    - Jean-Pierre Orsi de 17h00 à 18h30

    Dimanche 24 mars :

    - Jean-Pierre Petit de 10h30 à 12h00

    - Pierre Debesson de 14h00 à 15h30

    - Jean-Pierre Orsi de 15h30 à 17h00

    - Jean-Paul Ceccaldi de 17h00 à 18 h00

    Lundi 25 mars :

    - Jean-Pierre Orsi de 15h30 nà 17h00.

     

    Bien sûr, un programme est prévu avec des débats. Nous vous en communiquons les jours et les horaires.

    Histoire, patrimoine et langue à travers les livres ces vingt dernières années

     

    16h30 18h00

    Les auteurs insulaires ont su, ces dernières décennies, faire un très bon usage de la documentation souvent inédite repérée depuis peu. Des pans entiers de notre histoire peuvent être ainsi réévaluées ou revisités, certaines périodes bouleversées dans leur approche. L'étude du patrimoine a su lui aussi bénéficier de cet apport de documentation pour s'engager dans des voies plus scientifiques, en apportant d'utiles informations dans tous les (peinture, l’architecture, habitat, archéologie...La langue et la littérature ont elles aussi suscité un fort intérêt.

     

    Salle Nota bene

     

    La Corse en toutes lettres

     

    18h00 19h30

    Univers protéiforme et fécond qui rassemble aujourd’hui des textes en langue corse et en langue française, la littérature corse tisse sa toile en Méditerranée. Elle reflète de manière métaphorique la société insulaire contemporaine, ses maux et ses espoirs, de la marchandisation des valeurs traditionnelles au partage des cultures. Cette rencontre est une invitation à découvrir ou à redécouvrir la Corse en toutes lettres. Une rencontre organisée par la Collectivité Territoriale de Corse.

    Avec Jérôme Ferrari (Prix Goncourt 2013), Jacques Thiers, Jacques Fusina, Eugène Gherardi et Jean-Guy Talamoni.

     

    Salle Nota bene

     

    L'édition des régions

     

    16h30 17h30

    Avec Bernard BIANCARELLI (Albiana),
    Animé par Pierre-Yves GRENU (France Télévision)

    Scène des auteurs

     

    Editeurs présents :

     

    ACQUANSU (EDITIONS)

    A FIOR DI CARTA EDITIONS

    ALAIN PIAZZOLA EDITIONS

    ALBIANA (EDITIONS)

    ANCRE LATINE EDITIONS

    ANIMA CORSA (EDITIONS)

    AU COIN DE LA RUE (EDITIONS)

    CLEMENTINE (EDITIONS)

    D.C.L. EDITIONS

    EOLIENNES EDITIONS

    KYRNOS PUBLICATIONS

    QUINQUET (EDITIONS LE)

    STAMPERIA SAMMARCELLI

    TERAMO EDITIONS


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  • Après son roman fleuve L’Ultimu, Jean-Pierre Santini vient de publier un récit court qui est une sorte de pierre de Rosette dans son œuvre militante et littéraire. «Commando FNLC» est peut-être l’épilogue de L’Ultimu. Dans ce nouvel opus, trois personnages principaux traversent l’histoire nationaliste corse ; trois personnages dont on peut retrouver des linéaments dans d’autres livres de Jean-Pierre Santini. Le choix du récit romancé et les thèmes abordés sont, à notre sens, dans le prolongement de quatre précédents romans : Corsica clandestina,  Isula blues, Nimu   et  L’Ultimu.

     

    commandoFNLC

    La quatrième page de couverture présente « Commando FNLC » comme suit :  

    «Trois membres d'un commando FLNC traversent l'histoire contem- poraine du mouvement national qui fut porté à l'origine par l'idéal patriotique avant de naufrager dans les dérives affairistes et mafieuses.

    Paul Monti en savait assez. L'avenir devenait prévisible. Il pensa que c'en était fini du peuple corse même si personne n'entendait sonner le glas et que les artistes prospéraient sur cette fin de monde. On mourait en beauté. Et c'était déjà ça. »

    Seul Paul Monti est cité. Il se dit « inhumain parce que trop humain », une formule qui fait écho à l’aphorisme « Humain, trop humain »(ou Choses humaines, trop humaines, Un livre pour esprits libresqui est l’œuvre du philosophe Friedrich Nietzsche). Paul Monti accepte son rôle collectif dans le parc humain, mais il refuse « d’entrer par sa progéniture dans le maelstrom humain » (On pense au « parc humain » de Peter Sloterdjik : un parc humain, inhumain, trop humain). « A tout prendre, il avait choisi celui (le rôle) du personnage modeste, désintéressé, offrant au collectif tout ce dont il était capable, à l’exclusion d’une descendance qu’il refusait d’engendrer », précise-t-il. Paul Monti ne veut donner à l’humanité qu’une vie : la sienne. Il ne veut pas se reproduire, proliférer et prospérer dans une fin du monde corse, sachant que « le naturel prend toujours le pas sur le culturel ». Face à une société individualiste et corrompue, il joue son rôle collectif. Il n’est pas étranger au monde, mais tout lui est étranger d’un monde qui se vend au lieu de se donner. Dans la société corse gagné par le consumérisme, il s’efforce de passer inaperçu et ne s’attache à personne. « Le jeu de rôle lui convenait dès lors que la vie se réduisait à un jeu et à un rôle ». Cette phrase renvoie à un extrait de L’Ultimu : « Ainsi, l’homme et les sociétés humaines ne seraient que le jouet du destin - pas du destin grec ou latin, glorieux, humain, mais d'un cénacle de Dieux Technocrates qui ont inventés l'écriture et, bien avant cela, créé l'espèce humaine pour en jouer, appliquer, regarder se réaliser sous leurs yeux le programme prévu par eux pour les hommes… »  On mesure alors le fatalisme de Pierre Monti qui se détache de l’histoire du monde car « à vouloir embrasser toute l’humanité, on en oublie parfois l’humain ».

    Les deux autres personnages représentent deux mondes qui se côtoient dans le mouvement nationaliste. Dume Capretti est un militant très actif à qui l’on a confié la logistique des opérations. De condition modeste et illettré, il profite des opérations pour commettre quelques rapines et améliorer son ordinaire en revendant ses prises de guerre : une mauvaise habitude acceptée par le mouvement et  qui se répandra comme la gangrène en attirant par la suite des voyous dans la clandestinité politique. Ghjuvan Santu Palazzu est né sous une bonne étoile. Il est riche et cultivé. Etudiant en droit, il se destine au Barreau, considéré comme le tremplin d’une carrière politique. Il a pour modèle Maître Jean Mathieu Tagliamonti, élu à l’assemblée territoriale de Corse.

    Paul Monti, homme de gauche, vit, de l’intérieur, l’évolution criminelle et affairiste du mouvement nationaliste. Membre d’un commando FNLC, il observe ses deux acolytes. Il décèle, chez eux et les chefs clandestins, les ferments de dérives à venir avant d’assister à la perte des repères politiques et moraux qui ont conduit le FNLC à son éclatement.

    Comme l’a écrit Montaigne : « Nous sommes tous de lopins, et d'une contexture si informe et diverse, que chaque pièce, chaque moment, fait son jeu… » Chaque humain est fait de morceaux qu’il tente de réunir pour vivre entier. L’auteur raconte des lopins de vie dans une mise en abime du mouvement nationaliste éclaté. Il ne s’agit pas d’un récit simplement historique car le roman est un genre ouvrant d’autres horizons que ceux d’un simple constat. Jean-Pierre Santini le sait bien. Il raconte ce qu’il a perçu, ressenti et pensé. Ensuite le lecteur aura son point de vue en fonction de son niveau de lecture, de sa connaissance de l’histoire et de son vécu, c’est-à-dire de ses propres « lopins » et de sa propre « texture ».

    On peut jouer à mettre des identités sur les autres personnages du roman et c’est facile lorsque leurs noms ou leurs histoires sont proches de personnes qui ont fait l’actualité. Parmi elles, certaines sont en prison et d’autres ont été assassinées. En ce qui concerne le chef du FNLC incarcéré et le milieu toulonnais, nous vous renvoyons au livre « Les parrains corses » écrit par Jacques Follorou et Vincent Nouzille. Toutefois ce n’est pas l’essentiel de ce roman dans lequel chaque personnage joue son rôle. Parmi les rêveurs de mondes nouveaux qui négligent toujours les archaïsmes du pouvoir et de la cupidité, comme tant d’autres, Paul Monti avait cru possible l’édification d’une société corse libre, juste et fraternelle.

    A le lire, figure historique du nationalisme corse contemporain, Jean-Pierre Santini regrette les dérives et turpitudes d’un mouvement auquel il a consacré loyalement sa vie. Affairisme, clanisme, clientélisme, intégration au Système... autant de maux qui rongent la Corse. L’auteur analyse le monde nationaliste et ce qui a détourné les militants d’un idéal national et social né dans les années 1970. Il le fait à travers un roman qui permet une approche plus intime des personnages réels ou imaginés. Il s’agit avant tout d’une aventure humaine et forcément tragique.

    Paul Monti s’accroche, avec lucidité, à son rêve nationaliste.  « Mais il vivait ce désenchantement comme une histoire d’amour. Il ne se résignait pas au point final. Un rêve flottait encore dans sa tête ». Ses désillusions et sa lassitude n’en sont pas venues à bout. Ce n’est donc pas un reniement mais une réaffirmation de convictions profondes qui ont été perdues de vue par d’autres. Dans la théorie des trois formes de la LLN (lutte de Libération Nationale), Monti  reconnaît l’utilité de la lutte armée clandestine mais rappelle l’importance de la lutte de masse (manifestation de rue, mobilisation populaire) et de la lutte institutionnelle (élections, contre-pouvoirs associatifs et syndicaux). Il pense que « le fusil ne doit pas commander au politique ». Dépassé la soixantaine, le militant de la première heure ne se sent plus concerné par le cercle d’une clandestinité qui devient un jeu, voire même un cirque où la cagoule peut, par dérision, être remplacée par un masque de clown.  Partisan d’une « Cunsulta Naziunale », assemblée provisoire constituée par les votes d’électeurs volontaires, il ne peut qu’assister à l’échec de ce projet et à une confrontation fratricide née de scissions au sein du FNLC.

    Le fond historique de ce roman ne le rend pas ennuyeux. Sans doute,  Jean-Pierre Santini a-t-il voulu, par ce récit court, écrire moins pour en dire davantage, sans s’étaler et sans trop discourir.  Comme ses autres romans, « Commando FNLC » est bien écrit avec quelques formules bien pensées, comme: « La passion des vivants n’intéresse plus les morts ». Elle est  à méditer comme l’est la fin du peuple corse, prévisible pour le militant nationaliste désabusé

     « Alors si nous ne somme pas mort, j'ai du mal à croire que nous sommes bel et bien vivants », a commenté  un lecteur corse de l’Ultimu sur un réseau social, citant auparavant son père qui disait : « Rien n'est définitif, pas même la mort du peuple corse, Ò corse inachevée ! ».

    Jean-Pierre Santini pousse le lecteur à une profonde réflexion sur le passé, le présent et l’avenir de la Corse : une écriture salutaire qui suggère, sans la formuler, une rédemption collective nécessaire. Le ton n'est pas moraliste. Il ne prêche pas mais, plutôt que de condamner individuellement, il montre l’impasse dans laquelle, à son sens, le peuple corse « résiduel » (60% de la population insulaire n’est pas d’origine corse) a été amené. Cela implique une responsabilité forcément collective. Son point de vue est celui d’un militant nationaliste avec ses nombreuses années de militantisme mais aussi celui d’un intellectuel impliqué dans des actions culturelles en Corse.  

    « Commando FNLC » est, à notre sens, une histoire d’amour patriotiquePaul Monti pense que c’en est fini du peuple corse, même si personne n’entendait le glas et que les artistes prospéraient en cette fin du monde. On mourait en beauté. Et c’était déjà ça ». C’est sur cette belle fin qu’on referme le livre. Nous conseillons à ceux qui ne l’auraient pas fait, de prendre le temps de lire, dans la foulée,  L’Ultimu.

     

    Commando FLNC, ISBN 978-2-9165-8505-5, est disponible à l'adresse suivante, contre un chèque de 13 € (12€+1€ de frais d'envoi) à l'ordre de "A Fior di Carta".

    A FIOR DI CARTA Hameau Casanova 20228 BARRETTALI

    On le trouve aussi dans bon nombre de librairies en Corse et notamment :

    Bastia : Point de rencontre et Librairie des deux mondes

    Ajaccio : Librairie La Marge.

     

     


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  • homeHome, de Toni Morrison, prix Nobel de littérature en 1993

    Traduit de l'Anglais (Etats Unis) par Christine Lafferière - Août 2012

    L’auteure est célèbre. Ce roman n’a pas manqué de promotion et d’articles élogieux, nous avons voulu pourtant à notre tour  le présenter à ceux qui ne l’aurait pas lu. Le récit est court mais dense. Il n’est pas linéaire et laisse toute sa place au lecteur. Tout est suggéré de façon habile et dans un style épuré ne gardant que  le choc des mots et la musique des phrases. On accompagne deux destins brisés au fur et à mesure que leurs secrets se dévoilent. C’est aussi une histoire de rédemption pour l’anti-héro et de deuxième naissance pour sa sœur Cee (diminutif d’Ycidra).

    Toni Morrison explique qu'elle "travaille consciemment et énormément à cela : écrire moins et dire davantage. Ne pas écrire deux pages quand une phrase peut tout contenir. C'est bien plus difficile que de s'étaler. Et c'est ce que je veux désormais. C'est à la fois une envie et une nécessité - j'ai 81 ans, il faut que je fasse vite, donc que j'écrive court!" (Télérama, août 2012).

    Elle ne cède donc pas à la tentation de trop en dire et traite, sans trop en faire et sans discourir, de grands sujets. En quelques lignes, ses personnages existent.

    De retour de la guerre de Corée, le soldat Franck Money s’échappe d’un asile psychiatrique où sont envoyés les vétérans post-traumatisés. Il doit vivre avec ses fantômes. Il veut rentrer chez lui à Lotus, un coin perdu en Géorgie, état du Sud des Etats-Unis.  « Lotus, Géorgie, est le pire endroit du monde, pire que n’importe quel champ de bataille. Au moins, sur le champ de bataille, il y a un but, de l’excitation, de l’audace et une chance de gagner en même temps que plusieurs chances de perdre. La mort est une chose sûre, mais la vie est tout aussi certaine. Le problème, c’est qu’on ne peut pas savoir à l’avance. A Lotus, vous saviez bel et bien à l’avance puisqu’il n’y avait pas d’avenir, rien que de longues heures à passer à tuer le temps… » (extrait du journal intime de Franck, page 89, chapitre 7). On comprend pourquoi sa sœur Cee a suivi le premier amoureux venu jusqu’à Atlanta, capitale de l’Etat. Franck et sa soeur ont des histoires tragiques. Averti que sa frangine est très malade, il va la récupérer et la sort des griffes d’un médecin dément. Tous les deux se retrouvent dans la maison familiale remplie par des souvenirs.

    Même si l’auteure ne le dit pas, les deux personnages principaux sont des Noirs dans les Etats-Unis des années 50. Tous les indices, subtilement glissés dans le récit, nous sollicitent et donc nous font mieux pénétrer l’époque, les personnages, les situations en donnant à certaines scènes poignantes toute leur force.

    Pour l’anecdote, le Negro Motorist Green Book de Victor H. Green est un répertorie des restaurants et des hôtels accueillant les noirs dans différents états d’une Amérique à la veille de la lutte pour les droits civiques. Nous avons relevé l’évocation de « Menaces dans la nuit », un film réalisé en 1951. Victime du maccartisme, son réalisateur, John Berry, dut s’exiler en France. On peut citer aussi cette pièce de théâtre « L’Affaire Morrisson » écrite par le dramaturge et scénariste Albert Maltz (1908-1985). Elle n’a jamais été jouée car son auteur fut l’un des « dix d’Hollywood » accusés d’être communistes et condamnés en 1950. Et puis si vous voulez la musique des personnages, écoutez Skylard de Ray Charles ou bien Don’t Fence Me In de Bing Crosby.

    La 4ème page de couverture reprend deux extraits d’articles de presse dont celui du New York Times : « Ce petit roman est une sorte de pierre de Rosette de l'oeuvre de Toni Morrison. Il contient en essence tous les thèmes qui ont toujours alimenté son écriture. Home est empreint d'une petite musique feutrée semblable à celle d'un quatuor, l'accord parfait entre pur naturalisme et fable. » Si nous n’avez pas lu cette auteure, Home est le roman par lequel vous pouvez commencer.

    tonimorrison1Présentation de l’auteure : Toni Morrison (de son vrai nom Chloe Anthony Wofford) est née en 1931 à Lorain (Ohio) dans une famille ouvrière de quatre enfants. Après des études de lettres et une thèse sur le thème du suicide dans l’œuvre de William Faulkner et de Virginia Woolf, elle fait une carrière de professeur aux universités de Texas Southern, Howard, Yale et Princeton. Après avoir travaillé comme éditrice chez Random House, elle obtient en 1988 le prix Pulitzer avec Beloved (dont l'édition française remonte à 1989 et a fait connaître Toni Morrison en France). Le prix Nobel de littérature lui est décerné en 1993. Aujourd’hui retraitée de l’université, Toni Morrison a toujours eu le souci de s’entourer d’artistes contemporains - musiciens, plasticiens, metteurs en scène - avec qui elle a régulièrement collaboré. En septembre 2011, elle a ainsi présenté l’adaptation de son Desdemona par Peter Sellars au théâtre des Amandiers de Nanterre. « Home » est son dixième roman. Elle est venue en France en 2012 à l’occasion du festival AMERICA dont elle était l’invitée d’honneur. A cette occasion un article de Libération disait : « Toni Morrison a entrepris de rendre aux Afro-Américains leur passé, leur mémoire, et pas seulement celle de leur souffrance, s'attachant, en archéologue pionnière, à célébrer la richesse d'une histoire d'avant les droits civiques. La langue qu'elle travaille est imprégnée de rythmes, de références aussi bien orales que savantes, sa narration, puissante, lyrique, est d'ordre musical ce que vient rappeler son roman Jazz. Elle fait appel à un fonds collectif de mythes et de stéréotypes, à ce creuset où l’on a annihilé l'identité noire qu'elle entend reconstruire en lui rendant justice.


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  • carriresnoires

    Le titre évoque les carrières labyrinthiques  de Lezennes. Nous sommes dans la région lilloise. Le commandant Léoni n’apparaît qu’à la quatre-vingt-onzième page. On comprend auparavant que le récit cache un jeu de l’oie (et de loi) aussi labyrinthique que les carrières et qui va peu à peu, de case en case, nous conduire au cœur d’une affaire criminelle complexe. Un premier personnage nous fait descendre dans ce lieu souterrain dont il a fait à la fois son royaume et le ventre de sa mère, cette mère qui, toute sa vie, lui a voué une haine viscérale parce qu’il ressemble à son père qui les a abandonnés. Dans ce qui est devenu sa taupinière baptisée « Invectus », l’orphelin névrosé a enterré sa génitrice et tient son journal intime. Nous remontons à la surface pour faire la connaissance d’un trio de femmes d’âges murs (mais pas trop) qui veulent bien faire des ménages rémunérés mais refusent chacune à sa manière d’être la boniche d’un homme, un club de féministes pas tentées par l’esclavage conjugal. Une retraite dorée au bord de l’eau est leur rêve commun. Elles ont scellé leurs vies en un avenir commun. Bien sûr, il y a une meneuse et c’est elle qui va les entraîner dans un cambriolage aux conséquences inattendues. Cette dernière travaille chez une vieille sénatrice milliardaire, tout aussi féministe mais à sa façon dure et cynique, dans le genre rouleau-compresseur de tout ce qui se met en travers de sa route. Elle a héritée d’un mari richissime. Ce n’est pas la victime idéale mais plutôt une intrigante, maître-chanteur (au chanteuse pour les féministes qui me liraient), assoiffée de pouvoir occulte ou au grand jour. Elle s’est mis dans la tête de faire d’un de ses neveux  le locataire de l’Elysée. Le neveu a gagné son cœur de pierre parce qu’il est aussi pervers qu’elle ( et peut-être davantage). Elle utilise de père en fils un factotum qui joue les détectives et doit commettre dans son ombre ses mauvais coups.

    Les pions sont posés, Léoni peut apparaître : un Léoni nouveau et fraîchement veuf, dont la famille se compose d’une fillette et d’une de ces grand-mères corses qui ont construit le matriarcat sur l’île, sans oublier l’ami fidèle prêt à franchir la mer si besoin est. Toutefois le nouveau Léoni qui veut raccrocher son étoile de chérif lillois ne cache pas longtemps l’ancien. Son équipe a su l’attirer dans la cité des carrières pour qu’il reprenne la sienne… Chasse le naturel, il revient au galop ! Leoni est un flic humaniste, plus près de ses coéquipiers que de la hiérarchie policière. On sent en lui plus le mouflon corse (u muvrone)  que le mouton de Panurge. Souvent il se fie à son instinct aiguisé par des années de police judiciaire. Il utilise plus volontiers ses méninges que son flingue. Il bénéficie de la tendresse de son inventrice et c’est un atout majeur pour en faire un héros attachant.

    elena_piacentiniPrésentation du roman par l’éditeur : « Leoni n’est plus commandant de police, il est retourné en Corse après la mort brutale de sa compagne. Un soir, à Lille où il est venu régler une dernière affaire personnelle, il découvre le corps sans vie d’une ancienne sénatrice influente, tante d’un futur candidat à la présidentielle. Malgré l’insistance d’Éliane Ducatel, médecin légiste, son remplaçant rechigne à ouvrir une enquête qui pourrait être gênante pour la carrière du neveu, et pour la sienne. Alors, le Corse et la légiste se lancent sur la piste de leur instinct, laquelle croise un trio de vieilles filles, un politicien en campagne, beaucoup de mal-aimés et une fouine. Mobilisés par la disparition de deux enfants, les membres de la PJ tentent malgré tout d’aider Leoni, qu’ils considèrent toujours comme leur patron. Mais les deux affaires se ramifient, se croisent et s’enfoncent dans les carrières souterraines de Lezennes, où se perdent bêtes et hommes, corps et âmes. Dans cette galerie de personnages agités par les meilleurs sentiments, et les pires aussi, chacun tente d’atteindre l’inaccessible ou d’enterrer l’inavouable. Trésors et ignominies scellés ». ( Editions Au-delà du raisonnable)

    Elena Piacentini, qui n’est pas à son coup d’essai, nous a proposé le quatrième opus de son héros de papier le Corse de Lille. Il a pris chair et attire l’empathie du lecteur. L’auteure nous offre là, à mon avis, son roman le plus abouti des quatre, sans que cela n’enlève rien aux autres. On y trouve des passages bien torchés (pour rester dans le langage polardeux). De façon un peu plus explicite, elle fait chanter des phrases avec l’amour des mots pour nous faire pénétrer au plus profond des âmes et son âme corse l’incite à un humour fin, parfois un peu bougon, mais toujours juste.

    On entre dans le récit, comme dans les carrières de Lézennes, par plusieurs portes. On pourrait s’y perdre si le talent de conteuse d’Eléna ne nous tenait pas par le bout du nez pour nous faire croire que nous avons le flair du fin limier dans des intrigues qui se croisent et s’enroulent… Nous voilà vite happés par la spirale !  Nous n’en dirons pas davantage sur ce roman si ce n’est qu’Invectus est aussi un poème de  William Henley qui présente bien le roman et dont nous vous communiquons la traduction…

    Dans les ténèbres qui m’enserrent,
    Noires comme un puits où l’on se noie,
    Je rends grâce aux dieux quels qu’ils soient,
    Pour mon âme invincible et fière,

    Dans de cruelles circonstances,
    Je n’ai ni gémi ni pleuré,
    Meurtri par cette existence,
    Je suis debout bien que blessé,

    En ce lieu de colère et de pleurs,
    Se profile l’ombre de la mort,
    Et je ne sais ce que me réserve le sort,
    Mais je suis et je resterai sans peur,
    Aussi étroit soit le chemin,
    Nombreux les châtiments infâmes,
    Je suis le maître de mon destin,
    Je suis le capitaine de mon âme.

    C’est aussi le titre d’un film réalisé par Clint Eastwood sur l’Afrique du Sud et la création de l’équipe de Rugby des Springboks pour la coupe du monde organisée dans ce pays tout juste sorti de l’apartheid en 1995. Nelson Mendela avait envoyé le poème au capitaine de l’équipe pour les deux derniers vers (I'm the master of my fate, I'm the Captain of my soul)  

    Pour faire plus ample connaissance avec le commandant Léoni et l’auteure de ses aventures policières, vous pouvez aller sur le blog « Carrières noires » en cliquant ICI.


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