• Un livre à lire et un auteur à suivre !

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    « Porte ouverte » n’est pas un roman à clef. D’aucuns diront aussi qu’il n’est pas un pur polar car il n’en respecte pas tous les codes. Je préfère dire que l’auteur ne s’est pas enfermé dans des codes contestables et c’est cela l’esprit polar. Et puis il faudrait se mettre d’accord sur une définition du polar au-delà de celles données par des paroisses littéraires. Pour cela, on peut aller chercher du côté du Mexicain Paco Ignacio Taïbo II qui a évoqué le risque, pour les auteurs de polars, de devenir de simples chroniqueurs. Il préfère aller vers « le roman fleuve grossi par de multiples affluents et hybride parce que ouvert à tous les genres » (Présentation de l’édition L’atinoir, sise à Marseille, en qualité de conseiller littéraire)

    Le récit « Porte ouverte » n’est pas linéaire: s’y intercalent les extraits du carnet de note tenu par le principal narrateur, de procès verbaux et du journal de Lesia, jeune femme corse viscéralement attachée à son île… C’est un roman noir polyphonique dans lequel des destins se côtoient puis se télescopent.

    C’est un roman hybride dans lequel la structure narrative fait la part belle à l’anecdote, à la réflexion et aux profils des personnages. Dans le journal de Lesia (chapitre 12) nous avons trouvé des références à la littérature latino-américaine dont les polars ont suivi cette évolution littéraire autour d’une intrigue dure et dans un contexte social. Elle cite Jorge Luis Borges qui aimait croiser les lieux et les histoires.

    L’auteur construit son récit dans l’attente d’une fatalité pour en saisir la genèse, c’est-à dire le moment où le hasard ou la malchance s’en mêle. Pour cela, il en cherche les linéaments dans la personnalité et la vie de chaque personnage. On comprend que son puzzle romanesque dessine les contours d’une intrigue tragique, après la mise sous tension du premier chapitre intitulé « Mustapha ». Hasard et fatalité, deux mots qui se font échos lorsqu’ils se mêlent des destins, mais peut-être faut-il qu’ils aient rencontré d’autres facteurs pour que le drame soit survenu. C’est le pourquoi que la justice doit établir en sachant que la réponse est le plus souvent complexe. Toutes les interrogations ne trouvent pas toujours de réponses à chaud.

    Le principal narrateur est Jean-Marc Paoli, avocat pénaliste parisien d’origine corse. Il revient sur sa dernière affaire d’Assises…. « Un jour, presque par hasard, j’étais retombé –le terme n’est pas anodin- sur cette coupure de presse tirée de l’Hebdo du Dimanche. Quelques temps après les faits. Je n’avais pu en achever la lecture. Une nausée m’avait envahi. J’avais pourtant refusé de la jeter. Non, au contraire, elle m’avait décidé à affronter un mal qui me rongeait depuis des mois sans réellement dire son nom ». La première question que l’on se pose : quel est l’objet de cette obsession ? Quel mal le ronge à la lecture de la coupure de presse?

    La première porte s’ouvre chez Mustapha avec qui nous vivons l’angoisse d’un drame pressenti : la disparition mystérieuse de son fils Aziz qui, dans la nuit, a quitté le domicile familiale, sans prévenir, pour aller sans doute rejoindre son premier grand amour : Chloé, militante d’ATAC, rencontrée sur le marché d’Aligre où Mustapha vend ses fruits et légumes.

    Par atavisme culturel, le narrateur  (sans doute comme l’auteur) ne croit pas à une réalité toute cartésienne des événements. Il est corse et imprégné d’une mythologie et de croyances qui ne font pas de la raison la clef de toute chose. La porte métaphoriquement ouverte est alors celle de tous les possibles et de toutes les incertitudes. C’est peut-être aussi celle choisie par la fatalité, le destin, la malchance… des forces occultes qui déterminent les événements ? Le titre semble l’indiquer.

    Nouvelle porte ! Changement de temps et de personnages : un couple corse, Lesia et Ors’Anto, cadre de société pratiquant la boxe comme défouloir sportif. Elle l’a suivi à Paris où il doit faire carrière. Elle a dû faire un choix entre deux amours : lui et la Corse. Elle souffre de la « cursita[1]», ce mal du pays, malgré l’entourage de la diaspora corse bien présente dans la capitale avec ses lieux de rendez-vous… L’auteur a recours au flash back lorsqu’il revient sur Lesia et Ors’anto puis, pas à pas, sur les jours et les heures ayant précédé la disparition d’Aziz. Nous n’en dirons pas plus sur l’intrigue ainsi scénarisée, si ce n'est que le narrateur revient sur une tragédie passée.

    Si les prénoms Lesia et Ors’Anto peuvent sonner comme des clichés, Jean-Pierre Lovichi s’en explique : « je vais vous donner l'explication des choix des prénoms, ou plus exactement du prénom Orso Anto parce que pour celui de Lesia, j'ai juste voulu prendre effectivement un prénom du cru et qui sonnait comme tel avec le risque de tomber dans le cliché. Mais vraiment, le choix des prénoms est un véritable casse-tête qu'on ne soupçonne pas toujours... Pour Orso Anto, en fait, l'idée m'est venue à la suite d'une discussion avec un ami qui m'avait raconté une anecdote concernant une famille dont tous les aînés devaient s'appeler Antoine. Or, à l'époque, les enfants de cette famille mourraient et le père avait alors eu l'idée d'associer le mot Orso à Anto pour que le nouveau-né bénéficie de la force de l'animal... Et ça avait marché ! Comme je voulais un personnage fort et puissant, je me suis donc orienté vers ce prénom qui, pour le coup, me paraissait peu usité… ». Le choix de ce prénom composé me permet une digression sur l’usage des prénoms en Corse. A l’origine, il n’y a pas de tiret entre les deux prénoms et cela a entraîné des erreurs d’enregistrements à l’état civil. Des Corses se sont retrouvés avec un prénom composé coupé de sa seconde moitié par une virgule lorsque le tiret n’a pas été ajouté. En français, on écrira Orso-Anto alors qu’à l’origine c’est Orso anto dit « Ors’anto » et devenu « Ors’antu ». C’est pareil pour les autres prénoms composés. Fermons la parenthèse ! Ouvrons une autre porte…

    Une porte dérobée permet d’entrer dans le récit : la quatrième de couverture. Empruntons-la !

    « Lesia n’aurait jamais pensé quitter la Corse, son île-berceau, son île-rempart, son île-amour. Mais, elle est partie, emportée par Orso-Anto et ses ambitions. Direction Paris, son rythme effréné et sa violence intrinsèque.

       Aziz ne pensait qu’à réussir ses études et donner satisfaction à son père. Mais il avait croisé le chemin de Chloé, la belle militante engagée pour transformer le monde et qui avait d’ores et déjà bouleversé son cœur.

      Comment savoir par où un destin funeste choisit de s’inviter dans des vies promises à un bel avenir ?

      Parfois, il suffit d’une simple porte restée ouverte pour que tout bascule sans le drame… »

    Que s’est-il passé devant la porte de Chloé. Pourquoi Aziz ne l’a-t-il pas franchie le soir de sa disparition ? Du côté de Lesia et d’Ors’Anto, quelle conséquence peut avoir une porte mal fermée à la tombée de la nuit ? Quel est ce destin funeste qui a profité d’une porte laissée ouverte ? Quelles en ont été les victimes ?

    Jean-Pierre Lovichi nous livre une fiction dans laquelle la vérité tragique sourd, comme une eau souterraine jusqu’à son jaillissement, pendant qu’il fait revivre ses personnages sous le regard d’un narrateur, avocat et corse comme lui. On sait qu’une tragédie a brisé des vies mais il reste à savoir : Qui ? Quand ? Comment ?... Et Pourquoi ? L’avocat semble y être mêlé, au moins à titre professionnel. Il s’agit d’un roman baroque dont l'épicentre est la disparition d’Aziz. 

    La réflexion n’est jamais loin sur des thèmes identitaires et universels, sociétaux et culturels. On peut en citer quelques uns : l’exil, la corsitude, la culture villageoise, la mégapole des temps modernes, la diaspora, l’insécurité, l’immigration... la littérature.  C’est aussi un roman d’amour, d’amitié, de couple, de famille… de doubles « je » féminin/masculin. Bien sûr, la mort y est présente. L’intrigue tragique est en filigrane jusqu’à la fin. Les extraits de procès verbaux la rappellent et la nourrissent. Aziz a-t-il été tué par un ex-amant de Chloé ? Que s’est-il passé ? Les histoires d’amour finissent-elles toujours mal, comme le dit la chanson ? Les peurs de Lesia installent l’angoisse, pendant que son Ors’Anto subit le stress de son travail et des conséquences familiales engendrées. A quel moment ces destins se sont-ils télescopés ? Il faudra aller jusqu’au bout de la lecture pour en savoir plus, ce ne sera pas une obligation mais un plaisir de lecteur curieux.

    « Porte ouverte » est aussi un roman des rapports humains fusionnels et/ou conflictuels, des doutes existentiels, du mal-vivre... L’auteur s’explique : « le travail du romancier est de transformer la matière qui lui est donnée. La sienne, ses expériences, ses sentiments, ses rencontres pour en faire du romanesque. Je suis un peu dans tous les personnages, dans toutes les situations mais pas seulement. Les personnages sont souvent des fusions de plusieurs personnes et puis ils finissent par devenir eux-mêmes ». Il a voulu donner chair à des personnages de papier. Dans son roman, le narrateur s’interroge sur le fils des événements, sur les autres personnages, sur lui-même et son métier. Il sait que ce sont les rapports avec les autres qui façonnent la pâte humaine. D’autres voix se mêlent donc à la sienne dans un roman devenu rapidement polyphonique (L’auteur est corse, ne l’oublions pas). Je pense notamment à celle de Lesia, de Chloé, de Mustapha… mais aussi d’un Monsieur Chardon, témoin franchouillard plutôt réac dans l’enquête policière sur la disparition d’Aziz. Il ne vous reste qu’à mêler la vôtre comme nous venons de le faire, car Jean-Pierre Lovichi laisse la porte ouverte à tous les retours de lecture. Il avait auparavant écrit des nouvelles. Porte ouverte est son premier roman publié aux éditions Ancre latine… un roman qui en appelle d’autres à venir.

    Nous vous invitons à ouvrir la première page de ce premier roman comme l’on pousse la porte ouverte à toutes les fictions et dérives de la réalité. Il s’agit d’un roman. Comme dans la vraie vie, rien n’y est acquis et, comme dans la tragédie grecque, la fatalité s’impose. Alors, le narrateur peut réécrire l’histoire mais sera-t-il trop tard pour qu’il trouve la paix de l’âme ? Quelle vérité cherche-t-il ? Celle de la tragédie qu’il relate ou la sienne ?

    Le dernier mot de « Porte ouverte » est « chance ». Ne vous y fiez pas !  En le refermant il m’est venu en mémoire une citation : « La chance est la poésie du destin » (Étienne Rey; Œuvre : La chance – 1928)…mais aussi, à l’attention de l’auteur, ce qu’a écrit Marguerite Duras dans « Les petits chevaux de Tarquinia » : « La littérature, c'est une fatalité comme une autre, on n'en sort pas »

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    [1] Mot corse pour désigner une mélancolie empreinte de nostalgie, loin du pays natal. Il exprime un désir intense, pour quelque chose que l'on aime et que l'on a perdu, mais qui pourrait revenir dans un avenir incertain. C’est ce que ressent Lesia, éloignée de son île et qui garde l'espoir d’y revenir un jour. 

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  • santini

    Nimu, Le sentier lumineux, l’Ultimu, commando FNLC … et aujourd’hui Biblios, les romans d’une même œuvre dont on trouvait déjà les linéaments dans d’autres ouvrages de Jean-Pierre Santini comme Corsica clandestina ou notamment Isula Blues : « Quand on est d’ici, l’orgueil commande. On apprend à vivre seul, à exister seul, à se battre seul, à ne jamais aimer s’il le faut puisqu’il n’y a plus personne. " C’est une œuvre à la fois personnelle et sociale. Il nous parle de son village qui se meurt.

    Sans la littérature, que serions-nous ? se demande Andria Costa dans Biblios. On trouve une réponse dans Nimu : Depuis bien longtemps d’ailleurs, il n’y avait plus de littérature. La communication sociale en était réduite à quelques consignes utiles…. Ainsi était-il devenu habituel de découvrir des gens fermés sur eux-mêmes, clos comme des huîtres, impossible d’ailleurs à déplier tant leur crâne était plongé entre leurs bras, tant leurs bras étaient noués autour de leurs jambes, tant la mort avait raidi leur nuque et leurs membres, interdisant que l’on pût revoir leur visage et moins encore leurs yeux.

    La quatrième page de couverture de l’Ultimu nous dit : Chacun est au commencement et à la fin, premier et dernier. Chacun porte en soi, avec soi, les paroles les rêves et les actes de la communauté humaine où il a pris racine, dont il s'est nourri et qui fait obligation de résister à l'oubli quand vient le terme du temps. Le dernier (L'Ultimu) fera donc l'inventaire de sa vie en puisant au fleuve des souvenirs, à la source des êtres rencontrés et, sur ce nouveau territoire où l'espace se resserre, il s'appliquera sans contrainte, guidé par une intuition naturelle, à recomposer dans les mots, les écritures, les actes, les postures ou les mîmes, le parcours qui l'a conduit jusque là.

    Les dernières phrases de l’Ultimu annoncent Biblios: « Samuel Romani ouvre en grand la baie coulissante. Il se baisse et ramasse la feuille que la tramontane a transportée jusque-là. Il reconnaît le premier poème adressé à Jade : « J’écris pour vous, Madame la mort extrême dont la main si légère aquarelle la vie… » Il lève les yeux sur ce pays qui est le sien. Il y a du bleu, de la lumière et du silence partout. A Imiza, depuis longtemps, toutes les portes sont entrouvertes, sauf la sienne. Il est le dernier l’Ultimu, mais il ne suffit pas de le savoir, il faut l’écrire. Ici ou ailleurs, ceux qui racontent leur mort accompagnent la vie des autres. »

    4ème de couverture de Biblios : « Avant qu'Andria Costa ne s'avise de venir vivre à Imiza, Samuel Romani avait vu disparaitre tous les habitants. Moins il y avait de monde, plus il noircissait les pages. Après longtemps d'une écriture d'outre-tombe, il voulut raconter l'histoire d'une jeune femme égarée dans la montagne. Si la vie n'était qu'un roman peuplé d'êtres fictifs, un songe dont on s'éveille à l'instant de la mort, alors, tout ne serait que littérature ».

    Nous sommes toujours dans les années 2030, Samuel Romani et Andria Costa sont les seuls habitants d’Imiza, commune désertée qui forme une communauté d’agglomération avec d’autres communes voisines dont les habitants sont un peu plus nombreux. Andria Costa est le riche descendant d’une famille qui a fait fortune en Argentine et qui a construit une de ces belles villas américaines que l’on trouve dans le Cap corse. Tous adhèrent à un projet commun dont l’initiateur est Andria Costa, héritier d’une grande bibliothèque : créer une imprimerie et une édition pour repeupler  ce coin du Cap corse avec l’ambition de rééditer des œuvres introuvables pour les commercialiser. Le projet est baptisé « Biblios » car tout le processus de fabrication est assuré en un même lieu par une seule équipe. Deux ouvrages disparus à la vente sont choisis dont celui de Jérôme Ferrari qui a obtenu le prix Goncourt en 2012, Le sermon de la chute de Rome et le manifeste historique du FNLC « A liberta o a morte ».

    Pour reprendre les mots de Xavier Casanova parlant des personnages du roman baroque Ultimu, Jean-Pierre Santini met en scène : « une multitude d’énonciateurs, parfois réels pour les textes cités, parfois fictifs pour les propos attribués aux personnages convoqués au roman, parfois semi fictifs pour qui aurait capacité à lire certains passages comme un texte à clef ».

    Jean-Pierre Santini propose, avec Biblios, une nouvelle déclinaison crépusculaire de l’histoire d’Imiza et de celle de Samuel Romani, vox sciptandi in deserto, dans un lieu de désolation mais aussi de re-création possible. Sans doute parce que de la solitude de l’écrivain naît le sentiment qui fera refleurir le sens collectif. L’auteur transcrit des voix intérieures. Un personnage peut être multiple comme les interchangeables Julien, Polo ou Andria. Enfin, le récit lui-même fait l’objet d’une mise en parallèle poreuse entre la fiction et la réalité. Porosité schizophrène entre certains personnages fictifs ou mi-fictifs mais aussi des héros avec l’auteur, notamment  Samuel Romani et Andria Costa.  Ils semblent incarner (le verbe est surprenant lorsqu’il s’agit de héros de papier) deux temps de la vie de l’auteur, Andria Costa reprenant un projet futuriste dans l’édition abandonnée par Samuel. Dans un échange entre ces deux personnages poreux, il est question de la place de l’auteur…

    Samuel : Ne faut-il pas penser aux auteurs qui restent dans l’anonymat ?
    Andria : Je comprends, mais on peut considérer que tous les auteurs sont anonymes.
    Samuel : L’auteur disparait toujours derrière son œuvre ?
    Andria : Oui, il me semble… On n’a jamais vu un auteur au milieu de ses personnages !

    C’est sans doute ce que pense Jean-Pierre Santini peu enclin aux dédicaces. Toutefois il est présent dans cette suite d’ouvrages depuis Nimu jusqu’à Biblios, même s’il veut disparaître derrière son œuvre.

    Avec d’autres auteur(e)s corses, Jean-Pierre Santini a lancé ce qu’ils appellent « Operata culturale » et qui a fait l’objet du Manifeste de Luri dont nous relevons un extrait sur l’écriture et un autre sur l’édition : « Mais qu’est-ce donc qu’écrire ou créer  en Corse ? Réveiller les nostalgies autour des figures du passé ? Ou raviver les énergies autour des enjeux de demain ? Se claquemurer dans nos tours et dans nos citadelles ? Ou poursuivre en place publique nos manières particulières de débattre de tout, des jardins potagers comme de l’état du monde ? Quelque soit l’ancienneté et la profondeur de son ancrage, être créateur en Corse, c’est accepter de poser son travail dans un lieu à part : une île, qui est aussi un carrefour. C’est accepter d’en ressentir et d’en exprimer, à sa façon, avec ses mots, les forces et les faiblesses, les richesses et les misères, les craintes et les espoirs, les certitudes et les contradictions. Une vie entière. La durée d’une carrière. Le temps d’une résidence. L’instant d’une rencontre ou d’une vision éphémère »…/… « La Corse est ainsi dotée d’un appareil éditorial qui ne cesse d’affiner ses démarches et de multiplier ses audaces, dosant subtilement entre les prescriptions lourdes supportées par un noyau très consistant de très grands lecteurs, et les prescriptions homéopathiques proposés à un éventail très large de lecteurs plus occasionnels. Il y a deux décennies, ce qui semblait utopique, c’était de fonder en Corse des maisons d’édition. Aujourd’hui, ce qui est utopique, c’est de tourner ces entreprises vers l’étranger. Le mouvement a déjà été esquissé : la Corse s’ouvre vers le monde ». Dans Biblios, l’auteur s’interroge sur le devenir des œuvres littéraires, des auteurs et de l’édition corses avec l’évolution de l’Internet, le développement du téléchargement et la possibilité d’imprimer un livre à partir d’un fichier informatique grâce aux progrès techniques.

    Un passage sur la présentation d’un recueil collectif de l’Operata culturale intitulé « A cerca ou le voyage à Tuminu » éclaire sur l’intention littéraire de l’auteur de Biblios, en remplaçant Tuminu par Imiza et Imiza par Barrettali : « L’écriture est une forme de résistance. Acteurs incertains dans le maquis des mots, les écrivains cherchent solitairement des signes d’espérance ou de désespérance pour une communauté de destin dans l’opacité d’une révolte quotidienne. Ils écoutent les bruits du temps (Mandelstam encore) et restent ouverts à son chaos tragique. Ce sont ces bruits qui rendent impossible le retrait du monde à Tuminu, petit village sous les embruns méditerranéens. Le recueil est tourné vers ce lecteur que Mandelstam nomme " l’interprète ", au sens rigoureux pris par ce mot dans la musique. Dans un Occident dévoyé par ses soucis d’efficacité économique, Occident cartésien, le poète garde une "conception hellénistique du monde " dont il cherche à retrouver le fonds dionysiaque, irrationnel. L’Opérata culturale apparaît  comme une sorte d’arche de Noé devant unetable d'orientation ouverte sur la mer... Œuvre solitaire et solidaire. Ce sont ses mots que chaque pèlerin sort de sa besace pour les partager dans ce rendez-vous polyphonique… Mais est-ce le début ou la fin du voyage ? »

    A cerca ? L’œuvre de Jean-Pierre Santini est bien une quête humaine et littéraire avec ses étapes initiatiques. Elle est celle d’un militant politique et culturel. Cette dualité poreuse est illustrée par les pages 131 à 133 qui évoquent les deux ouvrages réédités par la nouvelle édition dont le nom et le logo sont « A filetta ». Cette édition fictive offre quelques similitudes avec la la réelle édition Fior di Carta, dont la feuille de fougère et la devise : « Corsi, un vi scurdate di a filetta[1] ! ».  Jean-Pierre Santini nous parle des Corses, de la Corse, des femmes, d’amour, de sexe (quelques scènes torrides mais jamais vulgaires),  de la solitude et de la mort…Et si tout n’était que littérature ? L’auteur s’offre et nous offre une de ses échappées belles dans un paradoxe sombre et lumineux au risque de devenir lui-même une créature de papier. Nous ne voulons pas faire l’exégèse d’une œuvre profuse mais cohérente et qui demande à être découverte si ce n’est pas déjà fait. Jean-Pierre Santini met souvent en prose un langage poétique. Une belle écriture d’une grande sensibilité. Nous préférons donc terminer cette présentation par un extrait dans lequel il nous semble reconnaître l’auteur qui veut prolonger les traces minérales du passé et désespère d’un avenir humain collectif, non sans résister : «  Il s’accroupissait souvent au pied d’un mur. Il affectionne particulièrement ceux qu’il avait lui-même restaurés à une époque déjà lointaine où il s’était convaincu de l’extrême importance de la remise en ordre des minéraux éparpillés par le temps et que des mains par milliers ; portés par la multitude des songes, avaient triés, charriés, façonnés, appareillés pour que la terre s’identifie aux hommes de ce pays et qu’elle se nourrisse d’eux autant qu’elle les nourrit. Alors il sentait monter ben lui des forces inhabituelles, des énergies incontrôlables, occultes, telluriques, qui le poussaient à bâtir avec une sorte de rage. Vers le soir, les bras usés, les épaules sensibles, les jambes lourdes, la nuque durcie et la tête vide, il avait un sourire vague avant de s’endormir ».



    [1] Corses, n’oubliez pas la fougère ! Cette épigraphe est une exhortation qui vient de l’expression corse : Un cunnosce più a filetta (ne plus connaître la fougère). C’est une réprobation utilisée pour s’étonner de constater  chez certains compatriotes l’oubli du pays natal symbolisé par la fougère, cette plante extrêmement répandue sous les châtaigniers dans le centre montagneux de la Corse.

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