• Catin21

    « La catin habite au 21 », Hervé Sard a choisi,  pour son opus dans la série du Poulpe, un  titre en clin d’œil à Stanislas-André Steeman  et peut-être au cinéaste Henri-Georges Clouzot.  L’entame de ce Poulpe fraichement paru est un court prologue : deux ombres, un homme suit une femme dans une atmosphère qui laisse craindre le retour de Jack l’éventreur. Nous ne sommes pas en Angleterre mais à Sainte-Mère-des-Joncs, dans la région nantaise. La femme mystérieuse est une « catin ». Dans ce village, « la pute, on ne l’a jamais revue ». Cette phrase peut tenir lieu d’incipit. C’est le bout de ficelle à tirer en évitant de faire des nœuds gordiens. Avec le Poulpe, on peut s’attendre toutefois à des sacs de nœuds.

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    Le mystère de cette disparition arrive jusqu’au comptoir du « Pied de porc » à la Sainte Scolasse et ne pouvait échapper à Gabriel Lecouvreur, alias le Poulpe qui n’en est pas à sa première aventure mais celle-là s’annonce gratinée. Le sujet fait couler la salive et les hypothèse s'échaffaudent. Le Poulpe ne croit pas au tueur en série dans le genre de Jack l'éventreur. Hervé Sard a une affection particulière pour les petits bistrots et les individus en général, les marginaux en particulier. Il suffit pour le savoir de revenir sur ses précédents ouvrages et en particulier justement « Le crépuscule des Gueux ». L'auteur confirme tout l'intérêt qu'il leur porte dans cette nouvelle saison du poulpe.

    Au Pied de porc, le lecteur prendra son pied dans des conversations qui n’ont rien à envier aux brèves de comptoir. Pour ma part, je partage avec le Poulpe son aversion pour les fâcheux, les bulots et pas uniquement parce qu’ils mettent de la limonade dans la bière.  Au comptoir du Pied de porc, le buveur de panaché manque de panache  et s’enfle en ingurgitant les bulles de limonades. En Corse, nous dirions qu’il s’agit d’un « imbuffatu », un enflé comme une baudruche si l’on veut et pour le Poulpe une enflure.  Notre héros préfère le professeur Morillons, cul de jatte aveugle, un mage qui entend plus qu’il ne lit  la « bonne aventure »  et l’invisible dans les bulles des bières dont les variétés ne manquent pas. Le voyant aveugle ne s’intéresse qu’à tout ce qui est perdu et c’est lui qui demande au Poulpe d’enquêter sur la perte d’une catin. D’autres diraient une pute, ou, de façon plus poétique, une fille de joie, mais encore une péripatéticienne dont l’étymologie renvoie à l’Antiquité donc bien plus académique.

    La « belle de nuit » (j’avais oublié cette expression qui colle mieux avec le prologue crépusculaire) est-elle définitivement perdue ou simplement égarée ? L’enquête s’avère difficile car, apparemment personne ne l’a approchée de près. Les gens de Sainte-Mère-des-Joncs ont, pour principale préoccupation, le projet de construction de l’aéroport du Grand-Ouest. A l’Ouest, le Poulpe y est souvent mais ce n’est pas toujours de sa faute.  Alors lorsqu’on l’envoie dans le Grand-Ouest, on peut s’attendre à tout. C’est pour cela que l’on se demande si le fondement du mystère est l’aéroport et non pas une histoire de cul avec une professionnelle. 

    Pour le savoir, il faudra lire le roman d’Hervé Sard, à ranger dans les meilleures aventures du Poulpe.  L’auteur nous promène et, lorsqu’il rend hommage à Pierre Siniac, dans ce village pas encore détruit (p.51), nous nous rendons compte qu’il soumet notre cerveau à un parcours de Hanneton[1], même si, pour le Poulpe, le meilleur roman de cet auteur regretté de polars serait « femmes blafardes ».

    Ainsi, notre lecture est parsemée de considérations frappées au coin du bon sens, celui des moments d’humeur et non pas celui « chargé de grandes équations petites bourgeoises » que dénonçait Marcel Barthès. Quoi de plus efficace que l’humour et le bon sens populaire pour mettre en évidence l’absurde ?

    Nous adhérons à l’humour dont font preuve les personnages sur des réalités humaines et sociales.  Devant une bière pression ou un pastis, les langues se délient lors que le Poulpe rencontre le Sergent Pepper dans son sous-marin jaune ou  le père Louis dans sa ferme. D’autres rencontres sont plus inquiétantes, comme celle avec la Cireuse et le petit Louis… Une pléiade de personnages pittoresques et les clins d’œil ne manquent pas.  Nous avons cité Sergent Pepper mais faire des trois Sœurs Broutë des gestionnaires d’une agence de prostitution, c’est iconoclaste. Heureusement  le « u » remplace le « n » pour éviter un procès en diffamation post-mortem et une excommunication… Il est vrai que, sans qu'on  sache s'il condamne ou offre en exemple, M. Brontë-père, lui qui a tant veillé à l'instruction de ses enfants, a fait dire à l'un de ses personnages dans son The Maid of Kilarney : « L'éducation de la femme se doit à coup sûr de la rendre capable de prendre plaisir à être la compagne que peut souhaiter un homme. Croyez-moi, cependant, la femme, par nature plaisante, délicate et éveillée, n'est pas destinée à scruter les vieilles pages moisissantes de la littérature grecque et romaine, pas plus qu'à s'échiner dans le dédale de problèmes mathématiques, et la Providence ne lui a pas assigné comme sphère d'action le boudoir ou le champ. Son point fort est la douceur, la tendresse et la grâce. » Il était un vicaire faisant fonction de curé. Bien que machiste, on peut penser qu’il n’a pas voulu que ses trois filles soient des maquerelles. Elles furent romancières et poétesses. Seul leur frère a mal tourné en tombant dans l’alcool et la drogue.  

     

    Pour que le Poulpe ne nous reproche pas d’avoir la galéjade facile et  « la causette innée », nous arrêterons là notre note de lecture (sincèrement élogieuse) car, si la meilleure façon de ne rien dire, c’est de parler à la méditerranéenne, les Méditerranéens savent que la meilleure façon de faire parler, c’est aussi de ne rien dire. En Corse, on apprend à ne rien dire avant que d’apprendre à parler. Alors, pour faire court nous concluons : Hervé Sard nous a livré une excellente aventure du Poulpe à lire !

    Présentation faite par l’éditeur :

    A Sainte-Mère-des-Joncs, près de Nantes, une jeune prostituée disparaît dans la plus profonde indifférence des autorités, sans doute trop occupées à gérer les tensions locales liées au projet houleux de construction d'aéroport du Grand-Ouest. A la Sainte-Scolasse, ça s'excite, ça théorise devant l'article du Parisien relatant le fait divers : le Poulpe penche pour l'élimination de témoin gênant, Gérard soutient qu'il s'agit d'un tueur en série et met Gabriel au défi de prouver le contraire : s'il a tort, il lui paiera   dix tournées de bières. Le Poulpe n'a pas besoin d'autre motivation pour filer mener son enquête en terres armoricaines. Arrivé dans la bourgade, il va de surprise en surprise : premièrement il semblerait que tout le monde connaisse la jeune disparue mais que personne ne l'ait jamais vue ! Un sacré paradoxe qui laisse Gabriel pantois. Ensuite, contrairement à ce qu'il avait lu sur l'affaire de l'aéroport, ici les habitants ne se font pas prier pour dire tout le bien qu'ils pensent du projet. Marcherait-on sur la tête ? A Sainte-Mère-les-Joncs, il pleut, il mouille, et ça va pas être la fête au Poulpe, car cette enquête va rapidement virer au jeu de patience en terrain glissant. Ah ! le bon air de la campagne n'est plus ce qu'il était !

    « La Catin habite au 21 », édition Baleine, ISBN n° 9782842195328, sera dans toutes les bonnes librairie à compter du 9 octobre 2014.

    Hervé Sardest né en 1961 en région parisienne. Ingénieur diplômé de l’École Centrale de Lyon. Il vit à Carquefou, près de Nantes. Il est le créateur de SCRIBINFO.

    Bibliographie

    2005 Graines de noir – Nouvelles, collectif (Krakoen)

    2006 Fenêtres sur court – Collectif , nouvelles –( MMS)

    2007 Vice repetita – Roman (Krakoen)

    2007 Mat à mort – Roman – (Krakoen)

    2008 La mélodie des cendres – Roman – (Krakoen)

    2010 Le mystère Krakoen – Nouvelles, collectif – (Krakoen)

    2010 Onze balles perdues- Collectif , nouvelles – (Caramba)

    2010 Morsaline – Roman – (krakoen)

    2010 Trente comme, un trente communes- Collectif , nouvelles – (Petit Pavé)

    2011 Le crépuscule des Gueux – Roman (Krakoen)

    2011 Polychromes Virus2 – collectif, nouvelle (Ecorce)

    2012 Chapeau-Nouvelle –( Krakoen)

    2012 Bérurier noir –Collectif, nouvelles –(Camion blanc)

    2012 Les auteurs du noir face à la différence  (Jigal)

    2013 Ainsi fut-il (L’atelier Mosésu)

    2014 La catin habite au 21 (Editions Baleine)

    Hervé Sard a participé à plusieurs éditions du polar corse et méditerranéen dont la plus récente en 2014. Il ne boit pas que de la bière. Vous pouvez faire plus ample connaissance avec lui sur son site et son blog en cliquant sur l’image ci-dessous.

     

     

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    [1] Pierre SINIAC est né le 15 juin 1928 à Paris. Il a donc connu les deux guerres. Il était un auteur prolifique. Le grand public a pu faire sa connaissance avec l’adaptation cinématographique de son roman " Les Morfalous ", qui traitait déjà de l’héroïsme en temps de guerre. Il a obtenu le grand prix de la Littérature policière en 1981. De cet auteur, on peut citer " Illégitime défense ", son premier roman en 1958, " Monsieur cauchemar " en 1960, " L’unijambiste de la côte 284 ", " reflets changeants sur marre de sang ", " Femmes blafardes ", " Aime le maudit ", " Des amis dans la police ", " Le mystère de la sombre Zone ". Il a inventé aussi les personnages étonnants de Luj Infernan et la Cloducque.

    Il a écrit " la course du hanneton dans une ville détruite " (ou " Corvée de soupe ") en 1994. Ce livre sera édité 4 ans après son décès. (Rivages/noir). C’est pour cela que nous avons choisi de faire ce clin d’œil personnel dans le clin d’œil d’Hervé Sard.

    Pierre SINIAC est mort dans l’indifférence et l’anonymat en mars 2002. On a découvert son corps le 11avril 2002 dans son HLM dÂ’Aubergenville (Yvelines ).

    La course du hanneton dans une ville détruite ou Corvée de soupe (janvier 2006) :

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    uillet 1994, un manoir normand est en vente. Il recèle des tombes de FTP et de soldats de la dernière guerre. Une dalle tombale n’a aucune inscription et dessous repose Barbara ROUSSET, morte dans sa vingt-sixième année. " C’était une fille de l’Est. Père inconnu. Enfin, on racontait que sa mère, une serveuse d’auberge dans la Meuse, l’avait eue avec un soldat américain, en 17-18, pendant l’autre guerre ; ce qui expliquerait le prénom. En 40, par ici, on a eu des réfugiés. Des Lorrains, des Alsaciens. Barbara était dans le lotÂ… " Et nous voilà projetés en plein débarquement des Alliés dans ce Manoir où Barbara se retrouve seule avec huit orphelins à protéger et nourrir. Elle dispose d’un véhicule prestigieux : la Delage D8, modèle 1937 de couleur prune. Elle tente une première sortie, avec tous les enfants : " Et la voiture de tourner sans trêve, comme sous la coupe d’une mécanique devenue folle, prise dans ce malstrom de feux et d’acier, avec sur les neuf têtes enfermées dans le véhicule un ciel livré à un feu d’artifice démentiel ". Retour au manoir et puis, elle repart seule au volant du véhicule criblé d’impacts de balles pour la " corvée de soupe ", tel un hanneton qui cherche maladroitement son chemin au milieu des ruines. Il s’en suit une épopée cauchemardesque, celle d’une jeune femme dont le courage n’a d’égal que la maladresse. Cette chronique d’une mort annoncée montre les horreurs et les dégâts collatéraux de la guerre. Barbara, pacifiste par nature, se retrouve en première ligne. Elle livre son propre combat au milieu du fracas des bombes. Pour le personnage de l’héroïne malgré elle, SINIAC s’est inspiré d’une histoire qui lui a été racontée à Canisy où l’écrivain passait ses vacances. Dans le roman, le narrateur est un certain Tiercelin, qui fait visiter le Manoir aux acheteurs.


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  • Un livre à lire et un auteur à suivre !

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    « Porte ouverte » n’est pas un roman à clef. D’aucuns diront aussi qu’il n’est pas un pur polar car il n’en respecte pas tous les codes. Je préfère dire que l’auteur ne s’est pas enfermé dans des codes contestables et c’est cela l’esprit polar. Et puis il faudrait se mettre d’accord sur une définition du polar au-delà de celles données par des paroisses littéraires. Pour cela, on peut aller chercher du côté du Mexicain Paco Ignacio Taïbo II qui a évoqué le risque, pour les auteurs de polars, de devenir de simples chroniqueurs. Il préfère aller vers « le roman fleuve grossi par de multiples affluents et hybride parce que ouvert à tous les genres » (Présentation de l’édition L’atinoir, sise à Marseille, en qualité de conseiller littéraire)

    Le récit « Porte ouverte » n’est pas linéaire: s’y intercalent les extraits du carnet de note tenu par le principal narrateur, de procès verbaux et du journal de Lesia, jeune femme corse viscéralement attachée à son île… C’est un roman noir polyphonique dans lequel des destins se côtoient puis se télescopent.

    C’est un roman hybride dans lequel la structure narrative fait la part belle à l’anecdote, à la réflexion et aux profils des personnages. Dans le journal de Lesia (chapitre 12) nous avons trouvé des références à la littérature latino-américaine dont les polars ont suivi cette évolution littéraire autour d’une intrigue dure et dans un contexte social. Elle cite Jorge Luis Borges qui aimait croiser les lieux et les histoires.

    L’auteur construit son récit dans l’attente d’une fatalité pour en saisir la genèse, c’est-à dire le moment où le hasard ou la malchance s’en mêle. Pour cela, il en cherche les linéaments dans la personnalité et la vie de chaque personnage. On comprend que son puzzle romanesque dessine les contours d’une intrigue tragique, après la mise sous tension du premier chapitre intitulé « Mustapha ». Hasard et fatalité, deux mots qui se font échos lorsqu’ils se mêlent des destins, mais peut-être faut-il qu’ils aient rencontré d’autres facteurs pour que le drame soit survenu. C’est le pourquoi que la justice doit établir en sachant que la réponse est le plus souvent complexe. Toutes les interrogations ne trouvent pas toujours de réponses à chaud.

    Le principal narrateur est Jean-Marc Paoli, avocat pénaliste parisien d’origine corse. Il revient sur sa dernière affaire d’Assises…. « Un jour, presque par hasard, j’étais retombé –le terme n’est pas anodin- sur cette coupure de presse tirée de l’Hebdo du Dimanche. Quelques temps après les faits. Je n’avais pu en achever la lecture. Une nausée m’avait envahi. J’avais pourtant refusé de la jeter. Non, au contraire, elle m’avait décidé à affronter un mal qui me rongeait depuis des mois sans réellement dire son nom ». La première question que l’on se pose : quel est l’objet de cette obsession ? Quel mal le ronge à la lecture de la coupure de presse?

    La première porte s’ouvre chez Mustapha avec qui nous vivons l’angoisse d’un drame pressenti : la disparition mystérieuse de son fils Aziz qui, dans la nuit, a quitté le domicile familiale, sans prévenir, pour aller sans doute rejoindre son premier grand amour : Chloé, militante d’ATAC, rencontrée sur le marché d’Aligre où Mustapha vend ses fruits et légumes.

    Par atavisme culturel, le narrateur  (sans doute comme l’auteur) ne croit pas à une réalité toute cartésienne des événements. Il est corse et imprégné d’une mythologie et de croyances qui ne font pas de la raison la clef de toute chose. La porte métaphoriquement ouverte est alors celle de tous les possibles et de toutes les incertitudes. C’est peut-être aussi celle choisie par la fatalité, le destin, la malchance… des forces occultes qui déterminent les événements ? Le titre semble l’indiquer.

    Nouvelle porte ! Changement de temps et de personnages : un couple corse, Lesia et Ors’Anto, cadre de société pratiquant la boxe comme défouloir sportif. Elle l’a suivi à Paris où il doit faire carrière. Elle a dû faire un choix entre deux amours : lui et la Corse. Elle souffre de la « cursita[1]», ce mal du pays, malgré l’entourage de la diaspora corse bien présente dans la capitale avec ses lieux de rendez-vous… L’auteur a recours au flash back lorsqu’il revient sur Lesia et Ors’anto puis, pas à pas, sur les jours et les heures ayant précédé la disparition d’Aziz. Nous n’en dirons pas plus sur l’intrigue ainsi scénarisée, si ce n'est que le narrateur revient sur une tragédie passée.

    Si les prénoms Lesia et Ors’Anto peuvent sonner comme des clichés, Jean-Pierre Lovichi s’en explique : « je vais vous donner l'explication des choix des prénoms, ou plus exactement du prénom Orso Anto parce que pour celui de Lesia, j'ai juste voulu prendre effectivement un prénom du cru et qui sonnait comme tel avec le risque de tomber dans le cliché. Mais vraiment, le choix des prénoms est un véritable casse-tête qu'on ne soupçonne pas toujours... Pour Orso Anto, en fait, l'idée m'est venue à la suite d'une discussion avec un ami qui m'avait raconté une anecdote concernant une famille dont tous les aînés devaient s'appeler Antoine. Or, à l'époque, les enfants de cette famille mourraient et le père avait alors eu l'idée d'associer le mot Orso à Anto pour que le nouveau-né bénéficie de la force de l'animal... Et ça avait marché ! Comme je voulais un personnage fort et puissant, je me suis donc orienté vers ce prénom qui, pour le coup, me paraissait peu usité… ». Le choix de ce prénom composé me permet une digression sur l’usage des prénoms en Corse. A l’origine, il n’y a pas de tiret entre les deux prénoms et cela a entraîné des erreurs d’enregistrements à l’état civil. Des Corses se sont retrouvés avec un prénom composé coupé de sa seconde moitié par une virgule lorsque le tiret n’a pas été ajouté. En français, on écrira Orso-Anto alors qu’à l’origine c’est Orso anto dit « Ors’anto » et devenu « Ors’antu ». C’est pareil pour les autres prénoms composés. Fermons la parenthèse ! Ouvrons une autre porte…

    Une porte dérobée permet d’entrer dans le récit : la quatrième de couverture. Empruntons-la !

    « Lesia n’aurait jamais pensé quitter la Corse, son île-berceau, son île-rempart, son île-amour. Mais, elle est partie, emportée par Orso-Anto et ses ambitions. Direction Paris, son rythme effréné et sa violence intrinsèque.

       Aziz ne pensait qu’à réussir ses études et donner satisfaction à son père. Mais il avait croisé le chemin de Chloé, la belle militante engagée pour transformer le monde et qui avait d’ores et déjà bouleversé son cœur.

      Comment savoir par où un destin funeste choisit de s’inviter dans des vies promises à un bel avenir ?

      Parfois, il suffit d’une simple porte restée ouverte pour que tout bascule sans le drame… »

    Que s’est-il passé devant la porte de Chloé. Pourquoi Aziz ne l’a-t-il pas franchie le soir de sa disparition ? Du côté de Lesia et d’Ors’Anto, quelle conséquence peut avoir une porte mal fermée à la tombée de la nuit ? Quel est ce destin funeste qui a profité d’une porte laissée ouverte ? Quelles en ont été les victimes ?

    Jean-Pierre Lovichi nous livre une fiction dans laquelle la vérité tragique sourd, comme une eau souterraine jusqu’à son jaillissement, pendant qu’il fait revivre ses personnages sous le regard d’un narrateur, avocat et corse comme lui. On sait qu’une tragédie a brisé des vies mais il reste à savoir : Qui ? Quand ? Comment ?... Et Pourquoi ? L’avocat semble y être mêlé, au moins à titre professionnel. Il s’agit d’un roman baroque dont l'épicentre est la disparition d’Aziz. 

    La réflexion n’est jamais loin sur des thèmes identitaires et universels, sociétaux et culturels. On peut en citer quelques uns : l’exil, la corsitude, la culture villageoise, la mégapole des temps modernes, la diaspora, l’insécurité, l’immigration... la littérature.  C’est aussi un roman d’amour, d’amitié, de couple, de famille… de doubles « je » féminin/masculin. Bien sûr, la mort y est présente. L’intrigue tragique est en filigrane jusqu’à la fin. Les extraits de procès verbaux la rappellent et la nourrissent. Aziz a-t-il été tué par un ex-amant de Chloé ? Que s’est-il passé ? Les histoires d’amour finissent-elles toujours mal, comme le dit la chanson ? Les peurs de Lesia installent l’angoisse, pendant que son Ors’Anto subit le stress de son travail et des conséquences familiales engendrées. A quel moment ces destins se sont-ils télescopés ? Il faudra aller jusqu’au bout de la lecture pour en savoir plus, ce ne sera pas une obligation mais un plaisir de lecteur curieux.

    « Porte ouverte » est aussi un roman des rapports humains fusionnels et/ou conflictuels, des doutes existentiels, du mal-vivre... L’auteur s’explique : « le travail du romancier est de transformer la matière qui lui est donnée. La sienne, ses expériences, ses sentiments, ses rencontres pour en faire du romanesque. Je suis un peu dans tous les personnages, dans toutes les situations mais pas seulement. Les personnages sont souvent des fusions de plusieurs personnes et puis ils finissent par devenir eux-mêmes ». Il a voulu donner chair à des personnages de papier. Dans son roman, le narrateur s’interroge sur le fils des événements, sur les autres personnages, sur lui-même et son métier. Il sait que ce sont les rapports avec les autres qui façonnent la pâte humaine. D’autres voix se mêlent donc à la sienne dans un roman devenu rapidement polyphonique (L’auteur est corse, ne l’oublions pas). Je pense notamment à celle de Lesia, de Chloé, de Mustapha… mais aussi d’un Monsieur Chardon, témoin franchouillard plutôt réac dans l’enquête policière sur la disparition d’Aziz. Il ne vous reste qu’à mêler la vôtre comme nous venons de le faire, car Jean-Pierre Lovichi laisse la porte ouverte à tous les retours de lecture. Il avait auparavant écrit des nouvelles. Porte ouverte est son premier roman publié aux éditions Ancre latine… un roman qui en appelle d’autres à venir.

    Nous vous invitons à ouvrir la première page de ce premier roman comme l’on pousse la porte ouverte à toutes les fictions et dérives de la réalité. Il s’agit d’un roman. Comme dans la vraie vie, rien n’y est acquis et, comme dans la tragédie grecque, la fatalité s’impose. Alors, le narrateur peut réécrire l’histoire mais sera-t-il trop tard pour qu’il trouve la paix de l’âme ? Quelle vérité cherche-t-il ? Celle de la tragédie qu’il relate ou la sienne ?

    Le dernier mot de « Porte ouverte » est « chance ». Ne vous y fiez pas !  En le refermant il m’est venu en mémoire une citation : « La chance est la poésie du destin » (Étienne Rey; Œuvre : La chance – 1928)…mais aussi, à l’attention de l’auteur, ce qu’a écrit Marguerite Duras dans « Les petits chevaux de Tarquinia » : « La littérature, c'est une fatalité comme une autre, on n'en sort pas »

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    [1] Mot corse pour désigner une mélancolie empreinte de nostalgie, loin du pays natal. Il exprime un désir intense, pour quelque chose que l'on aime et que l'on a perdu, mais qui pourrait revenir dans un avenir incertain. C’est ce que ressent Lesia, éloignée de son île et qui garde l'espoir d’y revenir un jour. 


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