• Littérature de comptoir...

    Et si c'était aussi de la littérature?

    Les gens qui prennent le temps d’un apéritif ou d’un café dans un bar de quartier sont les auditeurs d’un littérature de l’instant. C’est une littérature orale qui met en œuvre des mots de conteurs avec les couleurs d’un accent et des talents de comédien. On se surprend même à se dire : " Tiens une métaphore ! " " Tiens un euphémisme ! " " Tiens une ellipse ! "… Et oui, des procédés de rhétorique dans un lieu populaire…

    Vous prendriez bien un petit apéro ?




    A Marseille, dans un bar de quartier où je traînais dans ma jeunesse, j’ai entendu une histoire racontée par un docker. Il a commencé par commander une Mauresque ( mélange de pastis et d’orgeat dans un petit verre laissant peu de place à l’eau). Et puis il a dit  : " Vous savez ce qui est arrivé hier sur les quais?" Le chœur des piliers du bistrot a alors répondu à l’unisson "  Non ! "...

    Lui : Je vais vous le raconter. Je me suis levé vers 6 Heures et ma mère m’a préparé le petit déjeuner . J’ai pris ma douche et , bien sûr, elle a fouillé mon " larfeuille " et ramassé mes noisettes et pour les porter à l’Ecureuil ( Traduire : Elle a pris mon argent dans mon portefeuille pour le placer à la Caisse d’Epargne)… J’ai déjeuné et Je suis allé sur les quais. J’ai pointé à l’entrée comme d’habitude . J’ai rencontré le grand Gérard et mon ami Doumé. Nous avons discuté un moment en attendant les consignes.
    Le Chœur : Et alors ?
    Lui : Le Chef m’a dit que je devais participer au déchargement d’un bateau qui était en train d’accoster…
    Le chœur : Et alors ?…
    Lui : J’ai pris le temps de boire mon café...
    Le Chœur : Et alors ?
    Lui : Et puis je me suis rendu au môle 4 . C’était un gros cargo. Le grutier était déjà dans sa cabine et il avait commencé à faire descendre les containers…
    Le Chœur : Et alors ?
    Lui : Le grand Gérard, il avait commencé à décharger le premier container et un deuxième arrivait.
    Le Chœur : El alors ?
    Lui : Et bien j’ai dit à mon ami Louis que le container balançait…
    Le chœur : Et alors? ...
    Lui : Et le container , il balançait toujours …
    Le chœur : Et alors ?
    Lui : Et bien le grand Gérard, il était dessous…
    Le chœur : Et alors ?
    Lui : Le container balançait toujours et je m’inquiétais d’autant plus que j’avais entendu dire qu’il était arrivé qu’un container tombe…
    Le chœur : Et alors?...
    Lui : J’ai dit à mon ami Louis que j’étais inquiet. Louis ne s’inquiète jamais dans le boulot. Ses inquiétudes, il les réserve à sa femme avec qui il est toujours aux petits soins. Et même qu’un jour….

    A ce moment là, l’un des piliers de comptoir s’impatienta et dit au narrateur :  Tu nous les brises avec Louis. Tu vas la finir ton histoire !

    Le narrateur prit le temps de terminer son verre et annonça en tournant le dos à l’assistance : "  Le lendemain, la quête ! " avant de demander un autre pastis.

    Vous aimeriez peut-être savoir ce qu’il allait dire sur le prénommé Louis et ses inquiétudes conjugales. C’est une autre histoire.

    Vous devez vous dire :   " mais pourquoi il raconte cette histoire de comptoir ? "

    D’abord, parce que le docker était corse et qu’il la racontait mieux que je ne vous la rapporte. Ensuite parce qu’elle illustre l’existence d’une forme de littérature orale vivante. Ce narrateur interpelle l’auditoire et capte son attention en le questionnant : "  Vous savez ce qui est arrivé hier sur les quais ?" Cette question laisse pressentir un drame . Par une entame humoristique sur les larcins de sa mère, il désoriente, alors que son public attend de savoir ce qui s’est passé de dramatique. Ensuite, il fait durer le suspense, usant même de la digression. Il termine par de l’humour noir en faisant une ellipse laissant à son auditoire imaginer tout ce qui a suivi . Il faut alors deviner la suite : le container est tombé sur le grand Gérard qui est décédé. Le lendemain, ses camarades faisaient donc la quête pour la famille. Le drame n’exclut pas l’humour..
    Avec cette chronique de comptoir de bar, j’avais déjà des décors et des ingrédients de polar: l’humour, le suspens, la mort, l’alcool, le bar de quartier, le travail et l’entraide sur les quais.. En allant plus loin, on pouvait imaginer un roman social avec une grève des dockers, un meurtre derrière cet accident de travail et des magouilles sur le Port autonome de Marseille... et un magnifique tableau d’Antoine Serra ou un poème de Louis Brauquier.

    A l’époque, de nombreux dockers étaient corses et, parmi eux, ce narrateur qui , sans avoir fait ses humanités, avait le sens du dialogue et du récit. Ce qui m’a le plus frappé, c’est la trouvaille spontanée de la fin elliptique : " Le lendemain, la quête ! ". " C'est que le langage est ellipse ", disait Sartre dans Situations II. L’auditeur est la cible autant que le complice. Faire appel à l’imaginaire, n’est-ce pas l’effet recherché par les écrivains ? Nous étions en 1968. J’écoutais un conteur imprégné d’une littérature orale qui ne s’apprend pas à l’école et qui usait d’une figure de style. Dans son récit ( pourtant dit en langue française) , j’avais entendu une musique que je connaissais et que je n’ai identifiée que bien plus tard, lorsque j’ai fait le lien avec les traditions orales corses. C’est dans ces formes anciennes mais toujours vivantes que des auteurs corses contemporains vont puiser.

    C’est l’heure d’un café… Je vous l’offre !…





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