• Le bar rouge, roman d'Arlette Shleifer


    Après Molto Chic , Le bar rouge d’Arlette Shleifer – Colonna Edition.


    Le Bar rouge, Il s’agit du quatrième roman d'Arlette Shleifer dans lequel on retrouve un thème récurrent : la quête de faire de sa vie une œuvre d’art authentique.

    Nous avions déjà consacré un article sur les précédents romans et en particulier Molto Chic. A l’époque Arlette Shleifer, artiste - peintre, était à Taïpei ( Taïwan) et avait annoncé la prochaine parution de son dernier ouvrage : Le bar rouge. Nous avions écrit : A nos yeux, ce qui caractérise Arlette Shleifer, c’est cette " pulsion d’errance " que l’on trouve chez d’autres auteurs comme Jack Kerouac, J.M.G Le Clesio, Kenneth White ou Ernest Sabato. J’ai choisi cette bande des quatre car on les retrouve dans un opus de l’universitaire de renom Michel Maffelosi : " Les jardins de l’errance ". Il écrit sur eux : " A la lumière de ce double héritage culturel et des nombreux espaces qu’il sous-tend, on comprend l’importance de l’errance dans la vie et dans les œuvres de ces auteurs. L’errance est envisagée comme une quête active qui renouvelle le regard du sujet sur le monde et qui enrichit sa connaissance. Dans ce cas, elle résonne comme une sorte d’éveil de l’homme contemporain au monde qui l’entoure, à sa simplicité, ses merveilles comme à ses sordides manifestations. ". Et il ajoute plus loin : " L’écriture se nourrit des mouvements du corps et des lieux traversés, élabore un espace porteur d’aventure errante. " mais aussi : " … l’errance est un déplacement fécond permettant de tisser des liens solides entre le sujet, l’espace et l’altérité. " En littérature, Arlette Shleifer poursuit son chemin, creuse l’ouverture, déplace les frontières et revient publier un nouveau roman, peut-être par tropisme, en Corse. Elle a choisi le noir de l’élégance.



    De quels pigments (ou piment) est fait le rouge ambivalent dans son dernier roman dont le fond reste noir ? Rouge diurne, couleur du sang et du feu, rouge éclatant de force, rouge provocateur, conquérant, colérique, rouge des interdits, ou bien rouge sombre mystérieux, cinabre, riz rouge de la Cité des Saules…peut-être le rouge en héraldique, rouge révolutionnaire de la Chine… sûrement le rouge à l’extrêmité du spectre visible, du spectre solaire… Un livre fait des rouges animal, végétal et minéral de la Chine ancienne mélangés aux synthétiques contemporains. Grasset a une collection " Les cahiers rouges " qui rassemble des écrivains sous la bannière de la passion : " La passion d'aimer, de voyager, la passion du crime, la passion de vivre... " écrit l’éditeur.

    La quatrième page de couverture nous dit : "Le Bar rouge" est une variation au féminin de Caïn et Abel en Asie, sur fond de trafiquants de faux tableaux, d'enlèvements et d'art contemporain. A travers ce roman d'aventure, on découvre l'Asie d'aujourd'hui, de la mondialisation aux vestiges des traditions culturelles anciennes. Entre Tiger, le bon Samaritain, Moutone, personnage étrange et Kaï, la belle rencontre, un nouvel univers, authentique, se trame, fait de métissages, si loin de la journaliste parisienne "branchée" qu'elle était. Faut-il tant de tribulations à Florence, tant d'errance pour faire un choix de vie entre deux îles, Taïwan et la Corse, à la fois si différentes, si lointaines et si proches?"

    Dans la dédicace qu’elle nous a adressée, l’auteur nous invite à un voyage entre deux îles de Beauté.

    L’héroïne Florence nous amène à Taïwan. Elle s’y rend pour remplacer, au pied levé, sa sœur Carla, courTière en art, qui devait faire une conférence sur l’art contemporain au Musée de Taïpei. Cette dernière a prétexté une grosseur au sein nécessitant des examens immédiats pour expédier sa sœur à Taïwan. Arrivée sur place, Florence devait se rendre dans un établissement " Le Bar rouge " pour y remettre une grande enveloppe au tenancier chinois. Ce qu’elle ne sait pas , c’est que sa sœur a fait certifier une petit Rubens par un expert avant d’en faire exécuter une copie livrée à l’acheteur avec le vrai certificat. Ce tableau tient dans une grande enveloppe, convoitée par des trafiquants d’art. Sur l’île de Taïwan, l’arrivée à l’aéroport Tchang Kai Chek de Taipei ne se fera pas sans encombre… L’enveloppe y est volée et notre héroïne, enlevée et maltraitée…

    Le roman commence donc comme une aventure qui tourne au thriller. Le voyage se transforme en survie puis en errance initiatique, émaillé d’images filantes des sœurs Weiss aux rapports freudiens et des rêves angoissés de Tiger au pays du Dragon. Dépouillée de ses bagages, de son argent et de tous ses papiers " dans un monde dont elle n’avait pas la clé ", Florence subit " un temps vide, un temps noir, un temps lourd : la fatalité chinoise ". " Elle n’arrivait pas à nommer la situation, le lieu n’était pas défini, et c’est à peine si elle parvenait à savoir qui elle était. Elle se situait dans l’innommable. " Florence , perdue dans cette île grande comme la Corse ( à un tiers près), le même pourcentage de montagnes, avec cent fois plus d’habitants. Là, Florence , journaliste mêlée malgré elle à un trafic de tableau, , se retrouve meurtrie, " analphabète, muette et sourde à tous mots… L’insolente solitude, sans maquillage, sans mensonge qui met la tête au milieu du miroir de soi-même et s’offre le luxe infâme d’allumer les projecteurs…" C’est le choc des cultures pour cette journaliste ayant passé son enfance en Corse et mené une vie parisienne branchée de femme libérée. De si loin, cette vie lui apparaît moderato cantabile même dans ses extravagances devenues rituelles. Elle se révolte ( une révolte romantique, va s’en dire) et vit une nouvelle naissance à Taiwan. Sur l’écran noir, le roman est un fourmillement d’images, de sensations, de sensualité et de sentiments, matières filantes de création et de découverte de soi. " Atteindre quelque chose de soi-même est la seule matière de l’art ", rappelle l’auteur en citant Chagall. C’est aussi découvrir en soi la possibilité de l’autre, éprouver que nous nous retrouvons en autrui et que nous retrouvons l’autre en nous. Il y a des sentiments qui restent implicites jusqu’au moment où apparaît l’être unique qui les éveille et ce n’est pas l’une des moindres illusions de l’amour. Il y a, dans l’amitié et dans l’amour, des affinités électives… Florence rencontre Tiger, Moutone, Stella (silhouette filante dans le récit qui " était comme une œuvre d’apparence mineure dans une grande collection, de celle dont le nom de l’artiste et le plus souvent inconnu mais qui font chanter les œuvres de maîtres " )… et Kaï avec qui le rouge devient sensualité sur une musique de Mozart. C’est une nouvelle histoire qui commence, une promesse sans fin et donc, dans l’instant, éternelle.

    Après que chacun de ses pas la conduisait là, où elle n’avait pas prévu d’aller, Florence survit. Qu’advient-il de sa sœur, Carla ? Subit-elle le sort de Caïn ?" Saré errante è vagabondu nantu à a terra ", avait dit, en Corse, le Bon dieu à ce dernier. Et oui, depuis qu’il existe une Bible bilingue Corse/ Français, on peut penser que, sans perdre son latin, le Bon Dieu savait parler le corse. Nous n’en dirons pas davantage pour laisser à chacun sa lecture, avec le plaisir de la découverte de cette œuvre au rouge, et, au bout, l’envie de voir la Corse par " d’autres yeux… Vous connaissez Elstir, ce peintre inventé par Proust?… Si vous l’avez oublié, relisez Proust, en savourant des canistrelli.



    L’auteur a fait un long séjour à Taïwan. On peut qualifier cet écrivain de peintre car elle l’est. Elle ne nous sert pas un dépliant touristique aseptisé lorsqu’elle nous décrit cette île connue d’abord sur les étiquettes de la mondialisation " made in… ". Elle nous offre un beau roman sur fond noir où le rouge s’invite de partout, même sur le nez pour des traits d’humour. Elle utilise un vocabulaire concret, précis, parfumé, coloré. Elle nous décrit l’extérieur pour révéler l’âme des lieux et des êtres. C’est aussi un roman sur l’art, sur la façon de vivre l’art et sur l’art de vivre, plein d’émotions et de sensualité. Il est rythmé et dense par les thèmes abordés sans ennui avec, en prime, un coup de gueule courageux de Florence sur l’art conceptuel : " tous ces concepts parlent à la tête, pas à l’âme ". Elle renvoie le cabinet de Duchamp à son concept originel.

    Les écrivains ont toujours été fascinés par l’art, comme Balzac, Gogol, Poe, Wilde, Zola… et des auteurs de romans noirs qui ont ancré ( ou encré ) leurs intrigues dans le monde de la peinture et des musées. Pour rester en Chine, on peut citer le roman de He Jiapong " Le mystérieux tableau ancien " (2002). Comme Arlette Shleifer, des artistes et des historiens de l’art se sont aussi risqués dans le roman noir. On doit citer lain Pears, spécialiste anglais de l’histoire de l’art et inventeur du marchand de tableaux Jonathan Argyll et du général des carabiniers Bottando, unis dans la lutte contres les contrefaçons et les vols d’œuvres d’art. Né en 1955, il a publié une dizaine d’ouvrages noirs depuis 1990. Par ailleurs, Dan Brown est l’auteur du Da Vinci Code. On se souvient aussi de la bande dessinée " Maltisse ", un trafic d'art avec Voldine Self, enquêteur déjanté. Lorenzo nous plonge dans les rouages secrets de l'Art, avec humour et dérision. Une bande dessinée-polar haute en couleur.

    Arlette Shleifer a ramené de son séjour à Taïwan la photographie " le restaurant de rue " qui illustre la couverture de son livre édité par la Maison corse Colonna Edition, Collection San Benedetto et, bien sûr, des toiles dont l’une est intitulée " Red tea ", thé rouge : rouge du cœur, de l’âme, du mûrissement et de la régénération de la femme et de l’œuvre. Cinabre chauffé dans l’Athanor ! Alchimie de la vie !… En artiste, Arlette Shleifer crée son univers personnel avec un humanisme d’esthète.



    Entretien avec Arlette Shleifer en quatre questions :


    1°/ Nous vous avions présentée dans un premier article consacré principalement à votre roman Molto Chic. C’est l’occasion avec Le Bar rouge et votre retour de Taïwan, de nous parler d’abord de vous. Quelles raisons vous font revenir vers la Corse où tous vos livres ont été édités ?

    A.Shleifer: Pourquoi la Corse ? Parce que j'ai découvert ce lieu magique en voyage de noce. Depuis j'y habite une grande partie de l'année entre deux voyages. Mon fils a épousé une petite corse....Donc que de merveilleuses raisons de venir y écrire et y peindre. Je suis très sensible aux senteurs de cette île ; je les ai cherchées partout ailleurs, en vain. Et puis il y a les amis, si importants... Taïwan a été une parenthèse qui a duré environ 18 mois. J'y étais invitée entre autres au village d'artistes de Taipei, la librairie française m'a réservée un accueil touchant (d'ailleurs la directrice et la propriétaire sont venues en vacances en Corse l'été 2006 car elles étaient impatientes de voir ce que je leur en avais dit et surtout écrit !).

    2°/ Vous êtes artiste peintre et donc je m’autorise à penser que les couleurs ont de l’importance même dans vos romans. Alors , quels pigments de rouge ont teinté votre imagination dans votre dernier roman " Le Bar rouge " ?

    A.Shleifer: Evidemment les couleurs sont un langage à part entière dans mes livres; Dans le Bar rouge j'ai sciemment voulu cette couleur "rouge". D'une part parce que le rouge est la couleur de la fête, du bonheur pour les chinois et d'autre part c'est la couleur de la passion. Une troisième raison : je parle d'un Rubens au début or ce qui caractérise la sensualité de ce maître c'est son fameux rouge qui rendait les lèvres de ses modèles si vivantes. Il la posait en touche sur la chair pour donner cette vie. Ce livre parle donc de vie, de passion et de découverte.

    3°/ Votre ouvrage commence comme un thriller. Le trafic d’œuvre d’art apparaît comme un prétexte à une errance initiatique. L’art , comme le rouge, est présent dans tout le récit. Florence quitte une société européenne avec ses rapports freudiens et au bout de son voyage, vit une rencontre difficile avec une société chinoise ignorante de Freud, avec ses propres codes indéchiffrables. Avez-vous ressenti ce choc des cultures aussi intensément que le vit votre héroïne ?

    A.Shleifer: L'art étant une quête permanente (des questions souvent aux réponses incertaines) qui nécessite de se mettre constamment en péril en abîme. Or le voyage vers une culture différente vous renvoie à vos propres questions, à une recherche de l'autre sans lunettes occultantes et sans à priori. En tentant de décoder l'autre on s'approche mieux de soi même.

    4°/ Avez-vous de nouveaux projets artistiques ou littéraires, de nouvelles errances en perspectives ?

    A.Shleifer:Actuellement je travaille à un nouvel ouvrage dans lequel pour la première fois il ne sera pas question d'art. Le voyage bien entendu sera également un personnage du livre. Après avoir travaillé et montré des toiles sur le thème des "ex voto", je vais décliner cette approche. J'ai un projet d'une exposition de photos sur le thème des traces, des fêlures et du passage.... J'attends actuellement la réponse : le lieu fait rêver.... Le Bar Rouge est un lieu très à la mode à Shanghaï. Les lieux décrits existent réellement.

    Sur son séjour à Taipei, elle a écrit :
    A propos de lumière…
    Lorsque je suis arrivée, il y a un an, àTaiwan, je savais que quelque chose se passerait dans mon travail. Le ciel atone, laiteux donnait aux couleurs une sensation de douceur, de pâleur telle une goutte de lait qui tombe dans l'ambre du thé.
    Cela me fit penser aux ‘terres de Sienne naturelle' que les Anciens mettaient dans toutes les couleurs pour les lier entre elles et donner ainsi une belle harmonie de palette.
    Un peu comme le pain est le liant d'un repas ou bien le riz.
    La retenue imposée par la lumière me poussa bien au delà de mon travail, à réfléchir et à tenter de comprendre un peu mieux [ si toutefois on peut comprendre] l'Asie.
    Arlette SHLEIFER ... Taipei , mai 2006

    En premières pages, Arlette Shleifer adresse des remerciements à Jacques Picoux (artiste connu notamment pour ses collages). Elle lui a écrit un article intitulé " Le passe-Hirondelle " sur le site de cet artiste à l’adresse ci-dessous :

    http://www.jacquespicoux.com/index.htm



    Nous saisissons l’occasion pour rappeler la parution de " Comme un besoin d’utopie ", ouvrage de Maddalena Rodriguez-Antoniotti édité chez Albiana avec le commentaire suivant :
    Le parcours du regard - Un parcours d’Art contemporain en Corse
    Le parcours du regard c’est dix années de présence estivale au cœur du village d’Oletta de nombreux artistes contemporains. Une ébullition artistique volontairement inscrite dans les lieux les plus improbables (caves, ruelles, placettes), à la recherche de cette alchimie secrète appelée " rencontre ". Rencontre avec l’Art, avec l’artiste, avec les lieux, avec les gens qui laissèrent traces et espérance. L’ouvrage est un recueil des plus belles pages de cette expérience hors du commun, première de son genre en Europe, avec à l’appui une iconographie de premier ordre complétée de témoignages des artistes en situation. Dans la catégorie Beaux-livres, Comme un besoin d’utopie est le premier à consacrer, en Corse, l’Art contemporain sous toutes ses formes.



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