• La mélancolie des corbeaux, Sébastien Rutès

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    De Sébastien Rutès, j’avais déjà lu les deux premiers romans publiés aux Editions L’Atinoir et  j’ai pu apprécier l’originalité des récits. Son  premier était historique : « Le linceul du vieux monde »  met en scène des personnalités ayant existé avec des personnages de fiction dans le milieu anarchiste.  Le deuxième « La loi de l’Ouest » est un hommage au western imbriqué dans une fiction contemporaine.  Les deux ont pour théâtre Paris comme son dernier roman « La mélancolie des corbeaux » (publié chez Actes Sud) dans lequel il quitte le monde des humains et donne une âme notamment à un corbeau mais aussi à tout un monde animalier  qui forme une société, de tous poils et de toutes plumes, parallèle à celle des hommes. Son éditeur présente l’ouvrage comme « une variation étrange et envoûtante sur le roman d’investigation, à mi-chemin entre la fable animalière et le conte philosophique ». C’est aussi un regard distancié, puisqu’animalier, sur la société humaine et sur la vie urbaine. Les rapports entre les êtres vivants vus à tire d’ailes change la perspective et peut interroger le  lecteur sur sa part d’animalité. Il n’est pas exclu que le héros à plumes de son roman ait quelques points communs avec l’auteur.

    Que nous dit la 4ème page de couverture : « Au parc Montsouris, le long des pentes de la voie ferrée désaffectée, Karka le Corbeau freux vit en ermite dans un arbre. Dédaigneux des Pies bavardes et des Canards cancaniers, ses voisins, il coule des jours mélancoliques à contempler le passage des nuages et la vie sur les rives du bassin, depuis qu'autrefois son aile fut brisée par un Epervier. Aux questions amères que lui inspire son destin il ne trouve pas d'autres réponses que celles que lui dicte l'instinct, dont il ne se satisfait guère. Animal marginal, il ressasse en solitaire sa nostalgie des forêts jusqu'au jour où les Mouettes colportent au parc la rumeur de la disparition des bêtes du bois de Boulogne et que Krarok, le Grand Corbeau du Conseil des animaux de Paris, se résout enfin à le faire mander, après toutes ces années. Dans la charpente de Notre-Dame, où Krarok tient audience sous l'Aigle mystique de saint Jean, ont lieu les retrouvailles et la révélation : des Lions rôderaient dans les bois de Paris ! Avant qu'ils ne s'en prennent aux Humains, Karka, l'ancien messager oublié des conseillers, doit mener l'enquête avec une Tourterelle imbue de sa blancheur, une séduisante Corneille et un fantasque Toucan qu'il a libéré de sa cage... »

    Avec ce roman bien écrit, l’auteur pourrait passer pour un ornithologue alors qu’il est un littéraire passionné de littérature et plus particulièrement de la noire latino-américaine. Pour cause, la matière littéraire est celle de ce professeur à double titre puisqu’il l’enseigne en faculté et qu’il écrit. Il s’est  certainement documenté mais ce roman, comme les deux premiers, est une œuvre de l’esprit, c’est-à-dire d’une belle imagination aidée par un bagage littéraire bien garni, romanesque mais aussi poétique. Le résultat est un récit bien construit autour d’une énigme, des descriptions évocatrices, des clins d’œil littéraires et une langue française revisitée qui devient celle d’un corbeau perché sur son févier. Son ramage est conforme à la fine plume de l’écrivain.  Le corbeau parle. Bien sûr, on y croit.. Quoi de plus normal ? Ne nous arrive-t-il pas, à nous humains, de gazouiller, de cancaner, de piailler, de caqueter, de ramager… et même de croasser comme le corbeau.

    En me promenant à Paris, notamment dans les parcs publics, j’ai remarqué le nombre important de ces emplumés noirs qui y ont élu domicile. Je n’y aurais pas fait attention avant de lire l’opus de Sébastien Rutès. Je me suis surpris à chercher un de ces volatiles ayant une aile cassée comme Karka, ce corbeau feux qui rêve, cauchemarde, s’interroge sans cesse, se pose des questions existentielles et compare son monde à celui des humains pour se convaincre des bienfaits de l’animalité. Il est nostalgique. Il regrette son passé sauvage au milieu de la nature. Il sait que la ville l’a corrompu en le poussant à trop penser, trop s’interroger. La raison bride un instinct qui auparavant lui suffisait pour être heureux.  Sébastien Rutès a certainement mis par clin d’œil,  dans ce corbeau, le cliché du détective de la littérature noire, solitaire, usé,  blessé par la vie qui lui a cassé métaphoriquement les ailes. Comme les SDF, le héros freux subit le milieu urbain, la violence, l’individualisme, la paranoïa…  Toutefois Karka vit surtout mal sa vie de corbeau citadin. Il reste un corbeau avec une vision critique d’une humanité qu’il ne comprend pas. Il nous lance des formules « Le savoir, c’est le pouvoir », «  L’ignorance entraîne l’ignorance », «  A quoi bon se souvenir s’il n’est pas possible de comprendre ? », « Trop d’animaux se côtoient à Paris pour s’intéresser les uns aux autres », « Nombreux sont les animaux qui ne rêvent pas et assimilent le rêve à la folie, ou pire à l’humanité »…  Evidemment Karka est de nature solitaire mais il n’est pas seul dans cette cour animalière des miracles qui a son grand Conseil et ses élites. Il a même une généalogie avec le corbeau de la fable de La Fontaine. Il n’apparaît pas comme l’oiseau noir des romantiques…

    De tous temps, traiter de « Vautours, rats, belettes, chacals, dogues, taupes, requins, pourceaux, hiboux, vipères, singes, corbeaux, couleuvres… » un humain, c’est le mettre « hors humanité ». C’est le vocabulaire zoologique utilisé par Victor Hugo à l’égard de Napoléon III et de « ses imposteurs ». Plus près de nous, l’actualité a fourni l’exemple d’une utilisation raciste de ce vocabulaire contre Christiane Taubira traitée de guenon et de singe.

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    Cela nous amène dans « Le zoo des philosophes », un essai qui porte le sous-titre « De la bestialité à l’exclusion ». Il a été écrit par Armelle Le Bras-Chopard éditée chez Plon. Parmi les animaux de ce bestiaire philosophique, nous y avons trouvé une référence à l’ouvrage « Traité des animaux » écrit en son temps par Ambroise Paré  qui s’efforce de montrer l’imperfection, le caractère limité, parfois uniforme, du chant des oiseaux par rapport aux chœurs que peuvent former les voix humaines « plus harmonieuses sans comparaison que celles de tous les oiseaux réunis ». Dans son traité des songes, les oiseaux assemblés piaillent : ils représentent « discorde, iraconde et nuysance »( en vieux français). Certes il ajoute dans le traité des animaux : « les corbeaux et les pies ou quelques autres oiseaux apprennent certaines phrases du langage humain » mais « ils ne peuvent pas en retenir beaucoup : ils restent des animaux dépourvus de raison ». Il faut dire qu’Ambroise Paré a écrit un autre ouvrage au titre significatif «  L’animalité et l’excellence humaine ».

    Alors laissons le corbeau freux Karka lui répondre : « Les chats devinent, les corbeaux savent : aucun n’a finalement besoin de parler, cette mauvaise habitude imitée des humains. Parois elle permet de gagner du temps ; plus souvent, elle en fait perdre. » J’ai pris le parti de suivre sa grande sagesse et de ne pas vous faire perdre votre temps. C’est pour cela que je n’en dirai pas davantage. 


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