• La huitième colline, premier roman de Louis CARZOU

    " La huitième colline ", écrit par Louis CARZOU - Entretien avec l’auteur en fin d’article

    Livre acheté le 24 avril 2006, 91ème anniversaire du génocide arménien. Un premier roman passionnant et convaincant. Son auteur est d’origine arménienne et, à 42 ans, rédacteur en chef adjoint à LCI. Site:

    http://www.louiscarzou.com

    Mémoire généalogique…
    Dans les familles arméniennes, le génocide est un lourd héritage que chaque enfant porte à son tour pour que les voix des Anciens, au-delà de la mort, traversent les siècles d’écho en écho. C’est cela que l’on appelle le devoir de mémoire.

    Carzou : Un patronyme déjà célèbre…

    Louis Carzou dédie son roman " La huitième colline " à son grand-père Garnik Zouloumian, plus célèbre sous le nom de Jean Carzou, peintre, graveur et décorateur français d’origine arménienne, né le 1er Janvier 1907 à Alep (Syrie ) et décédé le 12 août 2000 à l’âge de 93 ans. Académicien à l’Institut des Beaux Arts, récipiendaire de hautes décorations, récompensé par des prix prestigieux, on lui doit la fresque " Apocalypse " qui décore l’église de la présentation à Manosque, œuvre qui traduit sa hantise de l’holocauste. Il a décoré la chapelle de l’Eglise du couvent de Manosque qui est devenu la fondation Carzou en 1991.

    Notre auteur ne s’arrête pas là en ce qui concerne ses illustres ascendants. Sa grand-mère Nane Carzou écrivait des recueils de contes et des livres pour enfants dont " Voyage en Arménie ", un voyage fait avec son illustre époux ou bien Antranik et la montagne sacrée, des contes arméniens. Elle est décédée en 1998.

    Jean et Nane Carzou ont eu un fils Jean-Marie Carzou, auteur de l’ouvrage Arménie 1915 – Un génocide exemplaire- édité chez Flammarion en 1975, professionnel de l’information, producteur et réalisateur d’émissions pour la télévision et qui a, pour fils, Louis Carzou. Celui-ci, auteur de " La huitième colline ", a pris la relève d’une lignée qui ne s’éteint pas. Son père avait ouvert la voie en écrivant sur le génocide arménien avant les autres. Dans son premier roman, il remplit son devoir de mémoire.


    Une fiction pour un témoignage serein et fier : La huitième colline

    Comment les destins se croisent ? Bien souvent, par des rencontres banales. Et puis, il y a les tragédies de l’histoire de l’humanité qui révèlent des héros ordinaires parce qu’ils restent simplement humains alors que leurs congénères s’enlisent dans la barbarie par obscurantisme ou veulerie. Ce refus de la barbarie conduit forcément à un acte héroïque.

    Dans son premier roman pétri d’humanisme au titre " La huitième colline ", Louis Carzou évoque le génocide arménien. De nombreux ouvrages historiques ont été publiés sur le sujet. Il n’y a plus que des négationnistes, des hommes politiques cyniques et des affairistes pour en contester la réalité. L’auteur utilise le genre romanesque et donc la fiction à partir d’un fait historique majeur dans le cours fragile de l’humanité. Il fait appel à l’empathie du lecteur et, par là, nous donne à ressentir, par la lecture et donc l’imaginaire, ce que les Arméniens ont vécu dans leur chair.

    Dans une famille turque, une grand-mère révèle, au seuil de sa mort, qu’elle est arménienne, enfant sauvé et adopté par un médecin turc. Ce choix révèle que, en 1915, tous les Turcs n’ont pas participé ou approuvé le génocide, de même que, de nos jours, des Turcs le reconnaissent avec tous les risques encourus. L’auteur met en scène des femmes arméniennes dans une histoire romancée à la fois tragique et belle par les émotions qu’elle suscite. Les personnages sont porteurs de vérités historiques et contemporaines. L’écriture est subtile et leur donne chair.
    En 1915, le Colonel Mehmet, fier d’être un descendant des Janissaires, incarne la barbarie la plus cruelle à côté du lieutenant Zafer, intellectuel qui, au fil du temps, s’aguerrit et obéit par conviction ou couardise. Le bon Docteur Bey ( Ragip) découvre avec horreur le sort réservé aux Arméniens et se souvient de ce que lui disait un professeur, lorsqu’il était étudiant : " Un médecin fait un diagnostic. Un bon médecin agit ". Il y a aussi le personnage de Itsak. Protégé par le médecin, ce jeune turc est un pacifiste, amoureux de Gayané, jeune fille arménienne à en perdre la raison, dans une Turquie qui est en guerre et prépare le génocide.
    Dans la Turquie contemporaine, Sibel est une journaliste émancipée et une femme moderne qui résiste à la pression de sa famille : une mère, Nermin, qui l’appelle " Mon petit moineau " tout en la culpabilisant de n’être pas mariée à 27 ans ; un frère, Sédat, traditionaliste et conservateur lorsqu’il s’agit de la nation turque et de la religion musulmane ; et le père, Arda, qui, par ses regards et ses silences, veut peser sur la conscience de sa fille. La jeune femme a un amant, Volkan et travaille pour CNN Turquie, qui " n’est qu’une licence exploitée par un groupe de presse turc. " Elle s’intéresse à la répression contre les Kurdes et s’arrête sur une image d’une mère kurde qui offre son enfant à la caméra en disant : " Prenez-le ! Prenez-le ! Qu’est-ce que je vais en faire moi ? Qu’est-ce que je vais lui donner ? La misère ? La répression ? L’exil ? "… Un geste désespéré qui s’était déjà produit en 1915 …
    Ragip (Docteur Bey) et Sibel, à des décennies et trois générations d’intervalle, sont des personnages à la fois forts et fragiles dans une société turque figée dans ses croyances. L’arrière-grand-père turc et sa petite fille portent en eux cette humanité qui permet de ne jamais sombrer dans l’obscurantisme même lorsque tout vous y pousse. Louis Carzou met leurs vies en parallèle dans deux récits qui se suivent et s’imbriquent. Le premier élément matériel de l’intrigue est un ornement fait de " dix pétales qui tournaient dans le sens des aiguilles d’une montre autour d’un rond central ". En 1915, cet objet d’art est observé d’abord, dans la région de Sivas, par Ragip et appartenait au Colonel Mehmet. Celui-ci dévoile son racisme et sa cruauté en disant : " C’est un cadeau… le gavour ( infidèle arménien pour les Turcs) cet infidèle qui me l’a donné m’a assuré qu’il n’en fabriquait plus d’autres comme cela… Mais vous faites confiance, vous, à ces chiens ?... Ah, ça, pas moi ! A peine le dos tourné, ils vont chercher leurs saloperies de frères russes ! Alors pour être sûr qu’il tienne sa promesse, je suis parti avec ses bras !... hè…hè…hè… " A l’époque qui est la notre, Guluzar, grand-mère de Sibel, porte un pendentif au motif identique, en arménien " averjagan " qui signifie et symbolise l’éternité.
    Tout le monde appelle Guluzar par le petit nom de " Nine ". Sibel, qui adore cette grand-mère paternelle, nous confie même que, petite fille, elle lui avait demandé ce qu’était le noir et Nine lui avait répondu : " C’est la couleur qui est privée de lumière "… Sibel avait pris alors pour habitude, la nuit, de laisser sa chambre éclairée pour " consoler la nuit de l’obscurité "… Quelle métaphore à saisir !... allumer la lumière de la vérité pour consoler la longue nuit arménienne… La lumière de la vérité face à l’obscurantisme et au négationnisme… La lueur de l’espoir qui résiste à tous les éteignoirs… la fin de l’éclipse historique qui, depuis bientôt un siècle, maintient un soleil noir au dessus de la Turquie privée de lumière.
     
    " Les mots sont les passants mystérieux de l’âme " écrivait Victor Hugo. Plus près de nous, Kevork Témizian, cardiologue et poète arménien né en Syrie, a écrit un beau poème " Tes mots peuvent-ils ériger un nouveau monde ? ". Les premiers vers questionnent encore : " Tes mots peuvent-ils tracer des sillons dans la terre, se muer en semence, alliant la substance et la saveur des siècles passés aux siècles à venir ? ". Les mots ont une musique avec des échos intérieurs. Lorsque Sibel, intellectuelle, apprend que sa grand-mère est arménienne elle veut savoir et comprendre. Le seul livre qu’elle trouve en librairie est un vieux dictionnaire anglais-arménien. Elle y découvre le mot " Medz Mayrig ", Grand-mère. Elle est prise d’un dégoût, d’une mélancolie jusqu’à la nausée face à son identité nationale turque. Elle dit : " Je ne sais plus si je suis turque ou arménienne, parce que les deux… Les deux, ça me semble difficile… Impossible … Parfois je me dis que je hais ce pays qui se ment, alors que c’est le mien… " Comment va-t-elle surmonter cette crise existentielle ?

    La huitième colline est une métaphore pudique utilisée dans le roman de Louis CARZOU qui a inventé une fin optimiste à son récit. Donc, ne la cherchez pas en Anatolie où une grande partie des massacres eurent lieu et à Sivas où le drame trouve son origine dans ce roman. A Sivas, le 4 septembre 1919, se réunissait le congrès qui a jeté les fondations de la République turque. Plus récemment, le 2 juillet 1993, des fondamentalistes sunnites y incendiaient l’Hôtel Madimak, en représailles de la présence de l’écrivain Aziz Nesin, traducteur des Versets sataniques de Salman Rushdie. Dans cet incendie, 36 intellectuels alévis et un anthropologue néerlandais ont péri.

    Ce premier roman est profondément pensé et écrit tout en finesse, sans haine, sur un sujet qui concerne Louis CARZOU, puisqu’il a une origine arménienne. Il est édité aux Editions Liana Levi… à découvrir sans attendre la fin de l’ " année de l’Arménie ". En France, des événements culturels sont organisés dans de nombreuses villes et offrent l’occasion de découvrir un peuple martyrisé, issu d’une grande civilisation, et porteur de richesses pour le patrimoine de l’Humanité.
     
    La reconnaissance du génocide arménien concerne en premier lieu les Arméniens et les Turcs. Elle est aussi un symbole fort de la communauté internationale pour toutes les minorités intégrées ou non dans une grande nation. Elle touche à leur droit de survie et de sauvegarder un patrimoine identitaire et culturel lié à leur histoire ancestrale dont ils sont les témoins vivants : " un témoignage serein et fier ". Elle est la condamnation des comportements hégémoniques qui refusent l’idée que l’on puisse vivre en harmonie dans un pays, en respectant des règles constitutionnelles, civiles ou pénales, mais sans renier son appartenance identitaire plus ancienne que celle nationale. Elle condamne la pensée et la religion uniques qui fondent, sur la haine de l’autre, le racisme, les dictatures et les communautarismes. " Il n’y a qu’un coin de la planète qui peut se revendiquer ethniquement pur… c’est le Groenland… Enfin, d’après ce que je sais des pingouins ", dit un sage arménien dans le roman de Louis CARZOU, qui nous offre une happy end, avec une vision optimiste de l’évolution sociale en Turquie dans les années à venir. Le jour où la Turquie reconnaîtrait les années noires de son histoire, nous fêterions volontiers ce repentir à Istambul ou à Erevan. A Erevan, on pourrait boire un coktail Malkhaz, un verre dans chaque main, en écoutant l’ Américan Navy Band au Malkhaz jazz Akam et peut-être que le patron , Levon Malkhazian se mettrait au piano… A Istanbul, on consommerait un caïprina au bar 360°, avant d’aller flâner chez les bouquinistes de Sihangir pour feuilleter quelques livres sur le génocide arménien comme Arménie 1915 , un génocide exemplaire d’un certain Jean-Marie Carzou qui cite Jean Jaurés : " Nous en sommes venus au temps où l’humanité ne peut plus vivre avec, dans sa cave, le cadavre d’un peuple assassiné ".
    Et puis, rêvons encore un peu, il y aurait un rayon complet de livres sur le génocide chez un libraire prénommé Serguei avec : Les passagers d’Istanbul d’Esther Héboyan, Un poignard dans un jardin de Vahé Katcha, Les héritiers du pays oublié et Le ciel était noir sur l’Euphrate de Jacques Der Alexanian, 1915… Les derniers Laudes de Perdj Zeytoutsian, Les massacres des Arméniens de Arnold J.Tynbee, Nuit turque de Philippe Videlier, 1918-1920 , La république arménienne de Anahide Ter Minassian, L’Arménie à l’épreuve des siècles par Annie et Jean-Pierre Mahè, Les naufragés de la terre promise de Robert Arnoux, Les yeux brûlants d’Antoine Agoudjian, La victoire de Sardarabad de Serge Afanasyan, L’état criminel de Yves Ternon, Les lettres rouges de Jean-Pierre Badonnel, Embarquement pour l’Ararat de Michael J. Arlen, Moi, Constance, princesse d’Antioche de Marina Bédéyan, Arménia de Robert Dermerguerian, Dictionnaire de la cause arménienne de Ara Krikirian, Le tigre en flammes de Peter Balakian, Deir-es-Zor de Bardig Kouyoumdjian et Christine Simeone, La province de la mort de Leslie A.Davis…

    En 1915, les Arméniens avaient été condamnés à mort à cause de leur appartenance ethnique et de leur localisation géographique. La tension régnait entre les Arméniens séparatistes et les occupants turcs, la guerre mondiale avait atteint les Balkans, et, le 24 avril 1915, le débarquement des troupes alliées échouait à Gallipoli. Cet échec marquait la date du début des massacres organisés contre les Arméniens. En 1916, le peuple arménien avait perdu, en deux ans, 1.500.000 des siens, avec l’alibi turc de la subversion. Par la suite, d’autres génocides ont été perpétrés… Dans son roman, Louis Carzou évoque les massacres de femmes arméniennes avec leurs enfants. On peut évoquer à ce sujet les paroles de Pierre Loti de l’Académie française : " Je ne puis penser sans une spéciale mélancolie à ces femmes massacrées qui, pour la plupart sans doute, avaient d’admirables yeux de velours. "
    Pour finir en poème, dans " vô lu mondu " chanté par les Muvrini et dont un couplet est interprété par le chanteur arménien du groupe Bratch, nous avons relevé ces passages…
    U ventu dice un tu nome
    Da rompe a chjostra di tu campa…
    Calvacu mari è corgu mondi…
    Les mers défilent au long du voyage
    Pour découvrir la liberté
    Ma vie s’arrime à tant de peuples
    Tantôt en lutte ou en prière
    A tant d’attente, à tant d’espoir
    Pour la lumière qui reviendra...
    E vo lu mondu…
     
    ENTRETIEN AVEC LOUIS CARZOU :
     
    1°/ La huitième colline est votre premier roman publié. Vous êtes d’origine arménienne. A 42 ans, vous êtes rédacteur en chef adjoint à LCI. Vous êtes donc journaliste de formation et on aurait pu penser que vous auriez choisi le genre historique ou documentaire pour écrire un ouvrage sur le génocide arménien. Pourquoi avoir choisi le roman, donc la fiction ?

    LC : L’écriture, qu’il s’agisse de romans, de nouvelles ou de tout autre forme de fiction, est chez moi un désir bien plus ancien que celui du journalisme, même si je suis très attaché à ce métier. Sur le thème du génocide arménien, mon père avait déjà ouvert la voie des ouvrages historiques avec la publication en 1975 du premier livre d’histoire en français consacré à cette tragédie. Surtout, je ne crois pas avoir écrit un roman sur le génocide des arméniens, mais plutôt sur la question de la transmission, de la mémoire. C’est d’ailleurs pour cela que mon héroïne est une jeune femme d’aujourd’hui. Lorsque j’ai commencé à travailler sur ce roman, elle se posait cette question : " A travers mes enfants, à quoi je donne une vie supplémentaire ? " . Et puis seule la fiction permettait cette construction avec l’alternance de passages contemporains et de plongées dans le passé.

    2°/ Le génocide arménien est au centre de votre roman et vos personnages apparaissent porteurs de vérités historiques et contemporaines. Pouvez-vous nous parler des personnages de Ragip et Nine, du colonel Mehmet et du lieutenant Zafer, mais aussi, dans la Turquie contemporaine, de Sibel et Sedat?

    LC : Sibel est évidemment le personnage auquel je suis le plus attaché. C’est aussi le personnage qui m’a donné le plus de difficultés, car, en toute humilité, rien n’est finalement plus complexe que de se glisser dans la peau d’un personnage féminin. Mais il n’y a rien de plus passionnant non plus, du moins à mes yeux. Paradoxalement, les heures passées avec Ragip ont été plus aisées, du point de vue de l’écriture. C’est paradoxal parce que c’est à sa suite que l’on traverse l’horreur de ce génocide, que l’on se trouve confronté à sa réalité la plus immédiate, sa dimension humaine. Je dois reconnaître que pour le personnage de Nine, je me suis inspiré de ma grand-mère paternelle, dotée d’un sacré caractère. Quant aux deux personnages de militaires turcs, ils me semblaient bien symboliser les deux faces d’une même volonté d’extermination : celle qui fait du zèle, qui se venge à travers sa cruauté de sa propre médiocrité, et celle qui laisse à sa propre lâcheté le soin d’oublier sa responsabilité lorsque l’on applique des ordres barbares jusqu’à en faire des réflexes.

    3°/ A la fin de La huitième colline, la grand- mère Nine veut se convertir à la religion musulmane qu’elle n’avait pas réellement embrassée jusque là. Elle est née arménienne de naissance et donc chrétienne Grégorienne. Elle a vécu en musulmane sans l’être. Elle veut mourir en musulmane, par reconnaissance envers celui qui l’a sauvée. Cette conversion voulue et non pas subie est-elle simplement, pour vous, la reconnaissance d’un " Juste " parmi les Turcs ou doit-on y voir un autre message plus polémique sur les Arméniens vivant toujours en Turquie? Est-ce, à cet égard, un geste symbolique significatif ?

    LC : Cette conversion m’a été racontée par un ami français d’origine arménienne, et c’est cette anecdote incroyable qui est à l’origine de ce roman. J’ai été tellement frappé par le récit de ce geste, qu’il me semblait impossible de ne pas écrire sur cette dernière volonté aux allures de révolution intime. Quinze jours après cette conversation, j’avais déjà pratiquement toute la structure du roman en tête, organisée autour de cette anecdote. J’ai demandé à cet ami la permission de me servir de ce geste, ce qu’il a accepté bien volontiers, d’autant que le phénomène des familles turques qui se découvrent un aïeul arménien est assez répandu en Turquie. C’est pour moi un acte très fort, symbolique, de réconciliation. Il est incontestable qu’il y a eu un génocide des arméniens, mais il est aussi incontestable qu’il y a eu, dans cette tempête d’inhumanité assassine, des hommes qui refusaient de prendre part à l’extermination de leurs voisins. Et je trouve important, dans le respect de mes origines arméniennes, d’être aussi capable d’écrire cela.

    4°/ La Huitième colline se situe en Anatolie où une grande partie des massacres a été perpétrée et plus particulièrement la région de Sivas où a été réuni le 4 septembre 1919 le congrès qui a jeté les fondations de la République turque. Plus récemment, dans cette ville, des fondamentalistes sunnites ont incendié l’Hôtel Madimak le 2 juillet 1993, en représailles de la présence de l’écrivain Aziz Nesin, traducteur des Versets sataniques de Salman Rushdie. Dans cet incendie, 36 intellectuels alévis et un anthropologue néerlandais ont péri. Pour quelles raisons avoir choisi ce lieu ?

    LC : Justement parce que cette ville symbolise les effets tragiques du nationalisme turc dans ce qu’il a de plus ombrageux, que ce soit en 1915 ou aujourd’hui. Si le lecteur se renseigne sur cette ville, il se rendra compte que le combat contre l’intolérance, les discours et les saillies extrémistes, est un combat toujours d’actualité en Turquie. De plus, cette ville était très loin des lignes de front de la première guerre mondiale. Or elle a abrité nombre de massacres. C’est donc, à cet égard, un parfait exemple contre l’un des arguments préférés des négationnistes aujourd’hui, qui consiste à dire qu’il s’agissait d’empêcher les populations arméniennes de pactiser avec les russes. Jamais, de toute la guerre, un soldat russe n’a mis le pied à Sivas. Or la population arménienne de Sivas a, elle aussi, été très largement décimée, dès 1915.

    5°/ J’ai lu sur le site de votre éditeur, votre définition biblique des Arméniens comme " le peuple élu… au second tour ". Nous sommes dans l’année de l’Arménie en France. Pensez-vous que cet événement qui se concrétise par de nombreuses manifestations culturelles, soit de nature à faire encore bouger les choses, notamment en ce qui concerne la reconnaissance du génocide par la Turquie comme condition préalable à son entrée dans la communauté européenne ?

    LC : Ma définition des arméniens est une boutade, et n’a rien de " biblique "… Quant à la reconnaissance du génocide des arméniens par la Turquie, je pense que nous finirons par y assister. Certes, les informations, que ce soient les procès contre les intellectuels, ou les actions plus perverses (la modification des noms latins de certaines espèces qui comportent le mot " armenia "…), ne rendent pas optimistes. Mais souvenez vous de l’exemple de l’URSS. En 1981, j’avais 18 ans, et c’était Brejnev qui tenait le Kremlin. A l’époque, si l’on m’avait dit que tout s’effondrerait huit ans plus tard, sans déclencher un conflit majeur, j’aurais pris mon interlocuteur pour un fou. Il faut donc continuer de se battre pour cette reconnaissance, parce que, parfois, l’Histoire peut être porteuse d’espoir. Surtout, je crois sincèrement que cette reconnaissance serait ce qui pourrait arriver de mieux aujourd’hui… pour les citoyens turcs. Car elle impliquerait trois changements majeurs pour eux : un vrai respect du droit des minorités, une authentique liberté d’expression et la remise en cause du rôle de l’armée dans ses institutions, acteur qui échappe encore au suffrage universel.


     

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