• L'inspecteur Ali a perdu Driss Chraibi...

    « Héritier d'un riche passé, de croisements et d'influences très diverses, le Maroc est un creuset où des civilisations différentes viennent se mêler. La littérature, d'une réelle importance, nous offre des voix aussi singulières que diverses, modernes et engagées dans des débats modernes mais nourries aussi d'un fonds immémorial provenant de la tradition orale».

    La littérature marocaine et le monde du polar ont perdu un grand écrivain : Driss Chraibi.







    Plusieurs auteurs marocains lui ont rendu hommage à l'annonce de son décès, dont notamment Tahar ben Jelloun qui a salué la mémoire d'un homme "engagé et courageux qui a ouvert la voie à plusieurs générations d'écrivains maghrébins", ajoutant que "Le passé simple est un chef d’œuvre aussi important que L'Étranger d'Albert Camus". Pour Fouad Laroui, que l'écrivain considérait comme son fils spirituel, "Il y a chez Driss Chraïbi presque un modèle de comment vivre sa vie dans la plénitude de la création, de la fantaisie, de la curiosité et de l'humour". Maati Kabal a salué son ""immense don de conteur public et son esprit libre et frondeur". Salim Jay, auteur du Dictionnaire des écrivains marocains, a pour sa part rendu hommage au "grand talent et à l'indépendance d'esprit" de l'écrivain..
    Driss Chraïbi résidait depuis longtemps avec sa famille à l'Ile d'Yeu. Son corps a été rapatrié dans son pays natal pour y être inhumé le vendredi 6 avril au cimetière des Chouhada à Casablanca, près de la tombe de son père. Son épouse, Mme Sheena Chraïbi a déclaré que ""c'est très important qu'il repose dans son pays natal".

    Driss Chraïbi est l'un des auteurs marocains les plus connus. Il aborde souvent dans son œuvre le colonialisme et ses conséquences. Il n'hésite pas à utiliser sa propre histoire comme trame romanesque. Il est décédé dimanche 1er avril 2007 à 81 ans. Ce grand écrivain marocain a écrit dans la langue du pays où il a passé la majeure partie de sa vie, la France. Ses livres sont traversés par les questions de l’exil, de la résistance aux pouvoirs, phallocrates ou d’État, de la corruption et de la colonisation. Son premier roman, le Passé simple, paru chez Gallimard en 1954, avait fait scandale dans son pays, en particulier parmi les nationalistes, qui s’estimaient trahis, parce qu’il y décrivait un jeune Marocain se rebellant contre la tutelle d’un père féodal et les pesanteurs de la société, avant de partir pour la France. Mais, comme dans tous les livres qui ont suivi, dont Civilisation, ma mère ! (1972) ou Une enquête au pays (1981), Driss Chraïbi ne s’y montrait pas manichéen.

    Il est né le 15 juillet 1926 à El-Jadida (ex-Mazagan, situé à centaine de km de Casablanca), dans une riche famille de négociants cultivés et un Maroc alors sous Protectorat français. Il fréquente d'abord l'école coranique puis l'école française et le lycée Lyautey de Casablanca avant de venir étudier en France. Il part pour la France en 1945. Il suit des études de chimie et obtient son diplôme d’ ingénieur en 1950. En 1954, la sortie de son premier livre "Le Passé simple" fait scandale au Maroc. Cet ouvrage est très critique envers l'Islam et les traditions de la société patriarcale marocaine de cette époque. Bien accueilli en France, l'auteur attendra une quinzaine d'années avant qu'une nouvelle génération d'intellectuels marocains (Rachid Boudjedra, Tahar ben Jelloun,...), notamment via la revue Souffle, lui accorde une reconnaissance méritée. Les Boucs, second livre publié l'année suivante, aborde lui le thème du déracinement et de la condition des travailleurs maghrébins immigrés en France. Suivront plusieurs dizaines de titres très souvent traduits dans le monde entier. En 1959, après avoir exercé divers métiers et voyagé en Europe, Driss Chraïbi devient journaliste-producteur à Radio-France, responsable des dramatiques sur France-Culture. Il exercera cette activité en parallèle à sa carrière littéraire jusqu'à la fin des années '80. Il enseignera aussi quelque temps dans les années '70 à l'Université de Laval, au Québec. Driss Chraïbi a fait paraître ses mémoires en 1998 « Vu, lu, entendu » qui débutent ainsi « Je remercie la vie, elle m’a comblé. En regard d’elle, tout le reste est littérature. » Dans le deuxième tome « Le monde à côté » paru en 2000, il raconte son arrivée en France en 1945, ses rencontres professionnelles en Alsace, à l'Ile d'Yeu, au Canada et à Paris, son amour pour la vie, sa passion pour les femmes. Il a été producteur à l'ORTF. Il a reçu le Prix littéraire de l'Afrique méditerranéenne pour l'ensemble de son œuvre en 1973, le Prix de l'amitié franco-arabe, le 7 octobre 1981, le Prix Mondello pour la traduction de "Naissance à l'Aube" en Italie. (Source: Jean Déjeux)

    Driss Chraibi était un auteur marocain d’expression française. Ses écrits ont suscité l’intérêt des linguistes. Pour ne citer que deux exemples : La langue de Driss Chraïbi « langue déplacée d'un écrivain déplacé » par Bernadette Dejean de la Bâtie ; Analyse sémio-linguistique de " La mère du printemps de Driss Chraibi" faite par Assia Bouayad-Benadada…

    Driss Chraibi publiera au total une vingtaine de romans et récits, pour la plupart consacrés à l'histoire du Maroc, au colonialisme, à l'Islam et à la condition des femmes arabes. Il a gardé son humour acerbe pour une série de romans policiers plutôt loufoques dont le personnage central s'appelle "l'inspecteur Ali", personnage central est un drôlatique qui mène des enquêtes dans le Maroc contemporain. Parmi ses livres les plus connus, citons notamment, outre Passé simple et Les Boucs: La Foule (1961), Succession ouverte (1962), Un Ami viendra vous voir (1967), La Civilisation, ma mère ! (1972), Mort au Canada (1975), Une enquête au pays (1981), La Mère du printemps (1981), Naissance de l'aube (1986), L'inspecteur Ali (1991), Une place au soleil (1993), L'homme du livre (1995), Lu, vu, entendu (1998) et son autobiographie, Le monde à côté (2001). En 2004, il remet en scène son personnage fétiche, l’inspecteur Ali dans « L'Homme qui venait du passé, Denoël » .
    Extrait de « L’homme qui venait du passé » à l’adresse : http://auteurs.arald.org/extraits/Chraibi1926_AE.html

    Une analyse de l'Inspecteur Ali et de son auteur:
    « Parmi les romans de Chraïbi qu'on peut considérer comme post-modernes à plusieurs titres, L’Inspecteur Ali (1991) est probablement celui où le procédé du double est utilisé de la façon la plus consistante et la plus dense pour explorer, en les parodiant et en les tournant en dérision, des identités duales. L’histoire de L’Inspecteur Ali peut être résumée de la façon suivante. Brahim Orourke, auteur marocain de romans policiers à succès – les aventures de l’inspecteur Ali – et gloire littéraire nationale, est récemment retourné vivre au Maroc avec sa femme Fiona, d'origine écossaise, et leurs enfants. Au moment où l'histoire commence, on apprend que les parents de Fiona, qui est enceinte, vont venir leur rendre visite. Comme c'est leur premier voyage au Maroc, Jock et Susan ont des appréhensions et Brahim prépare leur arrivée en cherchant à minimiser le choc culturel que va subir le couple, habitué au seul mode de vie écossais. Parallèlement, Brahim décide de donner une nouvelle orientation à sa carrière d’écrivain. Abandonnant le genre policier, il essaie d’écrire son premier roman politico-social, Le Second Passé simple, où il dénoncera les injustices que subit l’homme arabe dans le monde. Cependant, Brahim ne parvient pas à ses fins. S'il réussit enfin à écrire un roman, il ne s'agit pas du Second Passé simple mais d'une autre aventure de l’inspecteur Ali. L’Inspecteur Ali se termine sur la naissance du troisième enfant de Brahim et Fiona.
    L’Inspecteur Ali a une construction en abyme dans laquelle Chraïbi, écrivain, met en scène Brahim, un personnage d'écrivain, qui met en scène dans ses romans le personnage de l'inspecteur Ali. Le cadre de cet article n'étant pas la dimension autobiographique, on ne fera pas de conjectures sur les ressemblances et les différences entre Chraïbi et chacun de ses héros, Brahim et Ali. Cependant, on ne peut pas ne pas s'arrêter en guise de préambule à la présente analyse du jeu des doubles, sur l’avertissement qui ouvre le roman : "Toutes les scènes (...) sont dues à l’imagination effrénée de l’inspecteur Ali. Et tous les personnages sont fictifs (...). B. O’Rourke. p.c.c. Driss Chraïbi". Voilà donc les lecteurs prévenus : le roman qu'ils vont commencer a un triple auteur, qui n'est autre que le personnage fictif de l'inspecteur, dédoublé une première fois dans le personnage de l'écrivain Brahim, lui-même double de Chraïbi. Cet avertissement met l'accent sur le principal jeu de dédoublement dans L’Inspecteur Ali, à savoir celui de la littérature, à mi-chemin entre la réalité et la fiction, et les notions d'identité de l'auteur et de l'écrivain
    ».
    Extrait de Personnages et récits doubles dans L’Inspecteur Ali de Driss Chraïbi, Bernadette Dejean de la Batie, Université de Melbourne, analyse relevée à l’adresse cidessous:
    http://www.limag.refer.org/Textes/Iti27/Dejean.htm


    Quelques autres auteurs marocains connus ou à découvrir:

    Tahar Ben Jelloun est sans doute actuellement le plus connu des auteurs français d'origine marocaine puisque son œuvre est traduite dans près de cinquante pays. Enseignant en philosophie au Maroc, il dût quitter son pays en 1971 quand fut promulguée l'arabisation des études pour lesquelles il n'était pas formé. Collaborateur du Monde à partir de 72, il obtient un doctorat de psychiatrie sociale en 1975, expérience qui donna lieu à La réclusion solitaire (1976). La célébrité lui vint avec L'enfant de sable paru en 1985 et il connut un grand succès avec la suite qu'il en fit : La Nuit sacrée qui obtint le prix Goncourt en 1987. Tahar Ben Jelloun vit toujours à Paris avec sa femme et sa fille Mérième, à laquelle il a dédié le Racisme expliqué à ma fille en 1997. Ses trois derniers romans : Le dernier ami Le Seuil, mars 2004 - La belle au bois dormant Le Seuil, octobre 2004 – Partir Gallimard, janvier 2005.
    Son site officiel à l’adresse ci-dessous :
    http://www.taharbenjelloun.org/accueil.php

    Maati Kabbah: journaliste-écrivain, auteur d'un premier recueil de nouvelles, Je t'ai à l'œil, paru chez Paris Méditerranée. A dirigé avec Nicole de Pontcharra un ouvrage collectif intitulé Le Maroc en mouvement. Actuellement responsable des jeudis de l'IMA, à l'Institut du Monde Arabe. En Mai 2007 il a publié « Maroc, éclats instantanés » - présentation de l’Editeur « Le Grand Souffle »: « L'écrivain entre deux rives, que Maati Kabbal personnifie parfaitement, est d'abord en butte à une interrogation : il sait d'où il vient, il sait à peu près où il est, mais il se demande si ce déplacement, cette errance, cet exil étaient vraiment nécessaires. Il y a donc des retours, des allers-retours plutôt, dans ce recueil de nouvelles - on devrait plutôt dire : de " choses vues " - où le talent de miniaturiste de Kabbal se donne libre cours, parfois de façon poignante - parfois drôle. Les nouvelles de Maati Kabbal peuvent déconcerter tant elles épousent au plus près tout l'absurde de la vie - après tout, nos péripéties quotidiennes ne font pas toujours sens non plus. On ne s'étonne pas de croiser Jennifer Lopez ou Claude Chabrol en tournant une page, en sautant d'un récit à l'autre. Rêve ou réalité ? Qu'importe, finalement. La vie est un songe, souvent triste, parfois gai. Ces éclats de vie signés Kabbal l'illustrent de façon très humaine, très fraternelle ».

    Mohamed Khair-Eddine (1941-1995) a vécu à Agadir, Casablanca, puis à Paris, où il a beaucoup publié, et animé des émissions sur France Culture.Iil est mort à Rabat en 1995. Ses œuvres, interdites au Maroc de son vivant, ont commencé à être rééditées en 2002. Ecrivain de l'exil, Mohamed Khair-Eddine a longtemps cultivé cette particularité qui a façonné son mythe et singularisé son style.

    Abdelkébir Khatibi a étudié la sociologie à la Sorbonne et soutenu une thèse sur le roman maghrébin. Découvert par Maurice Nadeau, il fait paraître en 1971 son premier roman, La Mémoire tatouée, considéré comme son chef-d’œuvre. Il a ensuite publié des récits, de la poésie, du théâtre, de nombreux essais sur les sociétés et l'art islamique.
    Mohamed Leftah exerce le métier de journaliste littéraire au Maroc et au Caire. Auteur de nombreux manuscrits inédits, il a signé avec Les Demoiselles de Numidie un roman qui mérite d'être qualifié de chef-d'oeuvre.

    Abdellatif Laâbi a joué un grand rôle dans le renouvellement culturel au Maroc, mais ses écrits et prises de position, hostiles au régime de Hassan II, lui ont valu la prison, puis l'exil en France en 1985.

    Mahi Binebine a fait ses études à Paris et y enseigne les mathématiques pendant huit ans. Parallèlement, il peint. Après quelques expositions, il publie plusieurs romans traduits dans différentes langues ; il est à la fois un peintre reconnu et un auteur de la jeune littérature marocaine de la diaspora. Son frère Aziz Binebine fait partie des 28 survivants du bagne de Tazmamart, son histoire a servi de trame au roman de Tahar Ben Jelloun : Cette aveuglante absence de lumière.

    Mohamed Choukri (1935-2003) a passé la plus grande partie de sa vie à Tanger, ville qui occupe une grande place dans ses écrits. A l'âge de 20 ans, il apprend à lire et écrire l'arabe ; il devient instituteur, puis professeur et se met à l'écriture. Il est découvert, publié et traduit grâce à Paul Bowles. A la même époque, il fréquente aussi Jean Genet et Tennessee Williams. C'est le premier volet de sa biographie, Le Pain Nu qui le fait connaître d'abord dans le monde anglo-saxon, puis en France grâce à la traduction de Tahar Ben Jelloun ; en raison de la censure, ce livre ne paraîtra au Maroc qu'en 2000. Il y raconte son enfance marquée par la misère, la brutalité et le manque de tout. Cultivant son image d'écrivain maudit, il est toujours considéré comme l'enfant terrible de la littérature arabe.

    Fouad Laroui est un économiste et un écrivain cosmopolite . Il est également chroniqueur littéraire à l'hebdomadaire Jeune Afrique, la revue Economia et la radio Médi. Après avoir fait ses études dans les grandes écoles françaises de Casablanca, il quitte le Maroc pour l'Europe où il enseigne l'économie à Amsterdam et se partage entre Londres et Paris. Ses romans écrits en français connaissent un grand succés au Maroc pour sa façon de se moquer des blocages de la société marocaine, il le fait avec humour et sans discours politique trop radical, ce qui lui a permis de ne jamais avoir de problèmes avec la censure. Parmi ses œuvres, il faut citer: : Les Dents du topographe (Julliard, 1996) : la chronique d’un jeune au Maroc, un récit qui marque le refus de l’ordre établi et un sentiment de détachement pour sa patrie. Prix Découverte Albert-Camus - De quel amour blessé (Julliard, 1998) : l’histoire d’un amour impossible entre un maghrébin de Paris et la fille d’un juif. Prix Méditerranée des Lycées, Prix Radio-Beur FM.- Méfiez-vous des parachutistes (Julliard, 1999) : un portrait comique de la société marocaine à travers la vie de deux personnages loufoques. -Le Maboul (Julliard, 2000) : recueil de nouvelles qui sont autant de satires de la société marocaine.- La fin tragique de Philomène Tralala (Julliard, 2003) -Tu n'as rien compris à Hassan II (Julliard, 2004) : recueil de nouvelles.- De l’islamisme. Une réfutation personnelle du totalitarisme religieux (éditions Robert Laffont, octobre 2006)

    Rajae Benchemsi: Après avoir vécu dix ans en France pour un doctorat de littérature sur Maurice Blanchot, Rajae Benchemsi est retournée vivre au Maroc où elle est née. Enseignante à l'école normale supérieure de Marrakech, elle se consacre aujourd'hui à la critique d'art, à la fiction et à la poésie.

    Yasmine Chami-Kettani
    a passé son enfance à Casablanca, puis est venue faire ses études à Paris. Normalienne, elle est aujourd'hui anthropologue. Son premier roman Cérémonie Actes Sud,1999), évoque l'influence de l'univers social et culturel du Maroc dans la vie affective d'une jeune femme divorcée.

    Salim Jay
    : Bibliomane de renom, essayiste, romancier, critique littéraire, Salim Jay est tout cela à la fois. Né à Paris d’un père marocain, grand poète entre autres, et d’une mère française, il est l’auteur de nombreux essais et romans : « La semaine où madame Simone eut cent ans », « Portrait du géniteur en poète officiel », « L’oiseau vit de sa plume » pour ne citer qu’eux. Il a été le premier à répertorier les écrivains marocains dans un petit dictionnaire. vient de publier un nouveau roman dont le titre promet un chef-d’œuvre d’ironie. « Embourgeoisement immédiat » est un titre qui en dit long sur le contenu de ce récit à base d’autodérision. Loin de tout onanisme autobiographique, l’auteur, s’exprimant à la première personne, met l’accent sur l’absurdité des aléas du quotidien, celle des attitudes des humains vis-à-vis des choses matérielles et de leurs semblables. Lorsqu’en 1999, à l’occasion de l’Année du Maroc, une journaliste fut chargée d’établir une sorte d’inventaire des écrivains, plumitifs, libellistes, polygraphes, fabulistes et même affabulateurs que compte le royaume, elle fit son travail très consciencieusement : elle inclut tout le monde - et oublia monsieur Jay.

    La liste n'est pas exhaustive. Il existe un petit dictionnaire des écrivains marocains établi par Salim Jay.


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