• Deux romans collection Nera - deux auteurs corses



    Corsité versus corsitude
    Dilemme, roman de Pierre LEPIDI

    " Dilemme " est un roman noir sans meurtre et sans enquête policière. Le héros de l’intrigue est un jeune journaliste. C’est surtout le récit de l’amour filial tel qu’il est vécu par un Corse. La Corse est une île, c’est-à-dire un vaste bateau ancré dans la Méditerranée. C’est à la fois un enfermement et une invitation de l’esprit au grand large. Le père du héros vit ses derniers jours dans son petit village de la côte orientale. Ses voyages, il les fait à travers ses lectures, se retranchant en fin de vie dans une chambre - bibliothèque. C’est ce père, "érudit et passionné des mots ", qui va entretenir avec son fils des liens intellectuels et qui, dans le souffle de vie qui lui reste, ira chanter un long chjam’e rispondi à Casamacccioli pour la foire du Niolu, scandant ainsi sa fierté d’avoir un fils journaliste chez "grands reporters ", dont il possède tous les exemplaires depuis le premier du 23 janvier 1944. " Il n’avait de l’admiration que pour les poètes, les écrivains, les journalistes, bref tous ceux qui vénéraient la plume ". C’est l’amour filial fusionnel qui poussera le fils à vouloir réussir sa vie professionnelle loin de la Corse tout en restant solidement enraciné dans son île.

    La corsitude est faite de liens charnels, passionnels et intellectuels. C’est ce sentiment d’appartenance à une famille, une histoire, une terre et une culture qui légitime la revendication de la corsité. En Corse, l’enracinement est aussi celui d’un arbre généalogique qui unit les générations au-delà de la mort. En refermant " Dilemne ", me sont venus les quelques vers du refrain de la chanson Rivecu écrite par Jacques FUSINA et chantée par I Muvrini.
    En préambule Jean - François Bernardini nous dit : " Quand les chansons se souviennent de la première pierre, du premier pas, elles ramènent nos voix vers un petit village de Haute-Corse : Tagliu Isulaccia. Là, encore enfant, autour d’un établi de menuisier, mon père nous apprenait son chant, son chant d’amour, mais, ce chant ne se dit pas… RIVECU !... et nous vous livrons le refrain :

    Le soleil s’est couché......................................................U sole s’hè ciuttatu
    Il y a longtemps déjà.......................................................Ch’hè une pezzu ad avà
    Mais quelque chose demeure.......................................... Ma s’hè vivu li fiatu
    Où je t’entends parler......................................................E ti senti parlà
    Mais quelque chose demeure...........................................Ma s’hè vivu li fiatu
    Où je te revois mon père…..............................................Et ti rivecu ô Bà…

    C’est ce "quelque chose " qui fait tout. C’est ce quelque chose qui explique la communion charnelle et intellectuelle d’un Corse avec son île peuplée de vivants et de morts. C’est ce "quelque chose " qui fait vivre chez le fils ce qu’il y avait de meilleur chez le père. C’est ce "quelquee chose " qui déterminera son humanité par héritage. C’est ce "quelque chose " qui fait de nous, de père en fils, des passeurs. Dans le roman de Pierre LEPIDI. C'est ce "quelque chose " qui créera le dilemme et forcera au choix.

    Notre héros débarque donc à Paris en stage chez "grands reporter " et fait d’abord équipe avec un jeune aristocrate pour trouver un scoop qui leur permet d’obtenir les deux seuls CDD offerts aux stagiaires par le journal, juste avant le départ à la retraite d’un vieux journaliste et ainsi la promesse d’un CDI pour l’un d’eux. Les deux journalistes en herbe entrent alors en concurrence. Pendant que l’aristo prend de l’avance, notre Corse s’égare dans l’érotisme et les produits illicites avec la sulfureuse Nathalie, plutôt nympho et adepte du piercing. C’est un premier amour d’adulte et un moyen d’échapper à la Cursità, ce mal du pays qui rend l’exil douloureux. C’est aussi une débauche parisienne qui, moderne, l’éloigne de la Corse. " J’estimais, dit-il, que l’écart entre le monde people et déjanté de Nathalie et celui de mon petit village était bien trop grand ". Et puis, son père décède et c’est par devoir de mémoire qu’il va se battre pour évincer l’aristo et obtenir le poste bientôt libre. Pour cela, il lui faut un scoop et un renseignement l’entraîne à Nice où un truand (qui finit toutes ses phrases par " d’enculé ! ") lui remet des fausses factures relatives à des malversations municipales… Malheureusement un entrepreneur proche de son père est trempé jusqu’au cou dans ces magouilles.

    Notre journaliste doit-il aller jusqu’au bout ou renoncer à cette enquête journalistique prometteuse ? Quelle est la bonne réponse au dilemme qui s’installe en lui ? L’auteur nous parle de cette fracture existentielle qui peut être ressentie par un jeune Corse exilé, tiraillé entre sa culture et son avenir professionnel sur le continent, entre la modernité du monde et les valeurs ancestrales de la Corse. Et puis ce sentiment parfois d’être fautif lorsqu’un ami lâche : " Tu es devenu pinz’ ou quoi ? ". Ce reproche est devenu une réalité pour les Corses de la diaspora lorsqu’ils ont découvert dans la bouche de leurs compatriotes le terme d’empinzzudés (signifiant francisés) employé à leur égard.

    Extrait : " Quand je rédigeais un papier ou une enquête dans les colonnes de Grands reporters, je pensais à mon père. Je le faisais pour lui. Parce que je savais qu’allongé dans sa mansarde, au milieu de son univers fait de livres et de timbres, il me lirait. Je l’imaginais, tournant lentement les pages de sa revue favorite à la recherche d’un article signé de ma main. En écrivant face à mon écran d’ordinateur, je le voyais en train d’esquisser un sourire, de chausser ses lunettes puis de plisser son front avant de commencer la lecture… "

    Dilemme a fait l’objet d’un entretien de l’auteur avec Joël Jegouzo dans un article consacré aux Editions Albiana sur le site Noircommepolar.
    Pierre LEPIDI a dit (redondance involontaire et qui aurait eu un effet ludique s’il se prénommait Jacques) : " Pour ce qui est de Dilemme, je rêverais qu’il sorte en langue corse… Les thèmes qui y sont abordés sont ceux de l’exil, de la passion amoureuse et des choix difficiles que nous impose parfois la vie. Ils sont donc universels. Si le livre pouvait un jour être également traduit en wolof, en allemand ou en arabe hassanya : je serai vraiment très fier. "

    Pierre LEPIDI est un ancien élève de l’Institut des Médias ISCPA de Paris. Journaliste, il travaille depuis 1995 au service des sports du quotidien national LE MONDE. Voyageur et passionné du continent africain, il a publié des récits de voyages : Les carnets d’Afrique en 2004 chez Polymédia (intégralement au profit de l’association Frères de foot qu’il préside) et Nouakchott – Nouadhibou en 2005 chez Ibis Press (illustré par des photographies de Philippe Freund). Avec un autre photographe, Clément Saccomani, il a participé à une exposition de photographies et de reportages sur l’Arménie qui a eu lieu à l’institut français de Budapest du 26 octobre au 30 novembre dernier.
     


    Invitation au trépas, traduction du premier polar en langue corse :
    " Saïonara ! U salutu di a morte "


    écrit par Jean – Marie COMITI

    Invitation au Trépas est le premier polar de Jean-Marie COMITI dans la collection Nera des Editions Albiana. Il l’avait écrit en langue corse sous le titre " Saïonara. U salutu di a morte " et signé sous son identité corse Ghjuvan Maria Comiti, chez le même éditeur en 2002, avant la création de la collection Nera qui remonte à 2004. Le titre de ce premier polar en langue corse est accompagné de " Saïonara " et on retrouve ce salut nippon pour la traduction " Invitation au Trépas ".

    Si je regarde l’évolution du héros du polar, lorsqu’il est policier, en France et plus généralement en Europe, il a la cinquantaine : l’âge des bilans et de la prise de recul sur soi-même et sur la société. Il est désabusé mais adepte, faute de bonheur possible, de petits plaisirs culinaires ou autres, fatigué mais tenace, mais sans illusion. Cette lucidité désenchantée le conduit à la solitude. Il est aussi un homme de devoir se jouant des peaux de banane et des pressions hiérarchiques et politiques. Il peut être mélomane, philosophe ou lettré. Il a des fêlures dans sa vie privée. Les héros du polar d’aujourd’hui sont plus dans la lignée d’un Maigret que d’un San-antonio mort avec son créateur. Ce sont des flics encore plus nonchalants que leur prédécesseur (Maigret). On pense bien entendu à Fabio Montale mais aussi à Pépé Carvalho ou au commissaire Montalbano qui vieillit dans la fiction. Aujourd’hui, on pourrait parler de " Tortue – attitude " chez l’archétype du flic dans le polar européen. C’est sans doute du à un besoin inconscient de cette lenteur que nous refuse le modernisme.

    Le héros de Jean-Marie Comiti, l’inspecteur sicilien Cordilione est dans cette lignée européenne. La belle cinquantaine grisonnante, habité d’une force tranquille, il vient d’être blessé par balle lors de sa dernière enquête. Sa blessure le fait boiter. A la mairie de Palerme, il reçoit une décoration sollicitée, pour lui, par le commissaire Desantis, un homme autoritaire, considéré comme droit et honnête, un chef de service pragmatique et attentionné avec ses subordonnés.

    Notre inspecteur "cœur de lion " n’a rien d’un super flic. Il a ses phobies et notamment celle des ascenseurs, des bateaux, des ordinateurs… Il a sa fracture intime : un divorce qui a laissé une profonde amertume sur son passé amoureux. Toutefois ses faiblesses n’empêchent en rien sa pugnacité et sa ténacité lorsqu’il s’agit de mener à son terme une enquête euclidienne. " Cordilione se fiait toujours à son intuition et lorsqu’il ressentait ce picotement qui partait du bas des reins et remontait jusqu’à la nuque, il se disait alors qu’il fallait dérouler le fil et se laisser conduire. C’est ce qu’il fit ". Dans tous les cas, il enfourche sa vielle Lambretta capricieuse entre deux réparations chez son garagiste.

    Le récit commence par le comportement fou d’un certain Denis Benediri, avionneur sicilien fortuné qui agresse un vigile de sa propre banque et se fait descendre en présence de celle qui devient sa jeune veuve. Notre inspecteur Cordilione est chargé de l’enquête au cœur des secrets d’une société sicilienne troublante. L’affaire se complique par l’enlèvement du fils de feu Benediri avec une demande de rançon et apparaît de plus en plus machiavélique lorsque le fils est découvert mort chez un détective privé devenu introuvable. Et puis, au milieu de tout cela, notre Cordilione ne chevauche plus seulement sa vieille Lambretta et succombe à la croupe de sa provocante collègue Lydia. Bien sûr, nous ne dévoilerons pas l’épilogue de cette intrigue digne d’un Hercule Poirot. La recherche de la vérité conduira notre fin limier sicilien dans les îles voisines, Sardaigne et Corse.

    Une particularité dans le récit : une voix -off moqueuse (s’exprimant en vieux français) y est une présence fantomatique du bon sens et de l’humour aux côtés de l’inspecteur Cordilione.
    Une âm’ errante hanterait-elle notr’ héros ?
    La question valait bien un alexandrin boiteux.

    Extraits : " Cordilione exerçait son métier avec passion. Plus les choses étaient compliquées, plus il y trouvait du plaisir. Il se raccrochait au moindre élément d’un problème, l’examinait sous tous les angles, essayait d’en tirer un quelconque indice jusqu’à ce qu’il lui donne un sens et rende compréhensible une situation… Pour lui, le regard en disait toujours plus que les mots sur la personne et c’était cela qu’il observait avant tout. "

    Jean-Marie COMITI écrit aussi des nouvelles et des essais. Chercheur en linguistique, sociolinguistique et sciences de l’éducation, maître de conférence, il enseigne à l’université de Corte. A ce titre, il s’est totalement impliqué dans l’enseignement de la langue corse depuis plusieurs années. Il a écrit notamment un ouvrage sur le sujet en 2005, " La langue corse entre chien et loup " préfacé par le poète Jacques FUSINA, aux Editions L’Harmattan. Il y analyse les causes multiples de la disparition des idiomes de la langue corse. Ses observations ont donné lieu à de nombreux débats insulaires sur des thèmes récurrents : origines de la langue corse, sa place dans la famille romane, son statut scolaire, sa place dans les médias et la société…
     

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