• Biblios, roman de Jean-Pierre Santini

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    Nimu, Le sentier lumineux, l’Ultimu, commando FNLC … et aujourd’hui Biblios, les romans d’une même œuvre dont on trouvait déjà les linéaments dans d’autres ouvrages de Jean-Pierre Santini comme Corsica clandestina ou notamment Isula Blues : « Quand on est d’ici, l’orgueil commande. On apprend à vivre seul, à exister seul, à se battre seul, à ne jamais aimer s’il le faut puisqu’il n’y a plus personne. " C’est une œuvre à la fois personnelle et sociale. Il nous parle de son village qui se meurt.

    Sans la littérature, que serions-nous ? se demande Andria Costa dans Biblios. On trouve une réponse dans Nimu : Depuis bien longtemps d’ailleurs, il n’y avait plus de littérature. La communication sociale en était réduite à quelques consignes utiles…. Ainsi était-il devenu habituel de découvrir des gens fermés sur eux-mêmes, clos comme des huîtres, impossible d’ailleurs à déplier tant leur crâne était plongé entre leurs bras, tant leurs bras étaient noués autour de leurs jambes, tant la mort avait raidi leur nuque et leurs membres, interdisant que l’on pût revoir leur visage et moins encore leurs yeux.

    La quatrième page de couverture de l’Ultimu nous dit : Chacun est au commencement et à la fin, premier et dernier. Chacun porte en soi, avec soi, les paroles les rêves et les actes de la communauté humaine où il a pris racine, dont il s'est nourri et qui fait obligation de résister à l'oubli quand vient le terme du temps. Le dernier (L'Ultimu) fera donc l'inventaire de sa vie en puisant au fleuve des souvenirs, à la source des êtres rencontrés et, sur ce nouveau territoire où l'espace se resserre, il s'appliquera sans contrainte, guidé par une intuition naturelle, à recomposer dans les mots, les écritures, les actes, les postures ou les mîmes, le parcours qui l'a conduit jusque là.

    Les dernières phrases de l’Ultimu annoncent Biblios: « Samuel Romani ouvre en grand la baie coulissante. Il se baisse et ramasse la feuille que la tramontane a transportée jusque-là. Il reconnaît le premier poème adressé à Jade : « J’écris pour vous, Madame la mort extrême dont la main si légère aquarelle la vie… » Il lève les yeux sur ce pays qui est le sien. Il y a du bleu, de la lumière et du silence partout. A Imiza, depuis longtemps, toutes les portes sont entrouvertes, sauf la sienne. Il est le dernier l’Ultimu, mais il ne suffit pas de le savoir, il faut l’écrire. Ici ou ailleurs, ceux qui racontent leur mort accompagnent la vie des autres. »

    4ème de couverture de Biblios : « Avant qu'Andria Costa ne s'avise de venir vivre à Imiza, Samuel Romani avait vu disparaitre tous les habitants. Moins il y avait de monde, plus il noircissait les pages. Après longtemps d'une écriture d'outre-tombe, il voulut raconter l'histoire d'une jeune femme égarée dans la montagne. Si la vie n'était qu'un roman peuplé d'êtres fictifs, un songe dont on s'éveille à l'instant de la mort, alors, tout ne serait que littérature ».

    Nous sommes toujours dans les années 2030, Samuel Romani et Andria Costa sont les seuls habitants d’Imiza, commune désertée qui forme une communauté d’agglomération avec d’autres communes voisines dont les habitants sont un peu plus nombreux. Andria Costa est le riche descendant d’une famille qui a fait fortune en Argentine et qui a construit une de ces belles villas américaines que l’on trouve dans le Cap corse. Tous adhèrent à un projet commun dont l’initiateur est Andria Costa, héritier d’une grande bibliothèque : créer une imprimerie et une édition pour repeupler  ce coin du Cap corse avec l’ambition de rééditer des œuvres introuvables pour les commercialiser. Le projet est baptisé « Biblios » car tout le processus de fabrication est assuré en un même lieu par une seule équipe. Deux ouvrages disparus à la vente sont choisis dont celui de Jérôme Ferrari qui a obtenu le prix Goncourt en 2012, Le sermon de la chute de Rome et le manifeste historique du FNLC « A liberta o a morte ».

    Pour reprendre les mots de Xavier Casanova parlant des personnages du roman baroque Ultimu, Jean-Pierre Santini met en scène : « une multitude d’énonciateurs, parfois réels pour les textes cités, parfois fictifs pour les propos attribués aux personnages convoqués au roman, parfois semi fictifs pour qui aurait capacité à lire certains passages comme un texte à clef ».

    Jean-Pierre Santini propose, avec Biblios, une nouvelle déclinaison crépusculaire de l’histoire d’Imiza et de celle de Samuel Romani, vox sciptandi in deserto, dans un lieu de désolation mais aussi de re-création possible. Sans doute parce que de la solitude de l’écrivain naît le sentiment qui fera refleurir le sens collectif. L’auteur transcrit des voix intérieures. Un personnage peut être multiple comme les interchangeables Julien, Polo ou Andria. Enfin, le récit lui-même fait l’objet d’une mise en parallèle poreuse entre la fiction et la réalité. Porosité schizophrène entre certains personnages fictifs ou mi-fictifs mais aussi des héros avec l’auteur, notamment  Samuel Romani et Andria Costa.  Ils semblent incarner (le verbe est surprenant lorsqu’il s’agit de héros de papier) deux temps de la vie de l’auteur, Andria Costa reprenant un projet futuriste dans l’édition abandonnée par Samuel. Dans un échange entre ces deux personnages poreux, il est question de la place de l’auteur…

    Samuel : Ne faut-il pas penser aux auteurs qui restent dans l’anonymat ?
    Andria : Je comprends, mais on peut considérer que tous les auteurs sont anonymes.
    Samuel : L’auteur disparait toujours derrière son œuvre ?
    Andria : Oui, il me semble… On n’a jamais vu un auteur au milieu de ses personnages !

    C’est sans doute ce que pense Jean-Pierre Santini peu enclin aux dédicaces. Toutefois il est présent dans cette suite d’ouvrages depuis Nimu jusqu’à Biblios, même s’il veut disparaître derrière son œuvre.

    Avec d’autres auteur(e)s corses, Jean-Pierre Santini a lancé ce qu’ils appellent « Operata culturale » et qui a fait l’objet du Manifeste de Luri dont nous relevons un extrait sur l’écriture et un autre sur l’édition : « Mais qu’est-ce donc qu’écrire ou créer  en Corse ? Réveiller les nostalgies autour des figures du passé ? Ou raviver les énergies autour des enjeux de demain ? Se claquemurer dans nos tours et dans nos citadelles ? Ou poursuivre en place publique nos manières particulières de débattre de tout, des jardins potagers comme de l’état du monde ? Quelque soit l’ancienneté et la profondeur de son ancrage, être créateur en Corse, c’est accepter de poser son travail dans un lieu à part : une île, qui est aussi un carrefour. C’est accepter d’en ressentir et d’en exprimer, à sa façon, avec ses mots, les forces et les faiblesses, les richesses et les misères, les craintes et les espoirs, les certitudes et les contradictions. Une vie entière. La durée d’une carrière. Le temps d’une résidence. L’instant d’une rencontre ou d’une vision éphémère »…/… « La Corse est ainsi dotée d’un appareil éditorial qui ne cesse d’affiner ses démarches et de multiplier ses audaces, dosant subtilement entre les prescriptions lourdes supportées par un noyau très consistant de très grands lecteurs, et les prescriptions homéopathiques proposés à un éventail très large de lecteurs plus occasionnels. Il y a deux décennies, ce qui semblait utopique, c’était de fonder en Corse des maisons d’édition. Aujourd’hui, ce qui est utopique, c’est de tourner ces entreprises vers l’étranger. Le mouvement a déjà été esquissé : la Corse s’ouvre vers le monde ». Dans Biblios, l’auteur s’interroge sur le devenir des œuvres littéraires, des auteurs et de l’édition corses avec l’évolution de l’Internet, le développement du téléchargement et la possibilité d’imprimer un livre à partir d’un fichier informatique grâce aux progrès techniques.

    Un passage sur la présentation d’un recueil collectif de l’Operata culturale intitulé « A cerca ou le voyage à Tuminu » éclaire sur l’intention littéraire de l’auteur de Biblios, en remplaçant Tuminu par Imiza et Imiza par Barrettali : « L’écriture est une forme de résistance. Acteurs incertains dans le maquis des mots, les écrivains cherchent solitairement des signes d’espérance ou de désespérance pour une communauté de destin dans l’opacité d’une révolte quotidienne. Ils écoutent les bruits du temps (Mandelstam encore) et restent ouverts à son chaos tragique. Ce sont ces bruits qui rendent impossible le retrait du monde à Tuminu, petit village sous les embruns méditerranéens. Le recueil est tourné vers ce lecteur que Mandelstam nomme " l’interprète ", au sens rigoureux pris par ce mot dans la musique. Dans un Occident dévoyé par ses soucis d’efficacité économique, Occident cartésien, le poète garde une "conception hellénistique du monde " dont il cherche à retrouver le fonds dionysiaque, irrationnel. L’Opérata culturale apparaît  comme une sorte d’arche de Noé devant unetable d'orientation ouverte sur la mer... Œuvre solitaire et solidaire. Ce sont ses mots que chaque pèlerin sort de sa besace pour les partager dans ce rendez-vous polyphonique… Mais est-ce le début ou la fin du voyage ? »

    A cerca ? L’œuvre de Jean-Pierre Santini est bien une quête humaine et littéraire avec ses étapes initiatiques. Elle est celle d’un militant politique et culturel. Cette dualité poreuse est illustrée par les pages 131 à 133 qui évoquent les deux ouvrages réédités par la nouvelle édition dont le nom et le logo sont « A filetta ». Cette édition fictive offre quelques similitudes avec la la réelle édition Fior di Carta, dont la feuille de fougère et la devise : « Corsi, un vi scurdate di a filetta[1] ! ».  Jean-Pierre Santini nous parle des Corses, de la Corse, des femmes, d’amour, de sexe (quelques scènes torrides mais jamais vulgaires),  de la solitude et de la mort…Et si tout n’était que littérature ? L’auteur s’offre et nous offre une de ses échappées belles dans un paradoxe sombre et lumineux au risque de devenir lui-même une créature de papier. Nous ne voulons pas faire l’exégèse d’une œuvre profuse mais cohérente et qui demande à être découverte si ce n’est pas déjà fait. Jean-Pierre Santini met souvent en prose un langage poétique. Une belle écriture d’une grande sensibilité. Nous préférons donc terminer cette présentation par un extrait dans lequel il nous semble reconnaître l’auteur qui veut prolonger les traces minérales du passé et désespère d’un avenir humain collectif, non sans résister : «  Il s’accroupissait souvent au pied d’un mur. Il affectionne particulièrement ceux qu’il avait lui-même restaurés à une époque déjà lointaine où il s’était convaincu de l’extrême importance de la remise en ordre des minéraux éparpillés par le temps et que des mains par milliers ; portés par la multitude des songes, avaient triés, charriés, façonnés, appareillés pour que la terre s’identifie aux hommes de ce pays et qu’elle se nourrisse d’eux autant qu’elle les nourrit. Alors il sentait monter ben lui des forces inhabituelles, des énergies incontrôlables, occultes, telluriques, qui le poussaient à bâtir avec une sorte de rage. Vers le soir, les bras usés, les épaules sensibles, les jambes lourdes, la nuque durcie et la tête vide, il avait un sourire vague avant de s’endormir ».



    [1] Corses, n’oubliez pas la fougère ! Cette épigraphe est une exhortation qui vient de l’expression corse : Un cunnosce più a filetta (ne plus connaître la fougère). C’est une réprobation utilisée pour s’étonner de constater  chez certains compatriotes l’oubli du pays natal symbolisé par la fougère, cette plante extrêmement répandue sous les châtaigniers dans le centre montagneux de la Corse.


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