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    hameau-des-purs

    Le Hameau des Purs est un lieu de pierres grises au sud-est du Massif central où la burle, vent glacial, s’engouffre. L’hiver venu,  les murs se referment sur ses habitants dans ce coin rude de la  région du  Vivarais-Lignon. La plupart du temps les polars se déroulent en ville. Associée à la violence et la nuit, elle est souvent héroïne éponyme des romans policiers. Elle n’est pas l’univers du  roman écrit par Sonia Delzongle. Son héros n’arpente pas son labyrinthe. Son roman n’est pas urbain.  C’est la nature qui y façonne les êtres.

    Audrey Grimaud est une jeune journaliste envoyée dans le village de feu ses grands-parents  pour faire un reportage sur des  maisons incendiées . Adulte, notre héroïne et narratrice y rencontre Frank Tiberge, le flic et, avec lui, va mener son enquête. Elle y reçoit ensuite le renfort de Mathieu Bilic, collègue journaliste. Enfant, elle y passait ses vacances : c'était « un monde où l'on vivait sans électricité ni luxe ou mots superflus. » Dans cette communauté sectaire et repliée sur elle-même, à l’écart du monde et du temps, sévissait l’empailleur, un tueur en série qui jouait le taxidermiste avec les cadavres de ses victimes. Son ombre plane toujours sur ce canton peuplé de gens arriérés et rustres.

    La narratrice nous relate d’abord son enfance comme si elle était allongée sur le divan d’un psychiatre. Dans la première partie du roman, Audrey raconte ses souvenirs, son père qui avait épousé une étrangère et qui, pour cela,  a été exclu du clan tribal. L’héritage d’exclusion et de haine qu’elle en a reçu. Pour rester partie intégrante de cette nature (omniprésente dans le roman), les Purs y ont fondé une communauté anabaptiste sur le mode de vie des Amish implantés surtout aux USA et dont la première règle amish est : « Tu ne te conformeras point à ce monde qui t’entoure ». C’est dans ce microcosme rabougri et paranoïaque que l’héroïne et narratrice passait des vacances. L’atmosphère y était pesante avec une histoire d’enfants juifs cachés pendant la dernière guerre. De naissance, Audrey est restée l’intruse, l’impure comme d’autres sont traitées de sorcières ou réputés maléfiques. Sa présence, même de courte durée, était mal tolérée par les plus radicaux dont le médecin du hameau. On découvre surtout son ami orphelin, Léman alias « Le Gars », vivant en marge des Purs, avec sa grand-mère surnommée « La crochue » et un corbeau.  Il était (pour elle) le bois, la terre, le feu, l’air chargé d’humus, le lac (Léman), les résineux, leur odeur forte, les chemins, les pierres. Le vent glacé.  Et l’auteure d’ajouter dans un pitch : « La relation trouble de Léman, autre personnage marginal et solitaire, et d’Audrey, l’héroïne du roman, est l’un des pivots de l’histoire. Le lac, profond et froid, élément important du décor, est une métaphore de l’âme noire de Léman ». Dans ce passé qui resurgit à l’occasion de ce reportage, les personnages se mettent en place en remontant à l’enfance d’Audrey que les morts dévorent de l’intérieur : le Papé, le très vieil Hyppolite et tous les autres, vivants ou défunts comme les parents de Léman. Ce passé renvoie à ce que Camus aurait appelé les « divins secrets », ceux qui,  hérités des arcanes de la nature, échappent aux sciences. A douze ans, Audrey a ses premières visions extrasensorielles. Pourquoi les gens du passé, les absents, les morts venaient-ils la trouver ? Que pouvaient-ils avoir à lui dire ? A son insu, elle pense porter un message. A quoi nous préparent ses crises médiumniques?

    Ce thriller est un huis-clos. Bien sûr il ne s’agit pas d’un assassinat dans une pièce fermée comme l’ont imaginé d’autres auteurs célèbres mais les meurtres en série sont commis dans l’enfermement psychologique d’un monde clos: un hameau, une communauté sectaire, les non-dits, les médisances, les souvenirs d’Audrey et sa schizophrénie.

    Je ne vais pas faire ici le panégyrique de chaque personnage et surtout pas celui d’Audrey en dehors de ses rapports ambigus avec la gente masculine sur laquelle elle a une vision parfois féministe et sans doute  réaliste. Je vous laisse découvrir les tréfonds de son âme tourmentée. L’originalité de ce roman est aussi dans sa deuxième partie qui vient en rupture avec la première : une cassure voulue par l’auteure qui aime surprendre le lecteur et « le violer » dit-elle dans un entretien. L’entame est le prétexte à un retour sur l’enfance. Le tueur en série est tout juste évoqué. On sent qu’il est pourtant présent et qu’il doit s’agir d’un habitant du coin mais qui? A la suite d’une partie de pèche et d’un orage, la narratrice secoue brutalement les neurones du lecteur plongé dans ses pensées. Elle joue alors avec ses nerfs avant de revenir au présent et là, s’agit-il vraiment du présent? Elle n’est pas installée dans le divan d’un psychiatre mais dans son lit d’hôtel qu’elle partage avec le flic Frank Tiberge… Le reste est une succession de coups de théâtre qui préparent peut-être votre mystification. Je ne révèlerai rien de plus si ce n’est que l’auteure vous attend au tournant. Je vous laisse donc le soin d’ouvrir cette boîte de Pandore (laissant filer dans la nature ses mystères, ses secrets… dit un personnage du roman). Vous y trouverez ce que vous cherchez dans la littérature noire et policière: comme dans le mythe, elle contient tous les maux de l'humanité, notamment la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Misère, le Vice, la Tromperie, la Passion, la Folie...Ainsi, sera comblée votre Espérance du nec plus ultra  en matière de genre romanesque et de suspens pour lecteurs nécromanciens… en sachant que l’espérance est la plus folle de nos folies, surtout dans la littérature noire.

     

    Comme un roman s’écrit à deux, la romancière fait entrer le lecteur dans son musée imaginaire mais c’est pour mieux le surprendre. Elle met des mots sur des émotions et les mots les rendent bien. Elle construit une histoire imaginée aussi comme un jeu intellectuel et montre son ambition d’en rester le ludi magister.  Sans doute le lecteur habitué à des récits linéaires et aux fins heureuses sera-t-il un peu agacé par le nombre de revirements puis déçu par l’épilogue qui le retourne encore comme une crêpe. Toutefois le fil de l’intrigue ne casse pas parce qu’elle  dénoue quelques faux nœuds de magicien. Même celui qui n’aime pas être ballotté aura lu l’ouvrage avec , au bout, le souvenir d’images fortes et de personnages très réussis. Cela n’est pas  le cas après la lecture de certains romans dont le fil d’Ariane est trop gros, les personnages inconsistants, l’histoire banale et la fin rapidement imaginée. « Le trop estropie» dit un proverbe corse (U troppu stroppia) mais pas forcément dans un thriller.  La fiction y offre la liberté de dépasser la réalité et nous ne reprocherons pas à Sonia Delzongle la complexité de la dernière partie du récit. Le trop n’est pas toujours de trop. On n’a jamais reproché à des noms célèbres de la littérature noire et policière cette complexité littéraire et ludique qui change des récits linéaires. Si le trop est l’ennemi du bien, il est l’ami du mal, sujet central d’un thriller. L’intrigue peut être complexe lorsque le roman est bien écrit à condition que l’auteur ne se mélange pas les crayons et ce qui n’est pas le cas. Par contre Sonia Delzongle mélange les couleurs.  Artiste-peintre et plasticienne, elle utilise aussi des pinceaux. Elle sait donc  « manier la perspective et utiliser les proportions au mieux ».

     

    Née à Troyes, Sonia Delzongle vit à Lyon depuis 10 ans. Elle a des origines dans le Sud de la Serbie. Après des études de Langues et Lettres modernes, elle est sortie diplômée des Beaux-Arts de Dijon (quelques-unes de ses œuvres sont visibles sur Sonia Blog'Art). Elle est journaliste free lance et romancière. Ses précédents romans sont La journée d'un sniper (2007) et  À titre posthume (2009).

      

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    Entretien avec Sonia Delzongle

     

    La première partie de votre roman a aussi comme personnage la « nature ».C’est elle qui façonne les hommes. Pourquoi avoir choisi ce coin rude d’une campagne française, là où d’autres auteurs préfèrent le décor citadin ?

    Réponse :

    On dit bien « disparaître dans la nature » ! Ou encore « c’est la nature qui revient au galop » ! Oui, elle façonne les hommes, elle peut être un refuge, mais elle peut les perdre aussi. Et puis, je trouve que la nature, en plus d’être un décor original pour un thriller,  « fait » un personnage fascinant. Sa présence donne aux romans nordiques une profondeur et un mystère aussi intéressants qu’envoûtants, j’aime beaucoup l’atmosphère qui se dégage du Prince des marées, magnifique roman de Pat Conroy et cette nature a donné à la cavale de certains tueurs (Haulmes) ou présumés meurtriers français comme Jean-Pierre Treiber dans l’affaire Giraud-Lherbier, une dimension de véritable « road-story ». La nature, ce ne sont pas que les fleurs et les oiseaux, c’est aussi le théâtre de nos pulsions les plus obscures…

    L’héroïne principale est une journaliste citadine qui passait ses vacances dans le hameau des Purs. Elle s’était liée d’amitié avec un « bouseux » marginal et mystérieux dont le nom Leman semble une métaphore du célèbre lac. D’où vous est venue l’idée de ces deux principaux personnages, de leur enfance et de leur saga familiale? Qu’attendiez-vous d’eux ? Qu’est-ce que vous leur avez apporté ? Lorsque vous avez eu l’idée de ce roman, par quoi a-t-elle pris naissance : les personnages, le lieu ou l’intrigue ? Comment déroulez-vous vos récits?

    Réponse :

    Audrey est un petit cocktail explosif de fiction et de réalité, avec quelques ingrédients autobiographiques. Il est évident qu’une partie de mon enfance et adolescence passée à la campagne, dans le Sud de la Serbie, chez mon grand-père, sous forme de vacances –deux mois par an- a grandement influencé certaines scènes « naturalistes » du roman. Sans qu’il ait directement inspiré le personnage de Léman, le souvenir vivant du fils d’une fermière, un « bouseux » un peu voleur sur les bords, avec qui je passais mes journées à courir pieds nus, à faire du rodéo sur les moutons, pêcher et me baigner dans la Morava (une des grandes rivières de Serbie) qui coulait en bas de la maison, tirer à l’arc, mettre le feu aux bottes de foin, rouler des cigarettes, faire des batailles de bouses de vache, eh bien ce souvenir m’a aidée dans la construction des rapports complexes entre Audrey, la souris des villes, et Léman, le rat des champs.

    D’autre part, comme je l’ai précisé dans l’entretien croisé concocté par Bruno et Oncle Paul, « Leman » m’est apparu sur les bords de Saône, à Lyon où je vis, sous l’apparence d’un jeune pêcheur à vélo, son matériel de pêche sur le dos. J’ai été frappée par l’ensemble, mais aussi par sa « gueule », son allure.

    Dans la deuxième grande partie, en rupture (schizophrène pourrais-je dire) avec les souvenirs d’enfance, vous multipliez les crimes et les retournements… certains pourraient vous dire à l’excès. Personnellement, j’y vois une volonté de jouer avec le lecteur et de rester maîtresse du jeu jusqu’à la fin. Que répondez-vous au lecteur agacé par la complexité de l’intrigue et les nombreux retournements ?

    Réponse :

    J’aime jouer, oui ! Et sans lui vouloir de mal,  j’aime chahuter le lecteur, le perdre dans des univers labyrinthiques, des mondes à tiroirs, dans un jeu de miroirs. Mais ça ne plaît pas à tout le monde… Alors j’invite le lecteur agacé à se replonger avec délices dans l’œuvre d’Agatha Christie ou alors de lire autre chose que du polar.  

    L’atmosphère de l’ouvrage est créée aussi par les Purs. Vous en dressez un tableau peu reluisant et notamment par leur pratique de mariages consanguins jusqu’à l’inceste. Doit-on ranger cela dans la fiction ou peut-on parler de réalité humaine chez les Amish ?

    Réponse :

    Les origines des Purs sont à chercher du côté de l’anglicanisme. Ils forment une branche dure du Darbisme. Leurs communautés se concentrent principalement en Ardèche et en Haute-Loire. Ils vivent en totale autarcie et ne se mêlent pas aux « non Purs ». Il y a eu des cas de consanguinité, mais je précise quand même que l’écrivain joue aussi avec la réalité, à partir de laquelle il se permet de divaguer un peu. Avec l’inceste, j’ai peut-être forcé le trait, mais je ne suis pas très éloignée de la réalité si on parle d’unions entre cousins.

    Audrey, adulte, apparaît comme une jeune femme libre et plutôt féministe. Elle ne se fait aucune illusion sur la gente masculine. Je reprends quelques passages : « Leur amour viril, un peu désuet. Leur suffisance, leurs élans passionnés, ou clandestins. Leur égoïsme et l’illusion d’une générosité. Les prendre tels qu’ils sont… »… et  plus loin :  « En couchant avec un quinqua, Audrey ne pouvait pas s’attendre à palper des tablettes de chocolat ou des pectoraux granitiques. Mais au moins, elle se laissait aller à l’expérience d’un homme dont le parcours avait été émaillé de rencontres féminines très variées… »  Elle juge ensuite un confrère, jeune et beau, trop parfait et trop lisse, donc ennuyeux à mourir.  Sortons de la fiction: approuvez- vous cette perception féminine des hommes ?

    Réponse :

    Audrey est une jeune femme de notre temps. Sa perception peut correspondre en effet à une certaine vision féminine et aussi féministe, pas seulement des hommes, d’ailleurs… Mais j’évite de me laisser aller aux généralités. J’aime qu’on me surprenne.

    Audrey imagine une caricature de série policière en la personne d’un flic : « Je l’imaginais tout frais émoulu de l’école de police, propret, la raie sur le côté, sentant le chewing-gum à la chlorophylle et l’eau de toilette citronnée. »  Partagez-vous cette caricature et avez-vous quelques exemples à citer ?

    Réponse :

    Je n’ai pas croisé de tel personnage dans les séries policières que j’ai pu voir, il s’agit donc uniquement de l’image caricaturale que s’en fait Audrey et non une vision cachée de l’auteur.

    Vous êtes journaliste. Dans votre roman vous dressez le portrait d’un « journaleux » régional : le genre à vouloir se donner des airs de vieux reporter à la retraite, qui en a vu et à qui on n la fait plus, alors que son réseau se limite à la mairie du village et au Bar du centre…  Est-ce un portrait-type ou simplement celui du personnage ?

    Réponse :

    Joker… Il est décédé, depuis…

    Pour vous, le mal est-il dans la société ou dans  l’homme naturellement mauvais?

    Réponse :

    Vaste débat à caractère rousseauiste et un de mes thèmes privilégiés dans mes romans présents et à venir. Mon idée est que certains systèmes peuvent engendrer des « monstres ». Il existe indéniablement une violence nourrie par la collectivité, souvent issue d’une forme de bêtise et d’ignorance… entretenues par ledit système (je n’en citerai pas ici…).

    En revanche, tout être humain a, en lui, le germe du « mal » et je ne pense pas, comme Rousseau (je synthétise), que l’homme est naturellement bon. L’enseignement et l’éducation, tout ce qui relève de la raison et de la réflexion, permettent à un individu de faire la distinction entre le Bien et le Mal. Si, pour des raisons de vécu et de parcours personnel, l’homme n’acquiert pas ces valeurs, que ce soit par une morale religieuse ou autre, cela peut engendrer un psychopathe ou sociopathe, en tout cas un être antisocial totalement privé d’empathie. Ceci étant, le rôle de la communauté est aussi d’ériger des règles et des lois qui aident –normalement- chacun à se situer par rapport à autrui, qui sont des repères et des balises pour éviter les écarts. Mais celui qui les transgresse ou les ignore, devient  un marginal. Ce sont précisément les raisons qui en font un marginal, avec tout ce que cela induit sur le plan social, juridique et humain, qui m’intéressent.

    A ce sujet également, un thriller magistral sur la genèse d’un « monstre », Au-delà du mal, de Shane Stevens, après le Hameau des Purs, bien sûr… (rires).

    La schizophrénie et la paranoïa sont présentes dans votre roman. Un personnage apparaît comme un schizophrène devenu écrivain. Dans un entretien, vous avez dit que vous n’êtes pas une auteure schizophrène. Alors, à votre avis, si un schizophrène peut devenir auteur d’un best-seller, est-ce qu’un auteur de best-seller  peut devenir schizophrène ?

    Réponse :

    Décidément, la schizophrénie vous titille, ici… Et si je vous dis qu’à mon sens, on a tous des tendances schizoïdes en plus de notre dominante névrotique ? A priori, je ne suis pas schizophrène sur un plan médical, mais encore moins auteur de best-seller (pour l’instant…), alors je ne peux pas vraiment vous répondre… mais je suppose que oui, un auteur de best-seller peut devenir schizophrène si le succès lui monte à la tête !

    Vous avez écrit dans un pitch : « Dans un bain de sang virtuel, je suis comme un poisson dans l’eau ! » Si vous étiez ce poisson, seriez-vous un silure dont une anagramme est « liseur » ?

    Réponse :

    On peut dire que vous êtes perspicace, vous auriez fait un très bon enquêteur ! Le silure nourrit l’imaginaire, le liseur nourrit son propre imaginaire… Pourquoi pas un silure, mais je me verrais davantage en dauphin joueur, pour sa gentillesse et son goût pour les voyages…  En tout cas pas un de ces poissons morts, ventre à l’air, descendant la rivière de mon enfance en Serbie, devenue rouge après que l’usine du coin y eût déversé un produit chimique.

    Avez-vous un nouveau projet littéraire ou artistique?

    Réponse : 

    Plusieurs, plutôt littéraires.


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    Bonavinuta! 

    Bienvenue sur le blog "Ile noire "!
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